Mémoire

Il toucha la pointe :
Le cœur s’offrit,
La poésie n’existait pas,
Le cœur l’avait devancée,
Au son des timbales,
Les talons franchissent le fleuve de Léthé,
Et le corps,
Oui ce corps,
Exulte,
En rythme,
Car la mort devient vie.
Je l’ai vue,
Puis saisie,
Par deux fois,
Zahra !
La rose de tous les matins,
Plia les pas,
Nous devança,
Et les mots chantèrent,
Ce fut des mots exsudants sur un pont ancien,
Depuis la racine des cheveux,
Aux étoffes du rêve,
Les lunes et les étoiles,
Nos empreintes dans la nuit.
Ne dis rien !
Le corps parle et devient éclosion,
Le souvenir d’un entrelac.
Non ! Ne dis rien !
J’aime la pointe d’un mât,
J’aime, Ô Seigneur ! cette incandescence-là.
Non ! Ne parle pas !
La vue perle au soleil du silence,
Et j’aime, Ô Seigneur ! le flux des océans s’entremêlant,
Le flux des tambours soulevant d’autres flux.
Mais, ne dis rien, Ô mon âme !
Comme se révèle le cycle d’antan,
Le tremblement de tous les tremblements !
Le chant avait gagné les remous,
le chant avait percé,
Aux sphères élévatrices,
Le firmament en éclat,
Ecarta des pans et des pans lointains,
Et du cœur étreint,
Oh ! La mort parla,
Elle fit un juste récit,
Jour et nuit,
Zahra !
La mémoire d’un au-delà.

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Correspondances LIV

Très cher ami,

Nous n’avons pas peur de la mort, ni n’avons peur de ne rien posséder, car, nous ne possédons rien. Pas même notre voix, ni nos mots, ni nos gestes. Ils sont la manifestation de notre corps; ils sont la révélation de notre âme. Quelle joie de ne rien posséder et d’être cet instant, fugace qui nous mène au repos. Nous ne sommes ni nos pensées, ni nos possessions, ni notre nom, ni même nos messages, encore moins nos projections. Nous avons du « geste », l’ébauche. Nous sommes ce corps balbutiant ; nous sommes l’être de passage et nous nous apercevons de ce « geste », regard témoin de notre force, regard témoin d’une merveille. D’où vient celle-ci ? Où s’en va-t-elle ? Quel prodige d’aller au-delà ! Quelle merveille d’être touché par la merveille, ce prégnant regard ! Nous sommes semblables à cet enfant qui voit tout pour la première fois. Notre cœur vibre et cogne, puis nous nous penchons sur l’instant qui fait sa loi. Il nous retient de la main ; il nous bouscule et se rit de nous. Mais, comme je l’aime ce temps qui passe et comme je l’aime ce temps qui ne passe plus, qui s’engouffre au-delà du présent, au-delà de tous les temps. Je l’aime, à tel point, lui qui glisse entre nos doigts, je l’aime pour en faire un être à part entière et rire avec lui, à n’en plus finir. Il est une féerie. Il est une beauté. Moins l’on pense posséder, plus l’on se défait de l’illusion et plus nous nous trouvons face à l’absoluité. Celle-ci nous enseigne et nous parle et nous tient et nous fait rire et nous fait pleurer. Extraction des formes : nous entrons dans la pleine vérité. Et je lisais cette belle phrase, issue d’une âme éclose au ciel de l’éthéré* : l’âme peut parler de vérité si elle s’est laissée éroder par la vérité. Or, la pierre abrasive de notre cœur soulève des milliers de poussières, et chacune d’entre elles est une lettre de l’univers. Rien n’est vain. Celui qui comprend cette poussière est entré dans le secret de la matière et de l’essence. Il danse. Il applaudit. Il se réjouit et pourtant, rien ne lui appartient. Il n’est pas de plus profond appel que celui de renoncer à tous les autres appels. Entre-les-deux, l’union. Celui qui découvre le secret de la matière, de la terre et du ciel, est arrivé dans le pays que l’on ne nommera pas. Il se nomme, seul. Il nous atteint au plus incroyable phénomène de la préexistence. Il s’enveloppe de connaissance et révèle d’autres mondes, simultanément. En le plus crucial de l’instant, l’apnée, l’on bascule et l’on découvre d’autres perceptions. Il s’agit du véritable monde, du Réel. Le monde des royaumes éthérés. Le royaume de la parole vibrante et révélatrice. Je ne puis me figer dans les formes, car l’esprit souffle sur toutes choses, tel qu’Il le veut. Simplement. Et cet esprit est précisément l’infinie création, l’éternelle création. Tels des yeux de chat, la vie s’offre aux regards aimants, aux regards d’Amour, au sein même des plus terrifiantes ténèbres. Telle est la Lumière.

