Miroir 鏡子 (23)

L’autre bout du chemin

Le temps s’était figé, le souffle de la forêt, les arbres musqués, le mur de pierre, la clairière dont la vue nimbait le cœur d’un halo de lumière, les petites fleurs ramassées, le goût exquis des feuilles sur le sol, jonchées, le ciel entre deux branches, l’éternité du silence, le souvenir d’un autre souvenir qui nous saisissait et nous basculions dans nos larmes émerveillées, le cœur palpitait et l’Amour s’épanchait. Je L’ai découvert au détour d’une clairière, cet Amour sanglotant comme les pierres, je L’ai trouvé écartelant les arbres, la furtive silhouette d’une biche, le clairon d’un passant, mon corps sur la mousse, le ciel s’entrouvrant. Je L’ai trouvé ce souvenir jaillissant, m’étreignant jusqu’à suffocation. Je L’ai trouvé, à l’autre bout, venant me chercher. Elle était frêle, les yeux écarquillés, le monde valsant autour d’elle. Elle avait les cheveux longs jusqu’aux hanches, les pieds fluets, la robe flottant telle un parterre de lune, le regard étonné.

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Miroir 鏡子 (22)

Chercheur de Lumière

Le cœur tissa une étoile, et le ciel l’entendit. Le fil faisait : frou, frou et les mains glissaient, à deux, à quatre, dans les profondes étendues obscures et le chercheur de lumière fut prompt à faire le mémorable arrêt ; il leva le regard au ciel et des milliers d’étoiles entendaient son cœur faire : frou, frou ! L’étoile filait de la soie à la couleur argentée et le ciel entendait la douce clameur. Elle virevoltait au son du jovial bonheur et les anges faisaient : frou, frou avec leurs ailes bruissantes comme un blanc nuage. Les montagnes d’un autre monde venaient les compagner telles les amies les plus graciles, tandis que la lune les contemplait sagement. Le chercheur entra dans la lumière et se mit à tournoyer. Il avait quitté, père, mère, enfants et même son chat sauvage. Sa robe faisait une ronde et l’on entendait : frou, frou ! Le ciel s’étonnait et finissait par jeter un léger voile pour cacher le chercheur. Celui-ci faisait : Raf, Raf et ondulait comme le voile d’une mariée. Notre homme se laissa guider par les chevelures de la Voie Lactée et les constellations se mirent à scintiller. Les cailloux blancs se mettaient à parler et s’ouvraient aux plus grands secrets. Je ne t’ai point imaginé, mais dans une sphère, tout me fut révélé. A ma Boussole, il sied de tout vérifier, mais, le Miroir fait état d’une ancestrale majesté. Par Elle, l’influence est grande. C’est en Elle que des myriades de lumières s’éteignent puis se renouvellent dans le regard des cœurs perlés.

Miroir 鏡子

L’enclos

Le nouveau monde s’approche tant l’ancien est usé ; une écume à bout de souffle, un sursaut dans ce qui est dévasté. Les décombres parlent et disent ce que peu désirent entendre, alors, tu viens en secret, et nous conversons durant un indicible moment, tandis que les mains s’ouvrent sur un enclos enclavé, les touches noires et puis bleutées. Elles ont les sucs d’un rythme éprouvé. Nous survolons chacun toute une vie, puis une autre et nous n’osons voir ce monde transpercé. Non ! Nous n’osons même le dire. L’as-tu senti ce léger clapotis du monde nouveau ? T’a-t-il effleuré ? Ce frémissement de la cité et l’œuvre du vent qui souffle sur les cœurs préparés. Recevez ! Recevez ! lance-t-il, avant que tous périssent. Les portes se sont-elles fermées ? J’entraperçois un long couloir. Il n’est pas de ce monde. Une passerelle ? Je marche seule et l’entends me suivre comme épris, comme ivre. Je lui tends la main et lui dis : Viens ! Allons, continuons ! Nous nous serrons très fort l’un contre l’autre, car la peur nous submerge. Mais, l’inconnu se transforme en être de lumière. Nous lui emboîtons le pas. Vite, vite ! Le temps presse. La porte est impitoyable et les gonds bruissent et grincent avec impatience. Vite, vite ! Viens, continuons, la vision est face à nous comme un monde nouveau. Il ne s’agit pas d’enclore un chemin, mais de l’ouvrir avec précaution. Une substance luminescente touche notre cœur. Est-ce une flèche ? Est-ce une lance ? Elle brûle, elle fait mal. Le vent reprend son périple et nous rassure : N’ayez peur, les êtres sincères baignent dans le lac de Lumière jusqu’à septante fois, mais parviennent toujours de l’autre côté !

