Epopée

Acte I

Scène 2, Le lion, le Héros et Erato

Quand le lion dévore le soleil,
Se couche majestueux, au désert aride,
Semble s’endormir,
L’entends-je mugir,
Au son des narines intrépides ?
Sa robe épouse les fièvres d’une gémissante dune,
Et sa crinière se nimbe des derniers vestiges,
La brillance des grains de lune,
Puis, du jour qu’il saisit sans frémir,
D’une patte aspire les rayons de la veille,
Tout son corps est, à lui-seul, un marbre,
D’une luxuriance royale.
Impassible, Le lion se tourne vers le Héros,
Souffle sur son visage ensanglanté,
Le fixe et le dévore,
Sans pitié.
Mais, vous confierai-je le trésor ?
Le Héros s’endort entre les pattes du mangeur,
Tel un enfant dans le berceau d’une mère.
Voici qu’Erato s’empare des livres déposés,
Aux reins du fauve téméraire,
L’élan d’un demi-cercle sanguinolent,
Le lion l’observe.
Voici qu’Erato délivre les liens du sort :
Que verras-tu si je dors,
Auprès des hommes,
Si des astres filants,
J’écume les mers et les cieux,
Si je reprends le flambeau,
Lors qu’aucun homme n’ose soulever le voile,
Des torpeurs, je veille encore,
Dans la solitude de ton aurore,
Vaincue par le silence,
Homme ! Voici une lance,
Puisée dans les secrets de notre promesse,
Homme ! Quel est le venin qui empoisonne ton cœur ?
Ton éveil sommeille, vaines prouesses !
Si tu m’aimes
,
Quels sont les filets que tu as lancés ?
Quelles sont les vanités que tu as délaissées ?
Cesse de parler et dors !
Les ifs viennent te saluer,
Homme ! qui t’aime ainsi pour vouloir te sauver ?

Epopée

Acte I

Scène I, Rencontre avec la Muse Erato

Elle me dit : l’écriture au bout des mots,
Semble une éraflure sur la page,
Ne crois pas qu’ainsi les poètes écrivent,
Ils avancent dans les nuits du trouble,
Munis d’un incertain flambeau,
Et quand le lion approche,
Ils font une révérence,
Se transforment devant son regard puissant,
Puis, attendant qu’il les dévore,
Ils se tiennent immobiles,
Comme l’heure leur semble proche !

Elle ajoute avec l’incisive remembrance :
Des héros, j’ai vu passé des myriades de forme,
Crucialement transpercée,
Poignardée par l’écorchure de l’aube,
Puis, je les ai vus affalés,
Tous cherchant leur pitance.

Muse ! Te voilà saisissant mon armure,
Alors que je dois m’en aller.
Si de toi, j’ai fait ma bravoure,
Enchaîné par les liens de l’étroiture,
Mon jour s’évanouit et me sens dépossédé.
Muse ! je ne sais pas faire un pas sans Toi.
L’évidence des jours se déversent comme une fêlure,
Entends-tu mon cœur qui bat ?
Ce n’est point écrire qui me tient,
Mais, Toi, Ô Femme !
Ayant perçu ta silhouette,
Tes cheveux d’ébène,
Ton corps galbé d’éternité,
Je me suis jeté à tes pieds,
Que tu m’aimes ou me dédaignes,
Ta présence me donne à la mienne,
Et je tremble, Ô Savante, je tremble de Te perdre.
Ton parfum à la pointe du jour,
A ravi tous mes amours,
Et si le lion rôde,
N’est-il pas encore une ruse de Toi ?
Alors, je me tiens droit,
Et j’abaisse mes armes.

