Murmure

Quand même tu viendrais nuire à mon âme, et quand même, ta trahison ferait de moi une âme en lambeaux ; quand même, l’aube se changerait en nuit, et quand même, le ciel écraserait de tout son poids mon corps ; et quand même, tu viendrais manger mes entrailles par le feu de ton absence, et quand même mes tumultes me jetteraient aux récifs implacables, et quand même, je hurlerais de douleur, submergée par l’immensité de ce mystère, je ne cèderai pas. Je demeurerais évanouie à la morsure du venin de ton indifférence, au venin de ton ignorance, et par ces épreuves, je trouverais la lumière, buvant à sa radiance, à sa glorieuse virginité et c’est vers elle, non que dis-je, en elle, que je marcherais, à l’éclatante écume de sa puissance élévatrice, je lui lancerais : Oh ! j’ai mal, viens ! J’ai mal et ton intensité ravage mon être, jusqu’à l’insolente brisure et je crierais encore : Viens ! Les rafales de lumière valent mieux que celles des ténèbres. C’est donc ainsi. Quand même, tu ne peux comprendre ces vérités, quand même tu serais le pire des manants, je ne me laisserais pas envahir par aucun poison, et si la trahison fait mal, l’Amour, Lui, est entier. C’est par Lui que je renaîtrai et c’est par Lui que mon poing jaillira de mes souffrances et le défi le plus sauvage sera de proclamer : Victoire ! Victoire ! Fiel ! Je ne te laisserai pas assiéger mon âme. Je ne te laisserai pas détruire mes verts pâturages. Dussé-je mourir, je combattrai jusqu’à la dernière larme, et allongée, sans force, sans vie, je t’appellerai, Ô lumière ! Avec mon cœur, jusqu’à mes lèvres meurtries, dans un cri ou bien dans un murmure.

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Photographie de Roberto de Mitri

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Chevauchée

Je me souciais peu de devenir ceci ou cela. Cela était. Nous regardons ce qui est, simplement. Nous arrivons au monde et soudain, la flèche nous atteint. Nous ne savons pas véritablement ce que cela peut bien être, mais sans cette flèche, y aurait-il ce regard, qui, suspendu, balaye alentour, puis se trouve au creux même d’une noyade ? Une percussion en ondes sismiques. Il en existe plusieurs, et il en existe de toutes sortes. L’onde parle. L’onde se prolonge au-delà de la secousse. L’onde se matérialise de diverses manières. Puis, elle vous attrape. Elle vous tient dans ses bras et vous relie à toutes ces choses qui sont les étapes d’une secousse atemporelle. Je ne me souciais pas d’entrer, forcenée, dans le monde de la compétition. Quelle sorte d’insertion et quelles sortes de négoces ? Je ne voulais pas marchander la vie. Je ne voulais pas être une marchandise. Quelle sorte de rendement ? Je n’étais ni homme, ni femme, et pourtant, quelque chose me maintenait en cette subtile conscience. Conscience !

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La Dame des mondes

Chaque jour est un jour vivant. Chaque jour se marie au ciel. Chaque instant est un instant qui ouvre. Chaque battement du cœur est un souffle nouveau. L’esprit du Divin est un instant qui sème, et chaque grain est une lumière au monde. Chaque jour qui passe est un jour qui nous étreint et chaque jour qui nous étreint est une rencontre. Chaque feu qui s’allume est une cuisson ardente et chaque cuisson est une œuvre. Chaque instant qui s’égrène est une apnée et chaque apnée est une offrande. Chaque parole est un autre monde éclos et chaque éclosion est une grâce qui enchante. Chaque regard est une connaissance et chaque connaissance est un verbe qui éclaire. Chaque larme est une seconde transpercée d’éternel et chaque seconde est une invitation à la douceur d’un arrêt. Chaque allégorie est une image et chaque image est une phrase. Des voiles qui se soulèvent, des liens qui fusionnent. Chaque arrêt est un entre-les-mondes et chaque monde est une exhalaison enchanteresse. Chaque mouvement a son centre et chaque centre est une rose. Au milieu d’une étendue vierge, la rose est une Dame. Elle se penche sur les mondes et nous appelle au milieu de nos rêves, l’étendue de notre cœur.