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Aquarelle de Jeremy Ford

Miroir 鏡子

Adam

Le corps du cœur a pris forme, tandis que la rivière s’écoule sous les pas du ravisseur, car celui qui a un cœur a fait de son corps le lieu de l’accueil, tandis que le cœur continue de battre au rythme d’une onde à la lueur du fil insignifiant de l’aube, sans fin, sans interruption, et l’érosion révèle une fissure dans le tréfonds de la roche. J’y introduis les mains du labeur, puisque le cœur aime l’assiduité et la ferveur. J’ai rencontré un enfant. Il se nomme Adam, et son cœur éprouve toutes les langueurs, toutes les mélancolies de la vie primordiale. Je lui parle avec les mains, tandis qu’il s’élance avec le plus sincère et maladroit des élans tout contre moi. Nous nous tenons ainsi le temps du mariage secret de nos âmes. Adam a tous les âges, mais son corps a l’apparence du plus doux des enfants. Il a pris l’habitude de se plaindre, mais, je souris discrètement. Il sait que je peux le réprimander. Il sait que je l’aime dans le temple secret de notre âme. Je lui dis par le regard : Viens ! J’ai appris depuis bien longtemps à marcher dans le silence, et tous les bruits de la terre n’ont aucun impact sur moi. J’ai traversé les mondes, et parfois, je m’arrête sur le bord du chemin. Depuis bien longtemps, ici, je ne suis plus qu’un reflet dans un Miroir immense, et mon être est désormais bien plus loin encore. Adam ne parle guère. Il remue les lèvres avec une grande moue qui devient son visage, et je l’observe. J’entre dans le cœur de l’enfant et déverse l’Amour que l’on garde uniquement pour les esseulés. Ceux-là souffrent d’une mélancolie extrême. Ceux-là, les anges viennent leur rendre visite. Ceux-là qui ont peur, mais ne le disent pas.

Miroir 鏡子

La beauté exhala un son et fit de moi un tourment et depuis, je poursuis chaque cri, comme le plus pur des serments.

Il s’affaissa sur un sol poussiéreux et ne voulut plus se relever, attendant que tu vins le chercher. Alors Beauté devint son obsession, et la voix le tint prisonnier, quand son cœur fut écartelé et que des fleuves s’échappèrent sans qu’aucun de leurs jaillissements ne soit altéré, il se troubla et entendit Beauté lui parler. Cela frappait si fort qu’il lui lança : Pitié ! Il regarda de tous les côtés, et les ténèbres envahirent l’espace, mais ce fut un flot de lumière inconnue qui le rattrapa. Il osa l’hérésie la plus sacrée qui soit : il but le vin des fous. Il devint mille fois ivre à en perdre la raison. Il piétina celle-ci autant de fois qu’il le put. Puis, de nouveau, il but le vin du royaume des anges tandis qu’il se jetait à leurs pieds immenses, les suppliant de voir son état misérable. Mais l’ange reçoit les ordres et ne fait rien sans sagesse innée. Etrangement, leur froide rectitude chauffait son cœur et il finit par comprendre leur secret. Pourtant, sa poitrine recevait le pieu des condamnés. Il en avait les mains ensanglantées. Il était allongé et pleurait. Comment, toi, tu pleures ? interrogea le Miroir. Il se noya dans les larmes du monde des esseulés. Rien n’y fit, car Beauté avait l’apparence de la cruauté. Elle le serra si fort qu’il croyait être pulvérisé. Est-ce que tout allait imploser ? L’infini n’était pas assez grand pour sa douleur. Quand Beauté se fit insistante, il finit par tout abandonner. Son corps, son âme, son cœur. Alors Beauté lui appris à voir au-delà.

