Miroir 鏡子 (23)

L’autre bout du chemin

Le temps s’était figé, le souffle de la forêt, les arbres musqués, le mur de pierre, la clairière dont la vue nimbait le cœur d’un halo de lumière, les petites fleurs ramassées, le goût exquis des feuilles sur le sol, jonchées, le ciel entre deux branches, l’éternité du silence, le souvenir d’un autre souvenir qui nous saisissait et nous basculions dans nos larmes émerveillées, le cœur palpitait et l’Amour s’épanchait. Je L’ai découvert au détour d’une clairière, cet Amour sanglotant comme les pierres, je L’ai trouvé écartelant les arbres, la furtive silhouette d’une biche, le clairon d’un passant, mon corps sur la mousse, le ciel s’entrouvrant. Je L’ai trouvé ce souvenir jaillissant, m’étreignant jusqu’à suffocation. Je L’ai trouvé, à l’autre bout, venant me chercher. Elle était frêle, les yeux écarquillés, le monde valsant autour d’elle. Elle avait les cheveux longs jusqu’aux hanches, les pieds fluets, la robe flottant telle un parterre de lune, le regard étonné.

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Chaîne initiatrice

Nous avions jeté, aux flots, le vacarme de nos pensées et les rêveries interminables. Nous avions ficelé ces lots avec la corde de nos mots et nous avions oublié les choses que retenait notre mémoire. Assise au bord d’une falaise, nous laissâmes voguer notre esprit. Durant une longue période de notre vie, nous étudiâmes, telle une forcenée, ce qui nous façonna aussi, ce qui ébranla notre âme. Nous pourrions faire le récit d’un étrange moment, lorsque chaque herbe attirait notre attention, ou bien faire part du rire serti de rose, celui d’une Dame qui fut notre mère. Nous pourrions conter le récit réel et même imaginaire de ce que fut notre voyage. La lumière tamisée, les ombres de la cheminée, les flammes incandescentes. Nous pourrions vous raconter les paroles d’un sage, celui que fut notre père. Il avait le regard de ceux qui avaient plongé dans les plus grands précipices humains. Il avait cette façon de prendre votre main et de réchauffer votre âme. Il aimait plus que tout avoir un mot pour rire et chaque événement devenait une boutade. Nous riions jusqu’à en avoir les larmes aux yeux et la maisonnée resplendissait du feu intérieur.

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Ensemencée

La prose a cela de doux, douceur d’un vieux sentier au beau milieu de la campagne automnale, et sans nous étourdir, malgré tout, alors que les pas se font dansants, menus, dans les parfois, les arbres posent sur nous un regard inégalé. Il nous vient ce rythme alangui, mais, loin derrière, la feuille pleure, nous émeut par sa délicate présence, et sur le sol, gravitent, en densité à peine mesurée, les bruns et les jaunes de leur craquelure. Non ! Non ! le cœur n’est plus celui d’une adolescente qui cherchait, avec la déchirure des crucialités, le pourquoi du monde, le pourquoi du pourquoi. Le cœur n’est plus tendu, pareil à une voile dans les tourmentes d’un océan tempêtueux, ni même, écorché par le vent vif des interminables hivers. Il ne reste plus de trace sur la blanche écume, ni même tous ces pourquoi.

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Ce rien

Là, j’aimerais dire que je ne sais rien,
Et venir l’enlacer,
Ce rien ;
Je ne sais pas,
Peut-être faut-il juste se pencher,
La guitare fredonnant,
Puis, galopante,
Les mains envoûtées,
Suivre une voix,
Courir, pourquoi pas ?
Là, je ne sais absolument rien,
Je le vois,
Remontant les pentes,
Comme des escaliers interminables,
Je lui dis :
J’ai basculé et je ris,
Rien que cela,
Rire,
Je le vois siffloter,
L’escalier à bout de bras,
Haleter,
Malgré tout,
Quand je vois la vie défiler,
Il me vient un rire,
Comme une moquerie,
Un haussement d’épaules,
Il fallait bien un bing bang et tout cela !
Je ne pense pas à la guerre, à rien,
Ni à ces terreurs d’autrefois,
La mort s’invite à chaque pas,
Alors, je ne sais rien,
Il me vient cet enlacement,
Au petit matin, sur la branche,
Les arbres balancent,
Fredonnent un air, mine de rien,
Et je te vois,
Le gland d’un chêne,
Une étreinte que je retiens,
Les yeux s’esclaffent,
Avec je ne sais quoi,
Je ne pense à rien,
Mon cœur danse,
Je n’y peux rien.