©Béatrice d’Elché, Chaque jour est un jour vivant, Mon carnet2

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Peinture de Annael Anelia Pavlova :

Chaîne initiatrice

Nous avions jeté, aux flots, le vacarme de nos pensées et les rêveries interminables. Nous avions ficelé ces lots avec la corde de nos mots et nous avions oublié les choses que retenait notre mémoire. Assise au bord d’une falaise, nous laissâmes voguer notre esprit. Durant une longue période de notre vie, nous étudiâmes, telle une forcenée, ce qui nous façonna aussi, ce qui ébranla notre âme. Nous pourrions faire le récit d’un étrange moment, lorsque chaque herbe attirait notre attention, ou bien faire part du rire serti de rose, celui d’une Dame qui fut notre mère. Nous pourrions conter le récit réel et même imaginaire de ce que fut notre voyage. La lumière tamisée, les ombres de la cheminée, les flammes incandescentes. Nous pourrions vous raconter les paroles d’un sage, celui que fut notre père. Il avait le regard de ceux qui avaient plongé dans les plus grands précipices humains. Il avait cette façon de prendre votre main et de réchauffer votre âme. Il aimait plus que tout avoir un mot pour rire et chaque événement devenait une boutade. Nous riions jusqu’à en avoir les larmes aux yeux et la maisonnée resplendissait du feu intérieur.

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Ensemencée

La prose a cela de doux, douceur d’un vieux sentier au beau milieu de la campagne automnale, et sans nous étourdir, malgré tout, alors que les pas se font dansants, menus, dans les parfois, les arbres posent sur nous un regard inégalé. Il nous vient ce rythme alangui, mais, loin derrière, la feuille pleure, nous émeut par sa délicate présence, et sur le sol, gravitent, en densité à peine mesurée, les bruns et les jaunes de leur craquelure. Non ! Non ! le cœur n’est plus celui d’une adolescente qui cherchait, avec la déchirure des crucialités, le pourquoi du monde, le pourquoi du pourquoi. Le cœur n’est plus tendu, pareil à une voile dans les tourmentes d’un océan tempêtueux, ni même, écorché par le vent vif des interminables hivers. Il ne reste plus de trace sur la blanche écume, ni même tous ces pourquoi.

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L’Ordinaire

L’ordinaire, à quatre pattes, aux recoins d’une pièce, ce sont les genoux qui en parlent. Un chiffon, une serpillère, de l’eau et cette dalle me fait des confidences, tout comme hier. Elle a des yeux, elle a une bouche. Personne ne le voit. Cet ordinaire est aussi une porte, parfois, une fenêtre et je me cogne la tête. Dix mille étoiles et me relève. Mon évier a toute ma compassion. J’y lave un bol, une assiette, quelque fourchette. Une mouche se pique de m’assaillir. Le beurre se ramollit et je la vois dessus, ivre. Elle me fait rire. Croyez-vous que les mouches aient un nez ? Sente-t-elle la confiture, l’air un peu insensé ? Parfois, je me mets à penser à ces petites choses. Même le tapis du petit couloir me raconte des histoires. Vous ne voulez pas me croire ? Je demeure à la maison des jours entiers, des nuits aussi. C’est l’or de la vie. Quand je remarque une araignée, fixée depuis des jours sur le mur blanc, je me demande à quoi elle rêve. Elle m’étonne par son immobilité. Une marmite, emplie des tomates du jardin, chante lentement. Le couvercle soulevé laisse s’échapper une fine odeur de sauce mijotée. Pour me reposer, je vais à mon chevalet et me laisse inspirer. L’or du jour se tisse des fils tendus que l’on veut bien tisser. Le soir, je lis un livre qui fait le récit d’un preux chevalier.

