Harmonie

Comme doit être suave la douleur du lierre qui, aspergé de la force d’un mur, s’appuie à toute heure sur son compagnon ! Comme doit être langoureuse la veinure des feuilles, lors que la vigne goûte au ciel de toutes ses parures ! Comme doivent être aimantes les perles de l’aurore qui chantonnent sur les pétales de ton cœur ! Ô fleurs ! Il est des douceurs qui viennent éteindre les vagues de la parabole. La neige inscrit des oraisons au bleu profond de la nuit. L’un et l’autre sont apparus et dansent au relief de l’azur. Des siècles de regards élevés au ciel et à ce moment, l’arbre et la fleur se sont parlés. C’est là que je te vois, entre la douceur d’une envolée et les yeux scrutateurs et brillants d’un épervier. C’est là que je perçois ta lumière et que mon cœur s’y repose.

Il y a quelque chose

Il n’est aucun ennemi, sinon en nous-mêmes et il n’est aucun remède, sinon en nous-mêmes. Le plus difficile est de commencer à se voir. Celui qui fait le travail en lui est sur le point d’échapper à la surface opaque qui s’est apposée sur sa réalité. Celui qui fait le travail en lui est sur le point de briser un écran d’illusion.

Il y a quelques années, j’ai rencontré un homme de plus de quatre-vingts ans, qui avait vécu, comme on le dit communément. Il était d’origine italienne et m’avait confié, non sans émotion, que sa famille avait beaucoup souffert lors de leur installation en France. A l’école, il avait subi la vindicte des enfants. On l’appelait le « rital ». Sa famille faisait l’objet d’une ségrégation quasi outrancière au village. Il avait très tôt quitté l’école et était devenu maçon, un dur métier. Sa famille habitait le sud-ouest de la France. Cet homme, qui n’avait pas pris une seule ride, était un très bel homme, et cela en dépit de son âge. Son épouse avait quelques années de moins que lui, mais elle semblait avoir tout juste la soixantaine, malgré son lourd handicap (elle avait plusieurs fois subi une intervention chirurgicale au niveau des hanches et elle marchait à l’aide de deux béquilles). Nous étions assis sur un banc, dans le jardin qui faisait face aux vignes, car, cet homme, après avoir été, maçon, menuisier, coiffeur, avait hérité des biens de son beau-père et était devenu viticulteur. Son fils, proche de la retraite, avait pris la relève. Nous étions venus à parler du sens de l’existence, de la réalité du monde et de la vie. Je les avais invités à partager nos après-midi et ils ne se firent pas prier, puisqu’ils vinrent, durant mon petit séjour dans cette région (non loin de Marmande), quasi chaque jour. L’homme était intrigué par mon discours. Il se déclarait agnostique, voire athée, mais respectait la foi de son épouse qui se rendait, chaque dimanche, à l’église. Un jour, cet homme, assis près de moi, me déclara avec beaucoup d’émotion : De toute ce que nous avons évoqué ensemble, je crois que vous avez raison. Il y a quelque chose plutôt qu’il n’y a rien. Car, s’il n’y avait rien, il n’y aurait jamais quelque chose.

Alchimie

Nommer les choses, essentialité des noms, les lier et les relier, puis laisser agir, le temps d’une pause. Rien ne sert autant pour mieux les retrouver. Ajuster ici ou la, leur composition, puis les décomposer afin de les savourer, un à un. Mais qui parle ? Ce qui est lancé est lancé et ce qui court, court… Il nous arrive de trembler d’une indicible émotion devant la Beauté, mais est-ce émotion que de retrouver ? Joie et reconnaissance. Notre corps, un assemblage harmonieux, prodige essentiel d’une juste parole. Combien de temps pour se défaire d’une illusion ? Combien de temps pour que l’Amour devienne un or pur ?