Le Thé

Le thé et le temps,
Le soleil radiant,
L’ocre d’un rayon,
Suspendu à ton souffle,
Et le geste mesurant,
Ton cœur saisi par son or,
Seconde du firmament,
Poésie rebelle et accrue,
Sans trace de ton élan,
Le thé et le temps,
Effacés, comme évanescents,
Volute de l’eau,
A la surface d’un lac immanent,
L’un et l’autre disparu,
Ton cœur sans effort,
La lueur d’un feu vacillant,
Puis, la vague s’apaisant,
Le dos bien droit,
Les mains façonnant,
L’instant du sol flottant,
Le corps disparaissant,
Mais le roseau parlant.

Essence

Voix élévatrice,
Le cœur répond :
Ai-je jamais été séparé ?

Là, mon ami, là, nous nous sommes rencontrés et depuis le là nous parlons. Nous rions aussi. Nos mains jointes, nous reconnaissons ce long et beau voyage. Chaque jour, nous avons cueilli un fruit bien mûr et chaque jour, nous avons été émerveillés. Mon ami, quelle joie ces douceurs qui se sont élevées jusqu’à l’essence ! Ou bien est-ce l’inverse ?

Le caillou

Le caillou éclot telle une fleur. Celle-ci apparut sous la forme d’une rose. Or, le caillou s’émut d’avoir recélé semblable fleur. A la pointe du soulier, une minuscule ballerine, l’air se suspendit. L’on n’entendait rien des kilomètres à la ronde. Le regard se posa sur ce caillou qui se mit à parler à la jeune fille. Il changea de proportion, s’étendit partout. Me vois-tu ? interrogea-t-il. Le cœur de la jeune fille battait très fort. Elle avait toujours entendu l’appel des éléments, ceux des objets et même ceux des animaux. Tout de la vie lui semblait être un regard et celui-ci avait la puissance du langage. Elle n’était pas étonnée, mais elle ressentait en son cœur une exponentielle extase. Quelle pure merveille ! Lors qu’elle tendait les mains, cela la caressait. Les craquelures automnales libéraient les effluves de la terre. Ces senteurs la submergeaient et la vie se mettait à danser. Elle remercia le caillou, la rose et toute la puissante manifestation. Tout venait de ces roches qui s’humectaient de verdure ; tout venait de ces troncs d’arbres qui demeuraient immobiles et imposants. Plus loin, à des lieux inexprimables du temps, l’Arbre lui confia cette sagesse : Ne t’attache pas à ce qui passe ! L’écho retentit longtemps. Il marqua la jeune fille d’une empreinte indélébile. Les feuilles sont l’image vivante des cycles. Efface les feuilles, ne reste que le tronc. Puis, efface le tronc ; ne demeure plus que son image ! Puis, efface l’image ! Car, ton cœur vibre encore par elle. Efface donc les sensations ! Ne demeure plus qu’un lien entre toi et l’Arbre. Tel est le secret.

