Temps

Tu n’étais pas encore,
Mais qui donc te révéla ?
Le temps se plia puis se concentra.
Ne t’ai-je pas dis que cet abîme,
Oui, cet abîme est source de joie ?

Quand il n’était ni lieu, ni espace,
J’accourrai déjà jusqu’à l’unique instant,
Et jouais avec le Temps.
Qui donc s’en souvient encore ?
Chaque grain,
Chaque eau,
Chaque air,
Chaque lumière,
Chaque feu,
Me tinrent en leur secret,
Et je m’évanouissais.
L’instant était en eux et j’étais en leur instant.

Ô mes bien-aimés amis, comme vous me rappelez notre rencontre !
Comme vous me révélez le tout-commencement !
Comme vous êtes ce regard qui n’est pas de ce Temps.

Existence

Existes-tu vraiment ?
Je ne le crois pas.
Quant à moi, je n’existe pas.
Un tremblant murmure devenu l’écho de nos voix,
Qu’as-tu fais de son cœur en émoi ?
Aux fracas de l’indifférence,
J’ai puisé ma foi.
Sur une monture solitaire,
Le cheval se cabre,
Défait le silence,
Ces beaux rêves d’autrefois.
A la cime d’un parcours,
La crinière s’insurge,
La peau transpire,
Notre course sauvage.
Existes-tu vraiment ?
Je ne le crois pas.
J’ai ouvert une trame,
Un sillon, une trajectoire,
Mais, je n’existe pas.
Je file les ans au bruit de nos peines,
Et comme éprouvée,
Je plante un sabre, ou bien est-ce plutôt une épée ?
Car, ce cœur saigne,
De larmes acérées,
Quand es-tu né ?
J’observe un corps hébété,
Une lune, une flamme,
Un sourire effronté,
Sur la jetée opale,
Surgie des blancs coquillages,
D’écumes et de nacre bleutée,
Je n’ai pas existé.

Etonnement

.

Tournoiement des Anges,
L’immensité s’ouvre,
Une danse, une ronde,
Nous vîmes le ciel s’activer,
Le vent en rafale ordonnée,
Aux branches du chêne,
Les herbes assoiffées,
Et la voix des nuages nous chante,
Et les ailes à la cime, une offrande,
La force d’une vague,
L’orage, une puissante entité,
Vision vibrant de l’intensité,
Tandis que le rire éclate,
La gorge d’un vallon exalté,
Et que j’aime, que j’aime cette heure féconde,
Le ciel ébaubi d’Amour enchanté,
Les corps s’élancent vers la vastité,
Et nos âmes entremêlées,
Parlent la même langue,
Le cri d’une victoire assurée,
Tandis que le rire continue de dévaler,
Notre complice immensité,
Ta venue s’annonce sans discontinuité,
Et l’on aimerait voler, voler,
Jusqu’à ne plus rien comprendre,
L’on aimerait se jeter,
Sur les flancs de Ton apogée,
Notre journée surprenante,
La pluie telle une nuée.

Âme

Par le Souffle inné,
A l’aube où frémit la voix,
Par l’incandescence des sons retrouvés,
L’abîme d’un océan de clameur,
Epandues de lumière et de vérité,
Entends la nostalgie qui pleure !
Par le Souffle incantatoire !
Voici le corps hébété,
S’élevant d’un tire-d’aile,
Puis de surgissements soudain et de vagues éternelles,
A la source de la présence,
Ton Nom jaillit sans briser le Silence,
Aux oreilles émerveillées du cœur.
Là-bas, l’instant effleure l’espace réel,
Baigné de certitude palpable et de toute beauté.
Comme s’abolissent nos aspérités,
Montagnes aplanies par notre constance !
Comme sont vaines les hostilités !
Nous sommes nés puis nous sommes morts ;
Quant à l’âme, elle, Reine de majesté,
Vénérable et noble Amour,
S’émerveille encore de l’infini voyage,
Demeure si proche et si belle,
En rapporte ici ou là quelques nouvelles,
Après avoir saisi le secret de l’éternité.

Cent ans

Pour cent ans,
Je fais la promesse,
Pour cent lieux,
Je fais des milliers de fois,
Le chemin,
Et quand je me noie,
Ta voix,
Dans les profondeurs de notre émoi,
M’entraîne.
Pour mille ans,
Je fais la promesse,
Un million de fois,
D’être à Toi,
Si Tu me rejettes
Je remonte encore,
Ces périples, tant de fois,
Les voyages de l’Amour,
Un milliard de fois,
Dans les larmes, dans la joie.
Pour l’éternité,
Ton regard me ravit,
La flamme d’une voix,
Je ne suis plus moi,
Mais que serais-je sans Tes yeux,
Le cru du cœur en trépas ?
Pour un jour de plus,
Je fais la promesse,
De n’aimer que Toi,
Et si me prend l’envie de trahir,
Mes mots,
Ô Toi, ne m’abandonne pas !
Dans Ton Appel,
Qui cogne fort, si fort tant de fois,
Je Te trouverai,
Sans comment, ni pourquoi,
En dépit de moi,
J’irai, j’irai encore.

