Yisha

Certains jours, et ces jours n’étaient pas d’égale mesure avec celle que nous connaissons sur cette Terre, Yisha apparaissait sous la forme la plus étrange qui soit. Très peu le reconnaissaient. Il arriva même qu’il vint chez les habitants de ce monde sous la forme d’une grive. Il voletait à travers les branchages, s’installait tout près des habitants. Bien que la grive fusse très grande musicienne, quand Yisha prenait la forme de cet oiseau, il ne chantait pas. Il fixait plutôt, incognito, la personne de son choix et lui transmettait un flux puissant. Yisha aimait à se promener, invisible, dans les rues. Il saluait les âmes des mondes avec Amour. Cela réchauffait le cœur des uns et des autres, sans qu’ils sachent vraiment pourquoi. Son action discrète avait pour but de rassembler les gens, de leur enseigner certaines sagesses oubliées, de les rappeler à l’ordre, aussi. Yisha prenait toutes les appellations, toutes les formes possibles et inimaginables. Il lui arrivait de se faire appeler par son nom secret, son nom d’origine, du tout commencement, d’avant la création. Il soufflait, surtout à l’aube, les mots qui revivifiaient les créatures esseulées. Quand il se montrait sous sa forme humaine, il s’enveloppait d’un grand châle de laine blanche et couvrait sa chevelure. Ceux qui avaient un cœur aimant, un cœur prêt à recevoir, Yisha posait une main invisible sur leur torse, là où siège l’âme de lumière, et les bénissait. Il rencontra beaucoup de monde, s’assit à certaines tables, tint un discours durant des milliers d’années, compénétra les âmes, mais très peu, dans le fond, le suivirent. Il vint encore et encore. Mais très peu l’entendirent. Il apposa sa main sur les torses les plus rétifs, et ne craignit pas de fréquenter des lieux immondes. Yisha accomplissait chaque jour son œuvre. Regardez bien autour de vous, et peut-être le verrez-vous ! Plongez bien en vous, et peut-être apprendrez-vous !

Rêve d’une horloge

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Une horloge pivote, cligne des yeux et le balancier sursaute. Il lui vient des bras et des pieds, des pupilles pour regarder. Elle s’étonne tout rond d’un drôle de monde et s’immobilise l’instant d’un vol d’épervier. Son cœur s’élance dans une course-poursuite, le temps d’un pigeonnier. Plus loin, elle prend ses jambes à son cou et se met à voler. Ne lui posez aucune question, elle devient invisible et rougit à l’heure qui cogne fort tout contre ses aiguilles. Cette horloge n’est pas de ce monde, vous en conviendrez, mais chut, le sablier la vient compagner. Il lui fait le récit d’un voyage jusqu’aux dunes d’un fabuleux désert, et savez-vous ce qui lui est arrivé ? Il a rencontré le célèbre marchand de sable et une créature ailée. Cette dernière lui révèle le secret des montagnes, pourquoi elles s’agitent le soir et comment elles attendent l’heure. Alors, l’horloge l’interroge sur leur secret, mais, la créature ailée s’envole dans un ciel parsemé d’églantiers. Les pétales rougissent et plus loin, l’horloge voit s’effacer mille océans, tandis que sont déversées des flammes tentaculaires et le monde de s’écrier : Comment ferons-nous si les océans disparaissent ? L’horloge pivote de nouveau et tremble de tout son balancier. Le temps s’est-il écoulé ? L’horloge sait que cela n’est rien devant la vérité… Rien de cela n’a vraiment existé. Le monde et ses bruits ; la ville et ses orgies ; la cruauté et les dénis ; les heurts et les combats ; les couleurs et les émois ; Elle n’y croit pas. Elle se plante toute droite, et n’y croit pas du tout. Ces gens sont des fous incarcérés, mais ils ne le savent pas.

Le tombeau

Une princesse des temps lointains – étaient-ils si lointains que cela ? – s’était fait construire au-dessous de sa chambre, une petite pièce secrète, par laquelle on accédait grâce à un étroit escalier en pierre. Lorsque tout le palais semblait plongé dans le plus profond des sommeils, la jeune femme empruntait discrètement l’escalier pour descendre dans ce qui ressemblait fort à un caveau. Cette belle princesse, animée par une sorte d’appel intérieur très puissant, en dépit de tout bon sens, avait exigé que l’on construise un tombeau, et chaque nuit, s’y glissait afin d’y dormir. Y dormait-elle réellement ? Quelques-unes de ses proches servantes la suivaient avec une déférence sans pareille. Il régnait en ce caveau un pieux silence. Une chandelle éclairait cette sombre cavité. Les servantes s’allongeaient tout autour du tombeau de la princesse. Tant de grâce et de délicatesse accompagnaient cette singulière cérémonie ! La paix descendait en cet endroit insolite et submergeait les jeunes femmes endormies. La princesse se levait toujours vers la deuxième moitié de la nuit, lors que le temps se suspend et bascule dans l’irréalité. Elle effleurait de sa main, avec beaucoup de douceur, la tête de chacune de ses proches servantes. Elles les aimait comme l’on aime ses sœurs. La princesse marchait sur la pointe des pieds et faisait le tour de la pièce en souriant. Elle savait, qu’à ce moment de la nuit, une porte invisible s’ouvrait et qu’elle pouvait rejoindre le vrai monde. C’était ce que le tombeau lui avait appris et tellement d’autres choses inouïes !