Votre B.

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*Allusion à un propos de Kabîr, dans son recueil intitulé : La Flûte de l’Infini, publié aux éditions Gallimard

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Painting of Gilbert Williams

Essence

Voix élévatrice,
Le cœur répond :
Ai-je jamais été séparé ?

Là, mon ami, là, nous nous sommes rencontrés et depuis le là nous parlons. Nous rions aussi. Nos mains jointes, nous reconnaissons ce long et beau voyage. Chaque jour, nous avons cueilli un fruit bien mûr et chaque jour, nous avons été émerveillés. Mon ami, quelle joie ces douceurs qui se sont élevées jusqu’à l’essence ! Ou bien est-ce l’inverse ?

Les ailes

Le rougeoiement du cœur,
Semblable au désir insatiable,
Les effluves d’un voyage.

Où s’en est allé le bruit furtif des ailes,
Noyé par les rougeurs du ciel ?
Et où s’en est allé le regard incertain,
Aux sillons brefs du matin ?
Où s’est donc alangui le soleil,
Quand les oiseaux s’échappent au firmament vermeil ?
Les a-t-on suivis sans que rien ne nous retienne,
Ou bien s’est-on appesanti sur ce que crayonne
Un cœur tout étourdi ?
Reviendront-ils nous donner quelques nouvelles,
Là où leur bec pointe ivre et, l’étendard qui flotte
Au sommet d’un autre monde ?
Je vais avec eux sans plus attendre,
Ces ailes frémissantes et haletantes
Sont de loin mon périple favori.

Vermeille

– Combien d’heures à T’aimer ?
– Comptes-tu avec Moi ?
Les étoiles sont fixes.

J’ouvris le recueil. Je fus saisie par l’Amour d’un tel et puis d’un autre, et encore toutes ces poignes de semences vermeilles, au goût odorant qui forment la trame. Leurs âmes sont tels des soleils et je bois au matin leur jus de grenade. Perles de Rosées des voyages successifs. Je sus que chaque monde avait donné sa quintessence. Sais-tu que ces semences, incrustées au corps de l’être, sont mes retrouvailles ? Et, je suis, au matin, à embrasser la Rose, à l’embrasser de notre semblable réminiscence. Comme les sources jaillissantes sont les ponts de notre intime secret ! Je m’assois auprès de ta floraison intense, le parfum de notre entente, l’arbre de notre êtreté, et nulle sentinelle, ni âpreté, tandis que le cœur s’en ira de ce monde avec la juteuse merveille, l’offrande rare du Temple, le long d’un jour où tout s’est révélé.

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Sculpture de Leonard Agathon (1841-1923)

Tout ce temps

.