Périple sans fin

Ô mon âme ! Qu’ai-je fait de t’aimer dans le ciel rougeoyant, et qu’ai-je fait en t’aimant jusqu’au fond de la Laponie ? Mon âme, qu’as-tu fait de moi ; qu’as-tu donc fait en me volant à moi-même ? Mais, qu’as-tu donc fait en me faisant voyager là où je devais te rencontrer ? Que s’est-il passé, mon âme, pour que je fusse dépossédée de moi, quand je filais la laine dans les cavernes profondes, et que s’est-il passé pour que je retrouvasse partout l’effluve des pétales unifiant les Amours vivaces ? Mais qu’as-tu donc fait à ce corps et qu’as-tu donc fait à cet esprit quand tu le plias et le déplias ? Je devins le vent ; je devins un petit castor ; je devins aussi la limace. Mais, mon âme, que s’est-il passé pour que je devinsse l’eau au milieu des roches, et que je devinsse les multitudes de clameurs dans tous les espaces ? Comme nous avons dansé toi et moi, enlacés tels soleil et lune ! Mon âme, viens, je m’assois à tes côtés et tu me parles. Viens, mon âme, ici, là-bas, lui et nous. Viens que je t’embrasse ! Ô mon âme, quelle beauté quand tout s’efface. M’aimes-tu ? Oui, c’est un aveu au clair matin, et c’est une confidence, le soir. Je suis la cloche qui vibre dans les montagnes, et puis ce murmure qui se cache dans les cascades d’une corde, et je suis aussi le chant dans la voix. Nous nous sommes trouvés, mon âme, et nous ne nous quittons pas. Là-bas, au-dessus d’une porte veillent deux hiboux. Je ne les voyais pas, mais ils voulurent me voir. C’est étrange, mon âme ! Les choses se meuvent et le cœur bat. C’est étrange, d’être si proche et si loin à la fois. Viens donc, mon âme auprès de moi, que nous puissions unir notre voyage et que chaque étape soit le commencement d’un périple sans fin !

Laisser danser

Si je ne pouvais lancer l’appel,
Si la puissance des envergures,
Ailes effleurant le ciel,
Si je ne pouvais être ce cri,
Ni hurlement,
Ni effroi,
Si je ne pouvais devenir le ciel,
Sa présence,
Laisser danser,
L’être,
Si je ne pouvais sentir,
Ta force faire de moi une cible,
Si je ne pouvais devenir la flèche,
Tout harpon, toute lance, un cercle,
Saisissant Ton emprise,
Si je ne pouvais laisser le cœur,
Dilater au souffle,
Des étoiles, des lunes,
Le monde de nos failles,
Sur les aspérités d’une dune,
Si je ne pouvais laisser jaillir,
La danse,
Tournoyer devant les passants affolés,
Si je n’étais pas si petite,
Si infime,
Quelle sorte de pulvérisation,
Au flanc de la montagne,
M’accrochant,
Les mains sans pitié,
Pour le corps aimanté,
Debout, allongée,
J’aurai recommencé !

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Dessin de Louis Boullogne

Sur la main légère

Le merle ponctue le jour,
J’entends ces moments,
Il est le même sur la branche,
Je le reconnais,
A la nervure de son éloquence.
Il tend le gosier,
Il tend le bec entier.
Plumage d’ébène,
Escorte ses ailes,
L’entends-tu ?
Et le ciel s’émeut de sa constance,
Le tient en silence,
Sur la main légère,
Quand le jour fait un tour,
Le merle, en abondance,
Siffle les mots d’Amour,
Le cycle impromptu de douceur,
Et, sais-tu ?
Je l’écoute encore.

Nuit et jour

Tu es venu par la force,
Je ne T’ai pas dissocié,
Aurai-je su ?
Il pleuvait des rosées.
Les mains chantaient,
Combien de fois,
Époustouflées ?
Tu es venu par la fragilité,
Ma brisure inconnue,
Je T’ai mieux reconnu.
J’ai scruté la blessure,
La nuit d’une écorchure,
Suis restée sans voix.
Combien de fois,
Époustouflée ?
Je T’écoute en silence,
Longtemps,
La nuit et le jour réunis,
Des brassées d’instant,
Sève d’une plume écorchée,
Percée par une arme pure,
Trempée dans le lac légendaire,
Celui de nos blessures,
Ouvertes à l’Amour,
Le souffle récipiendaire,
Réalité libre,
Qui suit son cours,
Combien de fois,
Hébétée ?

Vœu

L’instant ne fuyait pas,
La vie ne s’écoulait pas,
La beauté demeurait,
Au creux d’une étendue.

Comment ? Ne comptez pas !
Les larmes sont celles de l’instant cru.
Non ! Ne me demandez rien !
Il est des confidences sans fin,
Elles sont les perles de dix mille veilles.
Venez plutôt en silence,
Entendez-vous la mésange,
Car, le merle rivalise sur un toit,
Et l’arbre danse ?
Non ! ne me demandez rien !
Comprenez que l’appel est sans lendemain,
Puisque rien n’est vain.
Secret de la présence,
Butinant l’espace,
Etoffe de notre joie,
Puis, mourir tant de fois,
Renaître dans l’effluve d’une vague,
Celle-ci a les effets du frémissement.
Que dis-tu ?
Vivre d’une larme douce,
Distillation d’un nuage.
J’ai fait le vœu, il y a longtemps,
Formulé tant de fois,
Epanouissance d’un au-delà,
Le corps a soulevé une page.

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Illustration de Kinuko Yamabe Craft