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Peinture de Konstantin Egorovich Makovsky ( 1839-1915 )

Hathor

Les âmes se rencontrent, n’en faisant plus qu’une et les âmes se parlent, se donnant au discours, qui s’émerveille lui-même, des cœurs qui se rejoignent. Les uns se sentent en danger, dans la forêt de leur inextricable nuit sans lumière, tandis que les autres sont emprunts d’une compassion universelle. Mais pourquoi ?

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Je surpris un étrange animal au détours d’un chemin. Mais, l’était-ce véritablement ? Alors que j’avançais en sa direction, n’éprouvant, étonnement, aucune peur, me frayant un sentier parmi les hautes herbes, celui-ci, subitement, se transforma en une femme de haute stature et son maintien forçait incontestablement une admiration sans réserve. Je n’avais pourtant pas rêvé. Il m’avait bien semblé apercevoir une sorte de mi-fauve et de mi-vache au milieu des champs. Cependant, cette femme extraordinaire se tourna vers moi, et je vis, qu’au-dessus de sa tête, un immense soleil flottait, répandant une lumière si intense, que je faillis m’évanouir. Une voûte céleste s’ouvrit et révéla une myriade d’étoiles.

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Le vieillard

Un mendiant se tenait près de sa hutte et scrutait passivement l’horizon. Il étreignait, par son regard, certains nuages et s’envolait, ainsi, sur les mirages de ses pensées. Il n’y avait aucun remède à sa maladie. Elle avait fini par le ronger comme un ver ronge le bois. Il était assis à même le sol, voûté par les années, au milieu de la forêt. Les saisons avaient passé sans guère l’épargner. Il n’était ni soucieux, ni même indifférent. Pourquoi ce vieillard s’était-il ainsi éteint ? Certaines placidités sont en vérité l’antre d’une véritable mort. Alors que la morosité venait le tirailler, il vit passer un homme. Celui-ci chantait et dansait. Parfois, il s’arrêtait et tirait de la poche de sa veste un petit carnet et inscrivait ses joyeux chants. Longtemps, le mendiant le suivit du regard. Toute sa mémoire remonta et la vie entière défila comme si cela avait duré un seul instant. Il porta tout contre sa poitrine un poing de douleur et des larmes s’écoulèrent sur son visage buriné. Le jeune homme se tourna vers lui et s’arrêta un moment, puis, pris par l’évidence, s’écria stupéfait : Mais, ce vieillard, c’est moi !

La licorne et l’âne

Tapisserie : La chasse à la Licorne

Un prince avisé et éclairé parlait à une Licorne. Elle était farouche et peu encline à la conversation, ayant vécu, jadis, une expérience assez douloureuse. Il lui avait fallu plonger dans les plus improbables mondes, ceux des merveilles qui se traduisent, la plupart du temps, par de la musique selon l’entendement des mortels, les mots s’étant transformés en symboles essentiels. Il lui avait fallu remonter des abysses que l’on traverse durant plus de soixante dix mille ans. Divers bassins s’étaient ouverts, chacun portait un nom spécifique. La licorne blanche et éthérée avait retenu les noms de tous ces prodigieux bassins. Ils étaient gravés en elle de la façon la plus incroyable. Pourtant, sa virginale robe était à l’image même de son âme. Elle avait trempé dans tous les éléments de la création et avait connu une infinité de mondes et autant de ponts. Il serait long ici de conter son périple, mais la licorne ne dédaigne personne. Sa nature, présentement, est ainsi, et lors qu’elle apparaît, il faut y voir le plus doux des présages et ne projeter sur elle rien du monde actuel. Elle n’appartient plus à la nature éphémère. Elle est au seuil, accueillante et bienveillante. Le sage prince lui parlait jour et nuit, et savait se tenir à distance. Il comprenait la Licorne et la saluait chaque matin. Il la remerciait d’être là. Elle avait mis du baume à ses plaies. Un paysan qui passait par là, avec une grossièreté déconcertante, demanda subrepticement : A qui donc parlez-vous ainsi, Ô prince de cette contrée ?

Je parle à l’être le plus féerique qui soit, lui répondit-il, avec beaucoup de simplicité.

Alors, le paysan regarda alentour et aperçut un âne. Il se mit à rire et se moqua du prince. Celui-ci lui répondit par une plate indifférence. A travers les yeux de l’ignorant, la licorne se montre semblablement au petit âne dans un pré.