L’intellection d’une vision, au sommet d’un fleurissement, quand, du soleil, l’effluve d’un pressentiment, celui que l’on soulève précieusement, dans la grâce et le chérissement. Voici que l’instant parle ; voici que les mots cognent si fort qu’ils nous arrêtent au bord de l’eau : extinction ! Surgissement d’un miroir, puis d’un autre, et l’univers entier entre en collision avec ses multiples reflets. Alors, la main s’attarde lentement et fait du prodige, de dérive en dérive, le plus grand signe qu’un cœur aimant puisse manifester. Le parfum d’un étang, le soleil dansant, les feuilles translucides, le chatoiement d’une saison d’effacement. Pour que les yeux voient, il faut ne plus voir. Pour que les oreilles entendent, il faut que les oreilles n’entendent plus. Pour toucher chaque chose, il faut ne plus toucher. Ainsi est le secret d’un regard qui se pose, après avoir longtemps tout délesté. Dilution d’une intellection. Extatique révélation.

Douceur d’un ami

La douceur d’un ami, exceptionnelle douceur, réunit toutes celles qui sont en nous, puis au-delà, cette douceur devient la manifestation du muet étonnement, langage universel de l’âme. Nous sommes ce monde que nous percevons à travers une seule palpitation, celle qui nous donne à l’union. Ardemment, durant mon enfance, j’en avais le pressentiment. J’épousais ciel et terre, mais la terre et le ciel m’épousaient aussi. Il n’y avait aucune sorte de séparation, aucune. Certes, il fallait courir rejoindre un drôle de monde, franchir le portail de l’école, s’assoir avec les autres enfants, écouter l’instituteur ou l’institutrice. Enfant, il me fallut déployer de grands efforts pour ne pas m’échapper par la fenêtre et voler vers les nuages. Il me fallut résister une multitude de fois, face à la puissante attraction d’un autre monde, celui qui jouait avec mes sens. Paradoxes se chevauchant, j’aimais beaucoup apprendre et me concentrer sur le tableau noir, les traces d’éponge se mêlant à la craie. Je regardais l’adulte qui se tenait debout, face à nous et l’écoutais presque religieusement. Mais, je retrouvais l’ami, surtout au milieu de la nature. Il dilatait mon âme et je me sentais littéralement disparaître dans ces sensations étranges, me fondre avec quelque chose que je ne nommais pas. Il n’y a quasiment pas de violence en nous, ni de sentiments de révolte, ni de désirs de conquête. Tout est là. Tout est extraordinairement là.

Lire

Se vider pour lire ; se vider pour accueillir ; la toute première lecture, ces ondes furtives, au sein d’un grand Verbe, des milliers de touches légères, des sons qui se propagent, et encore lire, oui, lire, car lire c’est entrouvrir l’instant de son cœur. Telle est la première poésie qui fut la multitude de signes, déferlant tout d’abord en nous-mêmes, puis au large du rayon transperçant d’un ciel, transfigurant toutes choses ; tels sont aussi les mots que l’on cueille à la rosée de l’aube, sans penser qu’un jour cela a bel et bien commencé, et sans penser aussi que cela finira. Lire est une sorte de comptine, de précieux arrêts, d’une suite d’apnées au milieu d’une immense vague. Ah ! que dire de la merveille qui nous attrape et nous retient ? Que dire de ces instants qui ne s’écrivent plus, qui sont simples moments, fusionnants en eux-mêmes, tantôt grondants et tantôt joyeux ? Puis, lire pour se remplir, lire les mouvements d’une mémoire au sein d’un monde étonnant. Lire pour entrer dans les gorges profondes de mots écrits à la sueur des fronts. Lire pour apprendre et laisser le fruit d’un instant devenir l’enseignant. Lire et s’étonner, trouver un autre différent, un sentier, des cris et des pleurs, des silences offusqués, des mots inconvenants, des phrases suspendues dans le tourbillon du vent. Lire et aimer. Puis, lire pour de nouveau se vider. Laisser le torrent charrier tout ce que l’on connaît et traverser les peurs viscérales, les frissons de l’épouvante au milieu de nulle part. Nulle part. Cela résonne comme un abandon, un ultime naufrage, des hurlements. Puis désapprendre et ne plus lire. Tout quitter sans se retourner et soudain, comme en impesanteur, s’envoler.

