Le voyage de Kafka

Il saisit, dans le secret d’une antichambre, la cellule de son corps, la prison d’une descente, les cauchemars au goût de métal, les visions exsangues, les rues amoncelées de poussière, de brume latente, de réverbère sans flamme, la crudité d’une obsession, la sortie impalpable, l’âme à bout de souffle. Il déchira d’une voix vorace, sur les feuilles blanches, les tortures que l’on cache. Il trempa sa plume, dans les abysses incontournables, et aux prises avec ses affres, il vit ce que décrivit Dante. Lugubre et tenace, la sidérale impasse. Son château croulait sous le délire et les monstres de toutes sortes envahissaient chaque pièce scellée par le fer. L’âge de fer, l’âge inversé dans lequel il avait sombré. La souffrance de Kafka jeta un trouble sur la jeune fille, et tandis qu’il poursuivait les dédales du sombre escalier, mortifère cafard, toutes suffocations avérées, cette jeune fille appela Kafka et lui de répondre, lors de son trépas : ils ne me comprennent pas !

Signe

Elle était d’une grâce et d’une beauté telles que la rue entière en fut éclairée. Nous nous étions déjà rencontrées. Le soir tombait. Elle était venue vers moi, perdue par le chagrin, titubante, alors qu’elle sortait de la Basilique. Elle ressemblait à un fantôme à ce moment-là. L’hiver nous avait enveloppées de son doux froid. Elle m’avait fait le récit du long parcourt qu’elle avait mené, à la suite du décès de son fils. Je l’avais écoutée, très émue. Elle m’avait donné tous les détails de ce périple intérieur, de son combat avec elle-même qui avait duré une longue année. J’ai prié que Dieu me vienne en aide. Je viens de Lui demander de me donner un signe. Puis, je vous ai vue. Vous êtes ce signe, j’en suis sûre. Et à ce moment, moi qui déambulais dans les rues de la ville presque déserte, je disais à Dieu : Je ne suis rien. En écoutant cette femme, j’implorais Dieu de me guider dans mes réponses, car la perte d’un enfant est terrible et nous sommes si démunis face au chagrin de l’autre. Je l’écoutais de tout mon cœur. Je l’écoutais. Je ne cessais de l’écouter. Quand elle me disait certaines choses, je lui disais avec beaucoup d’émotion : Non, il ne faut pas !

Lire la suite

Yin et Yang

Je reviens par ma Femme, cet esprit que porte aujourd’hui mon corps et je reviens achevant l’exiguïté de toutes les réductions, car la Femme n’a d’autre réalité que de monter sur les cimes de la toute réalité. J’aime cette rencontre de l’âme féminine, puissance incarnée qui vainc toutes les aspérités et au culminant de son cœur, résorbe toutes les résonnances, ombre et lumière, fait fusionner Yin et Yang, les embrassant d’une même âme. La force de la voix de l’Occident épouse enfin l’Orient par l’élan du Divin et j’aime jusqu’à l’effacement, lors d’une répétition mantrique, battement rythmé du cœur. Cette Femme n’est pas une femme, mais toutes les femmes. Cette femme n’est pas un homme, mais tous les hommes. Voilà ce que me révèle ce puissant chant de l’unité. La paix est le véritable royaume, sans projection, sans attente : effusif Amour. C’est ici que je vis, sans besoin, libérée de ce qui n’est pas… Quelques nénuphars sur un étang.

___

Peinture de Do Duy Tuan

Pureté

Comment expliquer le fait de n’avoir jamais eu vraiment de combativité pour ce monde ? Comment même expliquer qu’au lieu que cela soit un handicap, il s’agisse plutôt d’une profonde joie ? Tout laisser à celui qui veut s’en emparer. Quelle explosion de rire ! Puis, marcher de cette marche un peu déséquilibrée, en dehors de toutes luttes. Marcher avec l’assurance des boiteux. Une assurance liée au total détachement.

Il me souvient d’un cycle où tout allait si vite. L’on devait se dépêcher. Mais l’on ne savait plus pourquoi. Il fallait courir comme les fous insensés. L’on était rattrapé par une vague hystérique. Les pensées à toute allure, les gestes marqués par de fausses efficacités. Les paroles moulées fraîchement dans les hachures de la précipitation. J’observais cet empressement, cette dévoration de cupidité et d’avidité. Alors, je fuyais sur le sentier de la solitude, avec, par moment, mon carnet à dessin sous le bras. Je trouvais toujours un écrin de verdure, une prairie parsemée de fleurs estivales, un petit oiseau à écouter, un papillon à suivre. Je dessinais, bien maladroitement, dans la brise légère, les marguerites et les tournesols. Je crayonnais les herbes folles. En bas, le ruisseau me rattrapait. Les clapotis devenaient surnaturels dans le silence des montagnes. Je bronchais très peu devant les hostilités des uns et des autres. Un pas en amène un autre, me disais-je. Le souffle divin vous tire vers le parfait silence des retrouvailles. Parfois, ce silence naît de toutes nos déchirures, de nos revers de mains, balayant tout sur notre passage. Parfois encore, ce silence naît de tous nos heurts face aux murs des impostures. L’on marche. L’on se tait. Le sans-verbe (le sans-verve ?) est reposant. L’on rencontre alors l’espace. La pureté ineffable.

