Miroir 鏡子 (23)

L’autre bout du chemin

Le temps s’était figé, le souffle de la forêt, les arbres musqués, le mur de pierre, la clairière dont la vue nimbait le cœur d’un halo de lumière, les petites fleurs ramassées, le goût exquis des feuilles sur le sol, jonchées, le ciel entre deux branches, l’éternité du silence, le souvenir d’un autre souvenir qui nous saisissait et nous basculions dans nos larmes émerveillées, le cœur palpitait et l’Amour s’épanchait. Je L’ai découvert au détour d’une clairière, cet Amour sanglotant comme les pierres, je L’ai trouvé écartelant les arbres, la furtive silhouette d’une biche, le clairon d’un passant, mon corps sur la mousse, le ciel s’entrouvrant. Je L’ai trouvé ce souvenir jaillissant, m’étreignant jusqu’à suffocation. Je L’ai trouvé, à l’autre bout, venant me chercher. Elle était frêle, les yeux écarquillés, le monde valsant autour d’elle. Elle avait les cheveux longs jusqu’aux hanches, les pieds fluets, la robe flottant telle un parterre de lune, le regard étonné.

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Ces airs d’autrefois

Le cœur a toujours eu chaud,
Il avait mille pattes,
Il dansait,
Un air plein d’entrain,
Celui de mes ancêtres lointains,
Ne m’en veuillez pas,
Des airs de balalaïka,
Des couleurs sur les toits,
Le cœur a toujours eu ces sursauts,
Plus cela va vite,
Plus il est léger,
Et des plaines enneigées,
Quand nous dansions,
Avec mes trois bambins,
Nous faisions,
Kaline Kakaline,
Rions aux éclats,
Puis, je leur chantais,
Katioucha,
Sans oublier,
Dorogoï Dlinnoyou*,
Ne m’en veuillez pas,
L’âme slave,
Est remontée, d’un orient lointain,
La robe virevolte,
Et je ne sais pourquoi,
Je revois,
Nos épaules qui font ces entrelacs.

Vol

Ô ce vol, mon cœur,
Tu en as fait un voyage,
Cet indice que tu traces.

Serons-nous délivrés du rêve ? La joie ineffable d’une trêve et le couloir de nos pas, voici la lenteur du geste, le regard s’en va.

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Peinture de Federico Infante

Chaîne initiatrice

Nous avions jeté, aux flots, le vacarme de nos pensées et les rêveries interminables. Nous avions ficelé ces lots avec la corde de nos mots et nous avions oublié les choses que retenait notre mémoire. Assise au bord d’une falaise, nous laissâmes voguer notre esprit. Durant une longue période de notre vie, nous étudiâmes, telle une forcenée, ce qui nous façonna aussi, ce qui ébranla notre âme. Nous pourrions faire le récit d’un étrange moment, lorsque chaque herbe attirait notre attention, ou bien faire part du rire serti de rose, celui d’une Dame qui fut notre mère. Nous pourrions conter le récit réel et même imaginaire de ce que fut notre voyage. La lumière tamisée, les ombres de la cheminée, les flammes incandescentes. Nous pourrions vous raconter les paroles d’un sage, celui que fut notre père. Il avait le regard de ceux qui avaient plongé dans les plus grands précipices humains. Il avait cette façon de prendre votre main et de réchauffer votre âme. Il aimait plus que tout avoir un mot pour rire et chaque événement devenait une boutade. Nous riions jusqu’à en avoir les larmes aux yeux et la maisonnée resplendissait du feu intérieur.