Pulsation

Il était en moi, la chair intense et il était en moi, l’impalpable. Il était en moi, mes épis de blé, le jonc des rivières, le froissement du vent, la course effrénée dans les arbres. Il était en moi, dans le ciel insaisissable, les nuages fuyants sur les côteaux, la fleur des champs et même dans le mille-pattes. Il était en moi, la solitude transie, la danse des lucioles dans la nuit, son absence interpellant dans la clameur de mon âme. Il était en moi, dans les battements de mon cœur, dans le souffle suspendu, l’instant de lui-même, les ouvertures poignantes qui font d’un épouvantail, l’alarme d’un homme. Il était en moi, partout, cet inconnu, et je longeais certains châteaux de sable, rêveuse incertaine, dans les buissons et les marécages. Il était en moi, dans les brumes du langage, les mots incisifs et les orages. Il était en moi, à mon flanc, les forces vives de mon Amour. Il avait les formes improbables des lunes, des puits d’étoiles, du suc sur nos lèvres-cristal, les planètes lointaines, les constellations d’un fulgurant espace, et même dans les chants de nos dérives. Il était en moi et je le vis avancer parmi les multiples ombres chinoises. Il vint vers moi qui ne comprenais pas. Mais il était en moi, dans les élans de mes bras, dans les pulsations de l’accueil, puis, il était en moi, quand il vint vers moi, encore. Peut-on revenir à la vie, quand cette vie-là a fait de nous ce cœur qui bat ? Quand le monde tient dans la semence de notre souffle ? Quand la Beauté se révèle à certains basculements de nos pas ?

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Peinture de Albert Lynch

Secret Dyonésien

J’avais de mes rêves, lancé, impromptue, alors que les éclaboussures d’une vague, surgie depuis notre distraction à faire, sur le sable, des empreintes mouvantes, des farandoles de vie. Les conglomérats de grains, comme une caresse sous nos pas, fusionnant avec le silence, me rappelaient à d’autres temps et je t’écrivais, avec l’armature des mots, quelques chants que reprenaient, de façon lancinante, les mouettes rieuses. Elles semblaient suspendues par le vent qui se jouait harmonieusement de leurs ailes arcboutées et j’étais ivre, oui, ivre de leur envolée, ivre de leur ivresse iodée. N’oubliez pas de dire au vent que j’aime accueillir les instants intimes, ceux qu’il m’offre à pleins poumons, leur lançais-je fréquemment. N’oubliez pas de dire au vent qu’il m’a souvent fait rire, pliée en deux, sans que je ne puisse plus m’arrêter. Distorsion ou non, confusion ou non, ouragan ou non, l’essence est immuable. La joie se décline au seul bonheur que l’on ne recherche pas. Je n’ai pas connu cette hantise. Je n’ai pas été engloutie par les épreuves, quand même elles arrivaient. Mystérieusement, chaque fois, quelqu’un, sorti de la féerie, frappait à grands coups à la porte, et l’on se mettait aussitôt à danser ensemble, à gambader sans jamais se prendre au sérieux. Des espiègleries, pour avoir pris de grandes distances, l’on en vit sans que cela ne s’épuise. Prodige ! dis-je. Cela nous emporte. Rien, ni personne ne nous atteint. Comment voulez-vous que nous pleurnichions, oui, comment même pouvons-nous imaginer nous plaindre, quand de ce Vin Dyonésien, Vin élogieux et profus, sans l’avoir aucunement cherché, nous avons goûté ?

Peinture de Angela Batchelor

Mémoire d’une tombe

L’illusion sans discussion, celle qui vient agrémenter les oreillers délicats des lits abandonnés de tous nos draps. Il n’est guère de remontrance, ni guère d’outrance dans un rêve devenu l’errement de blancs nuages, ceux qui passent. La fin d’un monde. La fin d’un songe. Aux vestiges des chardons, le bourgeonnement du lilas. Cela n’a plus d’importance et aux portes des raisonnements, nous cessons tout bavardage et nous tenons bien plus au doux silence. Entends-tu le premier chant du merle dans les rues désertes et entends-tu le fredonnement de certains oiseaux qui révèlent leurs noms aux frissons d’une aurore ? A qui parles-tu ? Je me le demande. A qui parles-tu, si ce n’est à toi, dans le brouhaha des éloges et les sourdines d’un piano ? Je t’ai vu tenir une lance au lieu de brandir joyeusement les plumetis de l’apesanteur. As-tu vu cette épistémologique trace sur les ruines d’un discours parti en éclats ? La voudrais-tu saisir en posant sur elle, le regard d’une promenade ? L’illusion est une sorte d’ombre venue te faire le récit des dernières nouvelles d’un monde qui prend racine dans le cœur ému par la grâce d’une tombe, et j’aimerais te dire, combien l’Amour commence, et Il commence, là où s’arrête, souvent, la limite de nos bras.