Miroir 鏡子

Rien ne nous appartient

Il s’était tracé un arc de cercle et celui-ci se prolongeait au-delà de lui-même. Il s’était conçu au milieu des oliviers rieurs. Nous étions enfin tous réunis et il nous semblait que nous n’avions jamais été séparés. La véritable féerie s’était manifestée lors d’un unanime et total abandon. Chacun, nous avions appris à ne plus résister face à la force vive de notre cœur. Ensuite, il était apparu une source en nous-mêmes et de cette prodigieuse source, l’eau s’était mise à bouillonner joyeusement. Une texture légère, effervescente et transparente tout à la fois, dansait. Il s’agissait du chant pur d’un parfait accord. L’eau jubilait. Elle débordait même, mais sans nuire. Nos cœurs avaient rencontré le point du basculement : nous n’avions plus rien. Tout autour, nous savions que cela ne nous appartenait pas. Nous étions simplement des hôtes et nous étions tous émerveillés de ce qu’il se passait. Nous étions affranchis de toute forme d’attache, tandis que nous étions à nous aimer aussi dans la plus extrême des nudités. L’Amour était l’être et il n’y avait aucune espèce de mélange dans celui-ci. Nous pleurions en secret parce que l’Amour était puissant. Nous nous mîmes à flotter au-dessus des eaux, alors que nous étions, sans conteste, devenus l’eau. Depuis les nuées, nous survolions des multitudes d’extraordinaires jardins. Pourtant, nous étions toujours assis en arc de cercle et lui se trouvait au centre. Il nous regardait et nous répondions à son regard avec la même intensité. Tout comme rien ne nous appartient, tout comme le soleil se lève chaque jour, nous étions au-delà même de la paix. Vivre ou mourir, tout nous était égal, puisque nous vivions l’Eternel.

Miroir 鏡子

L’art du lâcher-prise

Du vert de ton âme, la blancheur conquise, au-dessus, flottants comme les laiteuses courbures, les sillons d’un or pur nous parlèrent durant des jours et des jours. Les merveilleux jardins suspendus révélèrent un autre monde, tandis que plus jamais nous ne voulûmes en sortir. Nous fîmes le choix de vivre avec ce qui, désormais, ne manquait jamais d’advenir. Nous avions accepté de vivre simplement, et même de mourir de faim et de froid. Nous l’avions accepté, alors qu’un homme, assis tout près du grand parc, nous avait fait le récit d’une singulière vie. Cet homme s’émut de me voir pleurer. Il était apparu pour répondre à la question que je m’étais posée sur le chemin. Il était exactement apparu alors que j’avais formulé une requête bien précise. Vous conterai-je cette étrange histoire ? Seule la foi nous permet de le vivre ; seule la foi nous permet de nous abandonner au sort, sans même que nous ayons à lever le petit doigt. Courber la tête, après avoir longtemps marché. Telle est la vérité de l’âme. Non, répliqua le Miroir, l’âme ne courbe pas, mais ce qui voulait prendre sa place a cédé. Les digues sont tombées. Quelles sortes de digues, demandai-je ? Celles de la peur. La peur s’est transformée en une immense joie. Quel est donc ce monde nouveau, né au milieu des ténèbres ? Quel est donc cette suée extraite d’un autre courant ? Pressuré et pressuré, la rosée donna au diamant sa couleur. Puis, la rose se mit à parler. Elle me confia les plus incroyables récits, et enfila chaque perle de rosée, nacre inviolable.

La peur de s’éloigner de l’origine, de s’en éloigner à un point tel que nous ne soyons plus à même de revenir. Nous devenons de piètres stratèges. Ainsi parla le Miroir. L’homme s’abîme dans les sursauts de son humanité. L’homme ne sait plus qu’il est. Ainsi, Il m’enseigna. Je vis le Miroir noircir, et de cendre, et de fumée, s’épancher. Il avait toujours été là, fidèle comme le plus grand des amants. Soudainement, s’était-il fâché ? Je l’en croyais capable. Oui. Mais, il n’en était rien, car au-delà de la noirceur, je vis surgir en son centre, une violette. J’en respirai même l’odeur. Je n’osais en parler à la rose. Mais celle-ci me fit un grand sourire. Oh ! la rose est la prodigieuse joie immutable. Elle avait le cœur de la parfaite Bien-Aimée. Elle ne jalousait personne. Quand je lui demandai ce qui lui donnait cette imperturbabilité, elle me dit : N’as-tu pas compris que je suis aussi la violette ?