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Peinture de Nicholas Hely Hutchinson

Raison et folie

Il n’aima pas devenir fou, car de cette folie, il voyait une entrave à la raison. Il regardait le godet, mais elle voyait une coupe. Le monde changeait, il s’y enfermait. Que lui fallait-il ? Pas grand-chose. Du moment qu’il pouvait de temps à autre s’occuper à quelque bricole. Il ne supportait pas la poésie. Il ne s’ouvrait pas à ce qui était autre. Il n’écoutait jamais la radio, ni ne perdait son temps devant la télévision. Il lui semblait qu’on lui volait ainsi sa vie. Il n’avait pas non plus une pratique très poussée du téléphone. Un balbutiement ici ou là. Des nouvelles à l’emporte-pièce. Quand il était adolescent, il avait vainement penché pour le parti communiste. Mais, au bout de quelques lectures de Marx, il s’en était royalement désintéressé. Depuis, il haussait les épaules quand on abordait avec lui des sujets politiques. Il s’était fait siennes les paroles de Platon. Personne ne lisait Platon. Personne ne lisait les grands métaphysiciens, les vrais philosophes. Il s’ennuyait à mourir quand il entendait les inepties des penseurs d’aujourd’hui. Il bâillait sans discontinuer face au mimétisme ambiant. Il trouvait ses contemporains très peu cultivés. Les académiciens, les théoriciens lui semblaient pompeux et sans consistance véritable. Il faisait une pichenette sur tout cela. Tout s’écroulait. Il se rendit compte qu’il n’aimait rien, que la vie était insipide. Quand il la rencontra, elle dansait avec les mains. Elle riait de ses airs taciturnes. Il ne comprit jamais pourquoi elle vint vers lui.

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Mâdad

La force de la plainte,
Ô plaine !
Libre comme l’aube,
La force de la voix,
Au creux de tes propos,
S’éloigne…
La force de ton cri,
Ô danse !
La puissance
De ton chant,
Mâdad !
La force de ton élan,
Ô Silence !
Je marche et l’éclose,
Dans la savante révérence.
La force de ton audace,
Ô Sagesse !
Céleste envol,
La force d’une percussion,
Ô corps !
Du vivant de tes mots,
Le rythme de notre oraison,
Mâdad !
Lointaine marche,
La rive la plus proche,
Les feuilles qui passent,
Les continuités de ta persévérance,
Les ébauches sur le sommet,
La montagne nous enveloppe,
Mâdad !
Floraisons de l’échappée,
Le tambour,
D’une vigoureuse cadence,
L’éprouvante montée,
Aux écorchures automnales,
Il n’est que Lui !
Je tiens la perlée
Enchevêtrement de nos liens,
La cuisson de l’Empyrée,
Tandis que le chant vibre encore,
Si haut et si tenace !
Mâdad !

Monde crépusculaire

Doux ruisselet, épanché de grâce, discret le long de la rive, barbotant tel un canard sauvage ! Le lilas refleurit aux senteurs d’une main qui s’y pose, et vois-tu, la révérence du jour pointe sans demande, sans imprécation, sans violence, s’écoulant comme un matin nouveau, sur le mur ancien et, la branche salue le passant. Dans le pays de l’âme, il y a une lumière qui ne dit pas ses mots : elle tremble au soir d’un monde qui s’étrangle, les nœuds d’une image infernale. Au centre, la lumière bâille et la porte s’ouvre sans bruit. L’on y aperçoit une nymphe et puis une créature que l’œil ne sait encore nommer. Des eaux lustrales, l’elfe asperge de rosée les premières lueurs de l’aube. Un bourdon enhardi vole et le papillon le suit transi d’Amour, effeuillé par le vent léger tandis que l’âme conçoit un soupir, puis un autre et le corps s’éveille et les bras chantent. Une multitude de feuilles s’échappent telles des mains éparpillées aux quatre coins du monde. Le chêne lance des glands au loin, comme le semeur d’étoiles. La roche devient l’appui des lutins mutins. Le clapotis les occultes derrière une senteur de mousse. L’on voit s’élever des poussières dorées et des noms de joie se transforment en éventail : Eléonore ! Madrigal ! Partition ! Odorée ! Saint Graal ! Donjon ! Pierre tombale. Epopée ! Chevalier ! Le ruisselet en est tout ébaubi. Paladin, destrier ! Le Gué ! C’est là que s’endort Arianne. Où nous conduit son monde enchanté ? Au pied d’une muraille, le labyrinthe et les bottes de sept lieux. L’on vient à peine de s’éveiller.