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Peinture de Helen M. Turner

Il ne fait pas froid

Quelque peu voûté, cet homme se tenait là, avec la pudeur de ceux qui s’effacent devant l’implacabilité de leur destin, le visage assombri par des années d’alcool, ou peut-être pire, le regard embué de douceur, les traits emprunts de beauté juvénile, encore perceptible sur le doux visage et je ne pus faire autrement que de m’arrêter. Nous nous connaissions de vue, et avions déjà échangé, à certaines occasions, quelque mot. Je le regardais et plongeais dans son regard évanescent et perdu. Sans doute, trouva-t-il étrange que je m’attardasse de la sorte. Malgré sa peau ternie et rongée par la vie, il m’apparut superbement beau. Fragile, tel un oiseau à peine sorti de son nid, il avait la sincérité de ceux qui ne possèdent plus rien. Il avait placé un bol rouge sur la pierre, face à lui, et attendait la générosité des passants. Il était peu loquace. Cet homme se tenait debout et attendait, tout simplement. Il fut soudainement gêné par mon silence. Je me mis donc à babiller, à faire la joyeuse. Je l’entraînais dans la tendresse et l’enveloppais de bonne humeur. Il fallait, d’une façon ou d’une autre, que je lui dise qu’il était beau. Il le fallait. Il le fallait comme la seule chose possible en cet instant. Il fallait qu’il sente que ma présence était au-delà, bien au-delà de cette apparence. Je savais qu’il logeait dans une maison abandonnée et délabrée, au cœur même de la petite ville. Alors, quand je lui demandai si tout allait bien, il me répondit : Oui, tout va bien ; il ne fait pas froid.

La nuit

Il nous souvient certains moments d’âpre conscience, évadés du rêve, crucialités de la nuit, près de la grande fenêtre du salon. La petite fille n’est pas vraiment une enfant, car la conscience est au-delà même de nos âges. Maintenant, elle le sait. Quand la conscience submerge l’être, il ne reste plus ni espace, ni enclos du temps. L’intense regard, le profond ciel de notre âme, vogue au-dessus de sa propre conscience. Ni question, ni énigme, ni même trouble : la réponse est aussi limpide qu’un éclair dans la nuit. Il s’agit d’une réminiscence, d’une synthèse de tous les âges, d’une goutte nacrée de la mémoire. Elle est aussi chaleureuse que la main d’un ami, peut-être, bien plus encore, car cette présence écarte tous les voiles de l’oubli. Il n’est aucune rébellion, aucun heurt, aucune espèce d’affrontement. Cette présence nous submerge, puis elle se met à parler. Son langage semble étranger et pourtant si familier. L’on aimerait se retourner et l’enserrer avec l’Amour d’un corps, bien piètre corps qui appréhende soudain un hors-espace illimité. Mais le cœur se met à rire, car le langage presque inaudible envahit le ciel de notre âme, puis, c’est la présence qui nous enlace. Cette nuit n’a plus aucun nom, n’a que son instant, uni seulement à la clarté. Celle-ci, ni ne heurte, ni ne contrefait les aspérités. Elle est la limpidité de l’âme retrouvée, la joie profuse de son dialogue intime, de son audible et sustenté enseignement. Oh ! la fenêtre n’est plus une fenêtre. Quel est donc ce scintillement perlé des larmes de la conscience ? Quel est donc cet épanchement, suinté de la force vive d’une vérité éclose à la pointe du jour ? De l’autre côté, la petite fille sourit à l’enfant et lui dit : Enfin, le monde se révèle tel qu’il est. L’aube des connaissances jaillit. Il a dit vrai…

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Peinture de Alla Tsank .