Sur la place publique, il se tint bien droit et tapa énergiquement des mains. Il martelait aussi le sol de ses pieds fantasques, en cadence soutenue. Il acclamait ainsi la foule. Je le surpris plusieurs fois, alors que je marchais sans véritable but, mes pas affamés de vieilles ruelles, affamés de saltimbanques, d’êtres perdus, éperdus. Plus d’orgues de barbarie ! Les trottoirs formaient d’étranges arabesques. On aurait cru qu’il s’agissait de flaques de lait. Nous courions, mon père et moi pour attraper le métro, avant que l’immense portique vert ne se referme. Nous étions essoufflés, mais nous riions avec une joie peu contenue. Comme il se tenait sur cette place que nous traversions d’un bon pas parisien, je le regardai longtemps. Mes yeux s’accrochaient à son regard et je lui parlais silencieusement avec tout mon cœur, avec toute mon âme. Il était absent au monde et pourtant le haranguait avec force violences. Son être m’impressionnait. Que clamait-il au milieu de la foule ? Je ne saurais vous le dire. Il me semblait qu’il disait forcément des choses importantes, mais personne ne l’écoutait. Les passants fuyaient leur propre ombre. Ils s’évanouissaient sur les murs de vieilles bâtisses. Puis, alors que nous faisions une énième fois ce parcours, je me retrouvai face à lui, sans l’avoir vraiment prémédité. Alors, il cessa de parler. Il descendit de son estrade improvisée et se dirigea vers moi. Une joie incommensurable m’envahit. Paris disparut. Il ne resta plus que lui et moi. Nous nous tînmes ainsi un long et interminable moment, nous fixant des yeux. Toutes les frontières étaient abolies. L’espace d’un instant qui n’avait plus de nom, nous étions devenus simultanément un seul regard. Mon cœur chavira. Il finit par prononcer ces quelques mots : Tout ce temps et c’est à toi que je parle.

Naissance

Aux limites du réel,
Quand l’âme recèle l’autre âme,
Alors, l’aube perle.

S’écorche le jour de la nuit, et tandis que sans jamais se perdre, tous deux forment un cercle. Toi, saisi par le secret, lors que toute chose se révèle, différente et plus belle, ton cœur s’extasie. Au delà de l’âme, il est encore une âme et chacune se rencontre. Telle est la naissance ! Telle est aussi l’essence d’un autre monde. Ici, la vérité a un prix. Pourquoi s’accrocher à la coque ?

Âme

Par le Souffle inné,
A l’aube où frémit la voix,
Par l’incandescence des sons retrouvés,
L’abîme d’un océan de clameur,
Epandues de lumière et de vérité,
Entends la nostalgie qui pleure !
Par le Souffle incantatoire !
Voici le corps hébété,
S’élevant d’un tire-d’aile,
Puis de surgissements soudain et de vagues éternelles,
A la source de la présence,
Ton Nom jaillit sans briser le Silence,
Aux oreilles émerveillées du cœur.
Là-bas, l’instant effleure l’espace réel,
Baigné de certitude palpable et de toute beauté.
Comme s’abolissent nos aspérités,
Montagnes aplanies par notre constance !
Comme sont vaines les hostilités !
Nous sommes nés puis nous sommes morts ;
Quant à l’âme, elle, Reine de majesté,
Vénérable et noble Amour,
S’émerveille encore de l’infini voyage,
Demeure si proche et si belle,
En rapporte ici ou là quelques nouvelles,
Après avoir saisi le secret de l’éternité.

Lumière auguste

Chaque instant, le non-instant,
Une horloge précise,
Rythme du cœur.

Il est soudaineté de Lumière, la vie émue d’un petit pas, notre Dame. Que ta Sainteté drape nos âmes ! Femme du tout-instant. Femme du non-instant. Station virginale du repos et de l’élévation. Quintessence de connaissance.

Unité

L’instant requis,
Serrement au bout des doigts,
Ne te disperse pas !

Voici une cruche bien remplie qui souhaita déverser un torrent. Mais le temps charrie les scories et le monde entier franchit le Rubicon. Du limon, la terre fut tantôt fertile, tantôt stérile, en aval tout comme en amont. Maintenant, je ne sais pas ce que vaut cet instant-là : peut-être que le serpent se mord toujours la queue ? Peut-être que plus loin, quelques uns comprendront… Peut-être…Qu’il s’agissait d’une épreuve au milieu des tourments ? Peut-être que le réveil sera brutal. Ainsi, nous verrons.

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Peinture (détails) de Bertha Wegmann