Miroir 鏡子

L’art de l’instant

L’art de dresser l’instant, murmure furtif d’un espace qui s’ouvre, âme accueillante. Comme est beau l’effacement, l’oubli du verbe actif, l’oubli de tous les mots qui rêvent sans pouvoir atteindre la rive ! J’ai oublié, dit le vent, j’ai oublié, tout ce qui n’est pas la source vive, j’ai oublié, au cours du voyage, les océans multiples des feux et des dérives. J’entends, saisi par ton âme née au creux de mes bras, j’entends la main s’étonner depuis le berceau de notre union, l’air, l’eau, le feu, la terre et la lumière, j’entends chacun te ramener un présent. Vois-tu comme le temps n’a rien de réel, et que sur la ligne, je murmure le souvenir d’un autre temps, celui d’un autre lieu ? Si tout disparaît, je suis cette disparition et si tout apparaît, je suis cette apparition. J’ai tout perdu, et c’est pourquoi je suis libre. Lors que tu ne me vois pas, je suis derrière chaque feuille qui tombe, et je suis soudain le jaillissement d’une parole, dans les rayonnements d’un soleil intérieur. Le parchemin a comblé un vide, et je lis à l’aube, je lis le frissonnement de ton Amour. Dévêtue de toutes les vêtures, une couronne flamboie à l’éveil du Souffle. Quand je disparais, vois-tu comme le vent me cherche et me ceint de ses mains tandis que je vacille et que soudain, frémissent les corps de chaque conscience. A la lune, notre amie, je me suis confié, et elle m’a ouvert à l’éloge de la grandeur. La poésie n’est pas un leurre, déclare-t-elle, mais un corps qui se consume après un long voyage, qui s’exhume de tous les rêves, alors que s’effacent, une à une, des traces de poussière, poussière soulevée par toutes sortes d’incohérence. Entends-tu l’instant te parler, délicat et aimant, te dire ce qui fait être substance ? Cher, tu m’es encore plus cher d’avoir entendu le vent, plus encore, d’avoir suivi les ruissellements que contiennent nos fruits gémellaires, ceux qui ont atteint ton cœur tremblant et sur la table, je tends la main pour rencontrer l’éloquente confiance, celle de nos yeux qui se font révérence. Ici est le parfait bonheur.

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Peinture de David Brayne

Miroir 鏡子

Joie

Si je vivais,
Qui étais-je alors ?
Mais si je ne vivais pas,
Qui parlerait encore ?

La merveille fut de ne pas survivre aux raz-de-marée, ni de prétendre être autre. Mais, si tu n’existais pas, je t’inventais dans une préexistence tissée de nos mains aimantes, et tu fis, sans doute, apparaître notre rêve commun. Tu donnas à l’ombre les pas de notre souvenance et tu me dis combien nous nous aimions. Je vis Amour et Il ne cessa de me submerger, alors que l’océan était une vastité. Nous nous mîmes à chanter. Ce fut une visitation permanente, la joie indomptable, une présence révélée. Plus que tout, tu m’invitas à le clamer et je retins à peine cette étrangeté, car la joie se voulait être partagée. Vivre en Lui, l’Amour, c’est ne point survivre à tout ce qui nous sépare. Je vis une onde tournoyer, alors que la nuit glissait comme une invitée et nous nous mîmes à rire dans le ciel sans nom, le ciel de notre unité. Je l’attrapais au vol, cet instant pérenne et nous nous mîmes à danser. Une infinité de petites ailes au sein d’un ciel émerveillé.

Vivais-je d’avoir été ?
L’éclatante lumière,
Du miroir de notre cœur,
Le monde s’est révélé.

Miroir 鏡子

Contemplation

Il aima porter loin la douceur exquise des vins d’un arbre intérieur et depuis des écorces vives surgissaient des feuillets sublimes tandis que le chemin traçait les profonds sillons d’une terre ancienne et les nuages volaient dans la proximité du cœur. Il prit une sorte d’enclume, mais l’outil appelait son violent marteau, alors, il jeta un regard furtif sur les sculptures de l’émouvante saison et s’empara plutôt d’une plume dont il trempa la pointe au milieu d’un bassin aux couleurs argentées. Il en fit du mercure, puis une ambre devint son livre. Il se mit à chanter, car le chemin formait soudain une roseraie, la pointe d’un Lotus, le chant d’un diamant. Mais il ne s’en tint pas là, car, il comprenait, depuis les brumes balbutiantes de son langage, qu’ainsi son esprit se raffinait. Il en vint à jeter la plume et l’encrier, car tout s’unissait en une seule larme, et de là, il vit poindre une folle herbe, une nervure instable, tandis que le vent soufflait. Il se pencha et de ses deux mains burinées, il forma un écrin protecteur. L’herbe sauvage se transforma en une plante plus vivace, tandis que son cœur était ivre. Il s’émut, car, la délicatesse de cette sage semence lui révélait à chaque étape d’indicibles secrets. Je ne puis vous faire plus récit déployé, car à l’image d’une graine, le semeur est conquis. Il contemple et se tait.