Les étoiles

Une étoile parlait avec la voix très insolite d’une fleur. Chaque mention provenait, non pas de la vie qu’elle menait en tant qu’étoile, mais plutôt de toutes les expériences fusionnées durant le grand voyage. Cette étoile ne s’exprimait pas comme les humains. Chaque fois que la lumière jaillissait, les sources chantaient. Tel était le langage de cette fabuleuse étoile. Elle avait le pouvoir de créer des myriades d’eaux en différents endroits à la fois. Or, chaque fois qu’une source jaillissait, l’étoile allait la visiter. Néanmoins, que sait-on d’une étoile ? Pourquoi la dessine-t-on sous la forme que l’on connaît plutôt que sous une autre ? Vous êtes-vous donc posés la question ? Si vous suivez une étoile, ne suivez surtout pas n’importe laquelle, car, chaque étoile possède un nom propre, et celui-ci appartient à un monde spécifique. Celui qui sait lire dans les étoiles connaît leur alphabet et peut entrer dans les mondes qui s’y réfèrent. J’avais entendu dire que seules les abeilles avaient ce pouvoir. Bien sûr, il ne s’agit pas de n’importe quelle sorte d’abeille. Celles dont je vous parle vivent très loin, dans une contrée épargnée par les hommes de ce monde. Leur butin est extrait du doux et suave discours des étoiles. Imaginez alors la puissance et la bienfaisance de leur miel !

L’éternité

Les personnages se sont tous alignés les uns auprès des autres et forment étonnamment un rang d’une grande netteté. Leurs vêtements, une sorte de combinaison, sont identiques : d’une couleur assez pâle, à mi-chemin entre le blanc et l’ocre, le tissu, un doux coton. Leur visage ne présente aucune espèce de singularité si ce n’est que tous ces personnages se ressemblent. Ils sourient hébétés d’être là. Sans que nul ne décèle ma présence, je suis cachée derrière un voile blanc, je vois arriver une délégation, celle-ci toute vêtue de noir. Mais, contrairement aux autres, cette délégation n’a pas de visage. J’ai beau essayer de comprendre, à la place, il y a un vide, un trou béant. Néanmoins, comment le dire ? Ce vide me semble tout de même être un visage. Ce vide exprime, je le ressens très vivement, une impression de froidure et de dévastation. J’ose à peine respirer tant je crains que l’on me découvre. Voici que ces sombres spectres s’emparent de la main des personnages du début et les tirent vers eux comme pour les engloutir. Je ne me sens pas du tout à mon aise et j’aimerais soudain que ce décor disparaisse. Mais je ne peux échapper à ce lieu, tout comme je ne peux être indifférente à la scène qui se déroule sous mes yeux. Je décide de faire un pas vers eux et de sortir de derrière ce voile blanc qui me cache. C’est alors que je sens une main se poser sur mon épaule et comme je me retourne brusquement, j’entends que l’on me murmure : non ! ce n’est pas le moment. Tu as tout le temps. Ce temps est l’éternité. Alors, je compris que ce que nous vivions était un temps imaginaire, tandis que le temps réel était autrement différent.

L’autre côté

A l’attention de Cochonfucius

Il m’avait semblé, me répondit le jour, que je ne connaissais pas la nuit, et il m’avait semblé, renchérit la nuit, que je ne connaissais pas le jour, mais les deux astres vinrent à leur secours et le soleil rencontra la lune et la lune rencontra le soleil, et là, il naquit un reflet de lune, et là, il naquit un reflet de soleil. Comment te reconnaîtrai-je ? interrogea la nuit. Et comment te formulerai-je, demanda le jour. C’est en moi-même que le reflet naquit et à l’intérieur, il se montra un bassin aux formes diverses. Était-ce bassin de lune ? L’on y fit plonger un regard venu des fonds de l’origine et celui-ci fut surpris par les profondeurs. Il entra dans l’interrogé et laissa, durant un temps, les questions se formuler. Une question surgit et que lui fut-il donc répondu ? Il faut passer de l’autre côté…Il faut passer de l’autre côté…

Était-ce la seule formulation ?

Le nuage passe 雲通過

Le vent souffle et sans doute amène-t-il comme un languissement crucial d’autres objectives paroles ? Sans aucune considération vindicative, il penche sur les obliques vagues, ces herbes hautes ainsi que les branches des arbres. J’ai rencontré beaucoup d’hommes murmure le singe, et certains de mes frères ont des vues bien étroites. Si les hommes se heurtent, les singes se disputent violemment quelques bouchées prises à la dérobade. Je suis vieux et mon poil blanchi. Quand je vois passer le héron sur les vastes plaines d’Afrique, je souris, mais quand je vois se poser certains vautours autour des carcasses amoncelées, leur marche me semble plus pitoyable que la blancheur remarquable des os gisants. Mon esprit est clair et si vous me voyez dodeliner de la tête, c’est parce que je vous regarde. Ce que je pense n’est qu’un nuage qui passe.

Aquarelle sur papier de Johann Wilhelm de Graaf