Les yeux vagues

Les yeux parlèrent, et les yeux voulurent s’exprimer par les mots, tandis qu’ils se noyaient dans l’incandescente lumière, tandis que les yeux embrassaient mille soleils à l’horizon. Est-il révolu le temps où je me laissais glisser dans les couleurs de l’automne, lors que les rayons s’étendaient jusqu’au cœur ? Est-il révolu le temps où je glissais, glissais dans la profonde lumière et, est-il révolu le temps où mon âme, inlassable, voguait dans l’insondable ? Mon corps disparaissait, les gens autour n’étaient plus, et le cognement de l’indicible me submergeait et il m’était totalement indifférent que les yeux vagues, le soleil m’absorbât. Où allais-je ainsi ? Où étais-je totalement engloutie ? Est-il révolu le temps insouciant où je me laissais être, anonyme dans la foule, et le cœur chantait sans gêne ? Est-il révolu le temps qui ne compte pas le temps et où l’on a tout le temps de se laisser inonder de lumière et même de disparaître ? Absorption étonnante et, l’on s’assoit face au déclin du jour et l’on voit venir encore le soleil, baigné de son propre mystère. Mais que j’aime, Oh ! que j’aime cette perdition au plus profond du cœur, et que j’aime la lente marche dans le regard qui se noie au crépuscule du rêve.

Les trois sœurs Brontë

Nous étions trois sœurs inséparables. Je « nous » appelais Les sœurs Brontë. Nous étions fatalement de grandes sauvages, presque jamais imperturbables. Nous avions collé nos fraternelles épaules, l’une contre l’autre et nous marchions dans les sentiers de la découverte. Ai-je su être une aînée ? Apprend-t-on à l’être ? Le sommes-nous par nécessité ? Au centre, souvent ma mère, ma très belle mère, nous regardait avec la vigilance d’une lionne. Me transmit-elle le sacerdoce ? Je n’étais pas d’apparence bien forte, et il m’arrivait souvent de m’évanouir, après mes trop grandes et solitaires promenades primitives. L’on me retrouvait assise sur une marche, agrippée à la rampe de l’escalier. L’on me soulevait et l’on me portait vers le lit. Je crus mille fois mourir. Puis, le lendemain, insatiable, je reprenais de plus belle mes escapades. J’aimais m’occuper de mes frères et sœurs. Je devenais le lutin, l’escargot, le loulou, le robot implacable, la marionnettiste (je façonnais toute seule ces petites choses étranges dans de vieilles chaussettes et j’écrivais des scénarios rocambolesques). Le spectacle se déroulait dans un petit placard que j’aménageais avec la complicité de mère. Je réinvestissais des lampes de chevet, des intercalaires transparents de toutes les couleurs et quand tout était prêt, je plaçais mes frères et sœurs, face à ce placard devenu féerie. Pour la musique, je faisais l’emploi d’un petit transistor. Je choisissais toujours la fréquence de musique classique. A l’adolescence, les trois sœurs Brontë aimaient à se retrouver ensemble et danser. Nous dansions sur toute sorte de musique et nous riions à gorge déployée quand nous faisions le rock’n’roll. Notre père nous avait appris le twist, le charleston, les danses de sa jeunesse. Le tango, la java, les danses hindoues : on ne laissait rien passer. Mais, je ne boudais pas la danse classique. D’ailleurs, c’était ma préférée ! Chacune d’entre nous inventions un ballet. Les yeux de mère brillaient. Pour elle, le bonheur était à son apogée. Comme nous avons ri, mes sœurs et moi ! Tous les jours, j’étais à inventer une merveilleuse histoire, à créer des mondes magiques avec plein de personnages. J’entrais si bien dans ces jeux que je me sentais planée, hors du monde. Tout était source de joie ! Tout était découverte ! Tout était enchantement ! (…)

