Repertorium

L’on me dit : Entre !
Il vint sans transition,
L’océan de nos mots.

Il me dit : Plonge !
Je plongeais bien plus loin,
Etoile du matin.

Il me dit : Viens !
Je m’accrochais à une larme,
Notre ciel turquin.

Il me tint la main,
Mon cœur fit un tour,
C’était le Sien.

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Illustration d’Alphonse Mucha

Le voyage de Kafka

Il saisit, dans le secret d’une antichambre, la cellule de son corps, la prison d’une descente, les cauchemars au goût de métal, les visions exsangues, les rues amoncelées de poussière, de brume latente, de réverbère sans flamme, la crudité d’une obsession, la sortie impalpable, l’âme à bout de souffle. Il déchira d’une voix vorace, sur les feuilles blanches, les tortures que l’on cache. Il trempa sa plume, dans les abysses incontournables, et aux prises avec ses affres, il vit ce que décrivit Dante. Lugubre et tenace, la sidérale impasse. Son château croulait sous le délire et les monstres de toutes sortes envahissaient chaque pièce scellée par le fer. L’âge de fer, l’âge inversé dans lequel il avait sombré. La souffrance de Kafka jeta un trouble sur la jeune fille, et tandis qu’il poursuivait les dédales du sombre escalier, mortifère cafard, toutes suffocations avérées, cette jeune fille appela Kafka et lui de répondre, lors de son trépas : ils ne me comprennent pas !

Arbre

Le corps à l’âme, uni,
Le corps à l’écorce vive,
La sève plus encore.

J’aimerais étendre mon âme au corps de Tes branches, ne jamais cesser d’élever le saisissement de Ta Rencontre, ne jamais faiblir dans les dédales du Ciel, ni même dans ceux de la tourmente. J’aimerais me coller aux parures de la Voûte, jusqu’au Dôme, essoufflée, écartelée du voyage vers Toi, arriver à l’Empyrée, aimante du chemin en Toi.

Epopée

Acte I

Scène 2, Le lion, le Héros et Erato

Quand le lion dévore le soleil,
Se couche majestueux, au désert aride,
Semble s’endormir,
L’entends-je mugir,
Au son des narines intrépides ?
Sa robe épouse les fièvres d’une gémissante dune,
Et sa crinière se nimbe des derniers vestiges,
La brillance des grains de lune,
Puis, du jour qu’il saisit sans frémir,
D’une patte aspire les rayons de la veille,
Tout son corps est, à lui-seul, un marbre,
D’une luxuriance royale.
Impassible, Le lion se tourne vers le Héros,
Souffle sur son visage ensanglanté,
Le fixe et le dévore,
Sans pitié.
Mais, vous confierai-je le trésor ?
Le Héros s’endort entre les pattes du mangeur,
Tel un enfant dans le berceau d’une mère.
Voici qu’Erato s’empare des livres déposés,
Aux reins du fauve téméraire,
L’élan d’un demi-cercle sanguinolent,
Le lion l’observe.
Voici qu’Erato délivre les liens du sort :
Que verras-tu si je dors,
Auprès des hommes,
Si des astres filants,
J’écume les mers et les cieux,
Si je reprends le flambeau,
Lors qu’aucun homme n’ose soulever le voile,
Des torpeurs, je veille encore,
Dans la solitude de ton aurore,
Vaincue par le silence,
Homme ! Voici une lance,
Puisée dans les secrets de notre promesse,
Homme ! Quel est le venin qui empoisonne ton cœur ?
Ton éveil sommeille, vaines prouesses !
Si tu m’aimes
,
Quels sont les filets que tu as lancés ?
Quelles sont les vanités que tu as délaissées ?
Cesse de parler et dors !
Les ifs viennent te saluer,
Homme ! qui t’aime ainsi pour vouloir te sauver ?

Laisser danser

Si je ne pouvais lancer l’appel,
Si la puissance des envergures,
Ailes effleurant le ciel,
Si je ne pouvais être ce cri,
Ni hurlement,
Ni effroi,
Si je ne pouvais devenir le ciel,
Sa présence,
Laisser danser,
L’être,
Si je ne pouvais sentir,
Ta force faire de moi une cible,
Si je ne pouvais devenir la flèche,
Tout harpon, toute lance, un cercle,
Saisissant Ton emprise,
Si je ne pouvais laisser le cœur,
Dilater au souffle,
Des étoiles, des lunes,
Le monde de nos failles,
Sur les aspérités d’une dune,
Si je ne pouvais laisser jaillir,
La danse,
Tournoyer devant les passants affolés,
Si je n’étais pas si petite,
Si infime,
Quelle sorte de pulvérisation,
Au flanc de la montagne,
M’accrochant,
Les mains sans pitié,
Pour le corps aimanté,
Debout, allongée,
J’aurai recommencé !

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Dessin de Louis Boullogne

Sur la main légère

Le merle ponctue le jour,
J’entends ces moments,
Il est le même sur la branche,
Je le reconnais,
A la nervure de son éloquence.
Il tend le gosier,
Il tend le bec entier.
Plumage d’ébène,
Escorte ses ailes,
L’entends-tu ?
Et le ciel s’émeut de sa constance,
Le tient en silence,
Sur la main légère,
Quand le jour fait un tour,
Le merle, en abondance,
Siffle les mots d’Amour,
Le cycle impromptu de douceur,
Et, sais-tu ?
Je l’écoute encore.

Nuit et jour

Tu es venu par la force,
Je ne T’ai pas dissocié,
Aurai-je su ?
Il pleuvait des rosées.
Les mains chantaient,
Combien de fois,
Époustouflées ?
Tu es venu par la fragilité,
Ma brisure inconnue,
Je T’ai mieux reconnu.
J’ai scruté la blessure,
La nuit d’une écorchure,
Suis restée sans voix.
Combien de fois,
Époustouflée ?
Je T’écoute en silence,
Longtemps,
La nuit et le jour réunis,
Des brassées d’instant,
Sève d’une plume écorchée,
Percée par une arme pure,
Trempée dans le lac légendaire,
Celui de nos blessures,
Ouvertes à l’Amour,
Le souffle récipiendaire,
Réalité libre,
Qui suit son cours,
Combien de fois,
Hébétée ?

Eclosion

Être au-dedans,
C’est être d’abord,
Au bord,
Appelé,
Puis, entrer en l’appel,
Le laisser entrer,
Le laisser tout prendre,
Ravager le corps,
Etreinte du laveur,
Les deux mains entières,
Puis, le laisser éclore.

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Peinture de Lisa Larrabee