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Paradis des Amants

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Dieu avait ouvert un Paradis aux Amants,
Avait déployé Ses paumes larges,
Le silence tremblant,
S’y posait transparent,
Cosmos de leur âme.
Dieu avait ouvert un espace,
Le cœur y flottait,
La vision d’une nuit étoilée,
Et le soleil arrêtait sa ronde,
Au-dessus de leur ombre.
Dieu avait ouvert une brèche,
Les Amants se consolaient,
Dans le vaste jardin des Cieux,
L’on voyait perler les branches d’un arbre,
L’ondée d’une pluie automnale,
Ils avaient étendu leurs mains,
Et chaque feuille avait bruissé,
Tandis que leur cœur palpitait.
Les Amants se connaissaient,
Dieu avait invité leur âme,
Le zéphyr les enveloppait,
Ils apprenaient la voix,
Ils entendaient le chant,
Submergés.
Dieu avait ouvert un monde,
Les Amants tournoyaient,
Le corps arrosé de rosées,
Et chaque suée devenait un jardin,
Les Amants élevaient leur regard,
Et la nuit leur parlait,
L’Eden, Terre lointaine,
Car des Amants, Dieu aima la douleur,
Le feu suave, l’écorchure de leur peine,
La Beauté de leur sincérité,
L’enlacement de leur cœur,
La poésie semée de mille fleurs,
Le miroir de leur brasier,
Il les tint dans le secret, à l’écart,
Baigna de douceur leur langueur,
Acheva d’élever leur âme,
Dans l’entremêlement de leur souffle,
Dieu réserva aux Amants l’effusion,
Le flottement d’un velours noir,
Les montagnes opales,
L’inspiré et l’expiré d’Amour.

Correspondances LIII

Très cher,

Ne rien posséder, c’est sans doute n’avoir jamais cru que nous nous appartenions. La liberté réside dans le fait de ne pas projeter en ce monde ce que nous croyons être notre réalité. Vous me dites que celle-ci ne dépend ni de notre opinion, ni de nos pensées, ni même de notre éducation. Vous me répétez assez souvent que nous ne venons pas égaux en cette vie. Vous me précisez qu’il ne s’agit pas d’une lecture sociologique, qui demeure, malgré tout, bien superficielle. Vous ajoutez : si l’on prend la peine d’observer, nous voyons bien que nous sommes foncièrement différents. Je vous écoute attentivement, car, je n’imagine pas une seule seconde vous opposer mes impressions. D’emblée, je sais que je dois écouter et attendre. Attendre que cela résonne en mon être. A l’âge de treize ans, j’avais débuté un journal intime. Quand je l’annonçai à mon amie Carole, cette dernière me déclara avec sa familière propension à tout réduire : Ce n’est pas très original. Tout le monde tient un journal intime. Je demeurai coite. Elle avait sans doute raison. Néanmoins, je savais que nous avions tous notre singularité. Mon journal ne sera pas celui d’une ou d’un autre, me suis-je dit. Il était certes mon confident, mais surtout un support précieux pour aligner mes pensées, celles-ci s’inscrivant dans une quête concise et introspective, qui avait débuté depuis mon enfance. Il s’agissait, avant tout, de rendre visible un fil conducteur, celui d’un chemin de vie. Ne pas être comme tout le monde, ne relève pas d’une volonté propre.

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Perle

Quoi que l’on dise,
Quoi que l’on pense,
Elle partira avec Amour.

Pensez au dernier souffle ; voyez comme il vous enveloppe et vous arrache d’ici. Que restera-t-il si ce n’est la perle ? Elle avait ce projet de s’étendre, de vous révéler, puis, de recentrer votre âme lors du départ, lors de la continuité. J’entends les voix. J’entends les corps. La perle vous visite sans relâche et vous étreint. C’est cela qui nous émut. C’est cela qui nous tint droite sur le socle terrien.

Ensemencée

La prose a cela de doux, douceur d’un vieux sentier au beau milieu de la campagne automnale, et sans nous étourdir, malgré tout, alors que les pas se font dansants, menus, dans les parfois, les arbres posent sur nous un regard inégalé. Il nous vient ce rythme alangui, mais, loin derrière, la feuille pleure, nous émeut par sa délicate présence, et sur le sol, gravitent, en densité à peine mesurée, les bruns et les jaunes de leur craquelure. Non ! Non ! le cœur n’est plus celui d’une adolescente qui cherchait, avec la déchirure des crucialités, le pourquoi du monde, le pourquoi du pourquoi. Le cœur n’est plus tendu, pareil à une voile dans les tourmentes d’un océan tempêtueux, ni même, écorché par le vent vif des interminables hivers. Il ne reste plus de trace sur la blanche écume, ni même tous ces pourquoi.

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