___

Peinture de Anna Billing (1849–1927)

Le cap des anges

Le livre a l’odeur d’un biscuit brun ; quelques larmes de mer ont gondolé les pages et je tiens au vent un petit carnet rouge que j’avais tressé d’un ruban noir. J’écrivais des notes précieuses comme celles des secrets d’une adolescente, et j’y inscrivais aussi les impressions de mes lectures en cours. Je lisais, lentement, La Reine morte de Montherlant et levais parfois mon regard vers un ciel contenu de bleu et de soleil. La plage de sable fin et blanc était quasi déserte. Le cap des anges. Méconnu du grand public, nous y parvenions par une longue piste caillouteuse. Non loin, des pins s’élevaient et leur parfum enivrant caressait la plage. Il me semblait être seule, puisque, mue par l’appel de la présence, je m’éloignais de notre campement familial, et parcourais le sable fin en longeant les vagues. J’aspirais à graver l’instant par mon cœur et je lui parlais en proclamant sauvagement : Tu n’oublieras pas. J’y suis encore, et respire l’air marin. J’y suis encore et fidèle à cet instant, celui-ci revient et me dit : Je n’ai pas oublié. J’aimais l’intelligence de l’Infante, et ses paroles provoquaient en moi je ne sais quelle sorte d’extase. La beauté me submergeait. La beauté faisait de moi son esclave. Ou bien était-ce l’Amour ? Je ne sais plus. Je suis à marcher, ivre encore de l’Infante, ivre du soleil, du sable et des anges…

Harmonie

Comme doit être suave la douleur du lierre qui, aspergé de la force d’un mur, s’appuie à toute heure sur son compagnon ! Comme doit être langoureuse la veinure des feuilles, lors que la vigne goûte au ciel de toutes ses parures ! Comme doivent être aimantes les perles de l’aurore qui chantonnent sur les pétales de ton cœur ! Ô fleurs ! Il est des douceurs qui viennent éteindre les vagues de la parabole. La neige inscrit des oraisons au bleu profond de la nuit. L’un et l’autre sont apparus et dansent au relief de l’azur. Des siècles de regards élevés au ciel et à ce moment, l’arbre et la fleur se sont parlés. C’est là que je te vois, entre la douceur d’une envolée et les yeux scrutateurs et brillants d’un épervier. C’est là que je perçois ta lumière et que mon cœur s’y repose.

Il y a quelque chose

Il n’est aucun ennemi, sinon en nous-mêmes et il n’est aucun remède, sinon en nous-mêmes. Le plus difficile est de commencer à se voir. Celui qui fait le travail en lui est sur le point d’échapper à la surface opaque qui s’est apposée sur sa réalité. Celui qui fait le travail en lui est sur le point de briser un écran d’illusion.

Il y a quelques années, j’ai rencontré un homme de plus de quatre-vingts ans, qui avait vécu, comme on le dit communément. Il était d’origine italienne et m’avait confié, non sans émotion, que sa famille avait beaucoup souffert lors de leur installation en France. A l’école, il avait subi la vindicte des enfants. On l’appelait le « rital ». Sa famille faisait l’objet d’une ségrégation quasi outrancière au village. Il avait très tôt quitté l’école et était devenu maçon, un dur métier. Sa famille habitait le sud-ouest de la France. Cet homme, qui n’avait pas pris une seule ride, était un très bel homme, et cela en dépit de son âge. Son épouse avait quelques années de moins que lui, mais elle semblait avoir tout juste la soixantaine, malgré son lourd handicap (elle avait plusieurs fois subi une intervention chirurgicale au niveau des hanches et elle marchait à l’aide de deux béquilles). Nous étions assis sur un banc, dans le jardin qui faisait face aux vignes, car, cet homme, après avoir été, maçon, menuisier, coiffeur, avait hérité des biens de son beau-père et était devenu viticulteur. Son fils, proche de la retraite, avait pris la relève. Nous étions venus à parler du sens de l’existence, de la réalité du monde et de la vie. Je les avais invités à partager nos après-midi et ils ne se firent pas prier, puisqu’ils vinrent, durant mon petit séjour dans cette région (non loin de Marmande), quasi chaque jour. L’homme était intrigué par mon discours. Il se déclarait agnostique, voire athée, mais respectait la foi de son épouse qui se rendait, chaque dimanche, à l’église. Un jour, cet homme, assis près de moi, me déclara avec beaucoup d’émotion : De toute ce que nous avons évoqué ensemble, je crois que vous avez raison. Il y a quelque chose plutôt qu’il n’y a rien. Car, s’il n’y avait rien, il n’y aurait jamais quelque chose.