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Peinture de Konstantin Razumov

Souvenirs d’Afrique

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La voix sucrée d’une gorge de soleil, l’étendue de la Terre, rougeoiement du battement d’un tambour, comme il me vient cette puissance de ton imposant corps, Ô Afrique ! Roulant sans démesure sur la route gondolée, la terre rougie par les effets des milliers de tes chants, jusqu’à la frontière d’une savane, troublée par les montagnes sauvages. Voici l’ancêtre, un lion d’une magistrale assise, crinière qui effleure tous les temps se profilant à l’horizon, sur la Terre qui se meut encore de tes pas, Ô lion ! Je me souviens de mon visage accroché à la vitre de la voiture de mon oncle, une coccinelle noire, au cuir échauffé, cuisant pour nos fessiers d’enfant. Je pensais : C’est l’Afrique ! L’Afrique et Elle me prenait à la gorge, son haleine féroce et primitive. Je voyais défiler le paysage et me répétais : C’est l’Afrique ! Hypnotisée par l’herbe sèche et les montagnes au loin. Mon oncle roulait assez vite sur la route embrumée de vapeur des effets du torride soleil et, alors que j’étais assise sur le siège arrière, j’éprouvais un bonheur indicible, une joie infinie : enfin, je retrouvais mon bien-aimé oncle, l’instituteur, le maître d’école, celui d’un autre temps, celui d’un autre monde. Les souvenirs de cet homme intègre, d’une douceur extrême, d’une sagesse indéniable me visitent encore et je les garde précieusement, comme je garde en moi toutes ces personnes qui ont fait de mon être ce que je suis aujourd’hui…

Plus loin encore

Je m’arrêterai mille fois encore, n’ayant jamais avancé, car, où aller ? Je ne bougerai pas. Je serai un arbre dont la féerie commence là où tout est parfait. Je suis dans une cellule, mais, je suis partout à la fois. Tu as brisé les murs et des jaillissements effusifs, je me suis arrêtée. Je ne bouge plus ; je ne respire plus. Je pose les mains sur l’accueil d’un imperceptible souffle, Ô Souffle, comme je ne sais plus te dire, mais comment dire ? je demeure immobile, et la lune est altière. Elle plonge dans le puits de notre discours. Comment ? Oui, il s’agit d’un indicible murmure et je sens combien Tu me serres au-delà du possible. Il n’est qu’un seul possible d’ailleurs, et comment y en aurait-il un autre ? Je pointe un doigt et touche le sol. Maintenant ce doigt monte au ciel et prolonge l’effervescence du cœur, Ô cœur ! Les yeux se ferment et tout autour bruisse. Il se tient droit, bien droit et de nouveau, le souffle entre en apnée. Je suis sur la place publique et regarde, puis, le dit fort, car le dire fort est une émanation salutaire, entrelac de joie. Je me retrouve dans un lieu qui n’existe pas. Il est au-dedans, au-dedans, vous dis-je. Le doigt vient toucher le cœur ; le cœur, là où l’horloge n’est pas de ce monde. Chaque instant n’est qu’un seul instant et il me fait rire. Oui ! Vous pleurez sur les défunts, les torturés, les impasses cosmiques, ou terrestres. Vous pleurez sur votre nombril, vous pleurez sur les informations que vous ne vivez pas un seul moment, mais vous pleurez. Vous pleurez sur les abeilles qui meurent, et puis sur les bombes qui mangent des pieds, des jambes et des bras. Mais, vous ne pleurez pas vraiment. Vous ne riez pas non plus. Vous ne savez plus. Alors, je m’arrêterai mille fois encore, n’ayant de ce monde qu’un arrêt qui s’ouvre sur toutes les perspectives, plus loin encore, plus loin encore.

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Peinture de Edward Burne-Jones (1833-1898)