Alchimie

Nommer les choses, essentialité des noms, les lier et les relier, puis laisser agir, le temps d’une pause. Rien ne sert autant pour mieux les retrouver. Ajuster ici ou la, leur composition, puis les décomposer afin de les savourer, un à un. Mais qui parle ? Ce qui est lancé est lancé et ce qui court, court… Il nous arrive de trembler d’une indicible émotion devant la Beauté, mais est-ce émotion que de retrouver ? Joie et reconnaissance. Notre corps, un assemblage harmonieux, prodige essentiel d’une juste parole. Combien de temps pour se défaire d’une illusion ? Combien de temps pour que l’Amour devienne un or pur ?

L’intellection d’une vision, au sommet d’un fleurissement, quand, du soleil, l’effluve d’un pressentiment, celui que l’on soulève précieusement, dans la grâce et le chérissement. Voici que l’instant parle ; voici que les mots cognent si fort qu’ils nous arrêtent au bord de l’eau : extinction ! Surgissement d’un miroir, puis d’un autre, et l’univers entier entre en collision avec ses multiples reflets. Alors, la main s’attarde lentement et fait du prodige, de dérive en dérive, le plus grand signe qu’un cœur aimant puisse manifester. Le parfum d’un étang, le soleil dansant, les feuilles translucides, le chatoiement d’une saison d’effacement. Pour que les yeux voient, il faut ne plus voir. Pour que les oreilles entendent, il faut que les oreilles n’entendent plus. Pour toucher chaque chose, il faut ne plus toucher. Ainsi est le secret d’un regard qui se pose, après avoir longtemps tout délesté. Dilution d’une intellection. Extatique révélation.

Douceur d’un ami

La douceur d’un ami, exceptionnelle douceur, réunit toutes celles qui sont en nous, puis au-delà, cette douceur devient la manifestation du muet étonnement, langage universel de l’âme. Nous sommes ce monde que nous percevons à travers une seule palpitation, celle qui nous donne à l’union. Ardemment, durant mon enfance, j’en avais le pressentiment. J’épousais ciel et terre, mais la terre et le ciel m’épousaient aussi. Il n’y avait aucune sorte de séparation, aucune. Certes, il fallait courir rejoindre un drôle de monde, franchir le portail de l’école, s’assoir avec les autres enfants, écouter l’instituteur ou l’institutrice. Enfant, il me fallut déployer de grands efforts pour ne pas m’échapper par la fenêtre et voler vers les nuages. Il me fallut résister une multitude de fois, face à la puissante attraction d’un autre monde, celui qui jouait avec mes sens. Paradoxes se chevauchant, j’aimais beaucoup apprendre et me concentrer sur le tableau noir, les traces d’éponge se mêlant à la craie. Je regardais l’adulte qui se tenait debout, face à nous et l’écoutais presque religieusement. Mais, je retrouvais l’ami, surtout au milieu de la nature. Il dilatait mon âme et je me sentais littéralement disparaître dans ces sensations étranges, me fondre avec quelque chose que je ne nommais pas. Il n’y a quasiment pas de violence en nous, ni de sentiments de révolte, ni de désirs de conquête. Tout est là. Tout est extraordinairement là.

Lire

Se vider pour lire ; se vider pour accueillir ; la toute première lecture, ces ondes furtives, au sein d’un grand Verbe, des milliers de touches légères, des sons qui se propagent, et encore lire, oui, lire, car lire c’est entrouvrir l’instant de son cœur. Telle est la première poésie qui fut la multitude de signes, déferlant tout d’abord en nous-mêmes, puis au large du rayon transperçant d’un ciel, transfigurant toutes choses ; tels sont aussi les mots que l’on cueille à la rosée de l’aube, sans penser qu’un jour cela a bel et bien commencé, et sans penser aussi que cela finira. Lire est une sorte de comptine, de précieux arrêts, d’une suite d’apnées au milieu d’une immense vague. Ah ! que dire de la merveille qui nous attrape et nous retient ? Que dire de ces instants qui ne s’écrivent plus, qui sont simples moments, fusionnants en eux-mêmes, tantôt grondants et tantôt joyeux ? Puis, lire pour se remplir, lire les mouvements d’une mémoire au sein d’un monde étonnant. Lire pour entrer dans les gorges profondes de mots écrits à la sueur des fronts. Lire pour apprendre et laisser le fruit d’un instant devenir l’enseignant. Lire et s’étonner, trouver un autre différent, un sentier, des cris et des pleurs, des silences offusqués, des mots inconvenants, des phrases suspendues dans le tourbillon du vent. Lire et aimer. Puis, lire pour de nouveau se vider. Laisser le torrent charrier tout ce que l’on connaît et traverser les peurs viscérales, les frissons de l’épouvante au milieu de nulle part. Nulle part. Cela résonne comme un abandon, un ultime naufrage, des hurlements. Puis désapprendre et ne plus lire. Tout quitter sans se retourner et soudain, comme en impesanteur, s’envoler.