Epopée

Acte I

Muse Erato

Aujourd’hui, Silence !
Qu’ont-ils appris, ces hommes ?
La fraîcheur d’un pénétrant tremblement,
La fluviale parole d’un Ciel,
Les chemins d’Arcadie,
Les virginales semences,
Dans les jardins de la luxuriante Beauté.
Et toi, Héros ! Te vient-il à l’esprit cette singulière Epopée ?
Brandissant les feux de ton bouclier,
Femmes et enfants sont assaillis par les adieux !
Ne pars pas, étranger !
Sais-tu ce qu’il advient des Héros ?
As-tu changé de nom,
As-tu entaché ton arme ?
Au loin, les pas trépassent dans les profondes entailles.
Sur les murs blancs, les vignes peignent de délicats ombrages,
Ciselées de surprenants soubresauts.
Ne pars pas, étranger !
Aujourd’hui, la Muse s’est avancée.
Au fourreau de ton épée,
Elle accroche une étoile,
Qu’a-t-elle à t’élire dans cette immensité ?
Des amours éperdus,
Ton cœur morcelé,
Ai-je bien vu ?
Une femme a conquis ton cœur !
Sur les écumes et les rochers,
Au-dessus des flots,
Comme envolée,
Elle débat avec le corail, l’opale, et les profondeurs,
Vagues dont on ne connaît l’origine.
Des turquins, des eaux, la légende des mots,
Sueurs devenues Transparence,
Qui s’éveille ainsi aux sons prénuptiaux,
Femme, Muse, ou Epousée ?

Signe

Elle était d’une grâce et d’une beauté telles que la rue entière en fut éclairée. Nous nous étions déjà rencontrées. Le soir tombait. Elle était venue vers moi, perdue par le chagrin, titubante, alors qu’elle sortait de la Basilique. Elle ressemblait à un fantôme à ce moment-là. L’hiver nous avait enveloppées de son doux froid. Elle m’avait fait le récit du long parcourt qu’elle avait mené, à la suite du décès de son fils. Je l’avais écoutée, très émue. Elle m’avait donné tous les détails de ce périple intérieur, de son combat avec elle-même qui avait duré une longue année. J’ai prié que Dieu me vienne en aide. Je viens de Lui demander de me donner un signe. Puis, je vous ai vue. Vous êtes ce signe, j’en suis sûre. Et à ce moment, moi qui déambulais dans les rues de la ville presque déserte, je disais à Dieu : Je ne suis rien. En écoutant cette femme, j’implorais Dieu de me guider dans mes réponses, car la perte d’un enfant est terrible et nous sommes si démunis face au chagrin de l’autre. Je l’écoutais de tout mon cœur. Je l’écoutais. Je ne cessais de l’écouter. Quand elle me disait certaines choses, je lui disais avec beaucoup d’émotion : Non, il ne faut pas !

Lire la suite

Sur la main légère

Le merle ponctue le jour,
J’entends ces moments,
Il est le même sur la branche,
Je le reconnais,
A la nervure de son éloquence.
Il tend le gosier,
Il tend le bec entier.
Plumage d’ébène,
Escorte ses ailes,
L’entends-tu ?
Et le ciel s’émeut de sa constance,
Le tient en silence,
Sur la main légère,
Quand le jour fait un tour,
Le merle, en abondance,
Siffle les mots d’Amour,
Le cycle impromptu de douceur,
Et, sais-tu ?
Je l’écoute encore.

Le tombeau

Une princesse des temps lointains – étaient-ils si lointains que cela ? – s’était fait construire au-dessous de sa chambre, une petite pièce secrète, par laquelle on accédait grâce à un étroit escalier en pierre. Lorsque tout le palais semblait plongé dans le plus profond des sommeils, la jeune femme empruntait discrètement l’escalier pour descendre dans ce qui ressemblait fort à un caveau. Cette belle princesse, animée par une sorte d’appel intérieur très puissant, en dépit de tout bon sens, avait exigé que l’on construise un tombeau, et chaque nuit, s’y glissait afin d’y dormir. Y dormait-elle réellement ? Quelques-unes de ses proches servantes la suivaient avec une déférence sans pareille. Il régnait en ce caveau un pieux silence. Une chandelle éclairait cette sombre cavité. Les servantes s’allongeaient tout autour du tombeau de la princesse. Tant de grâce et de délicatesse accompagnaient cette singulière cérémonie ! La paix descendait en cet endroit insolite et submergeait les jeunes femmes endormies. La princesse se levait toujours vers la deuxième moitié de la nuit, lors que le temps se suspend et bascule dans l’irréalité. Elle effleurait de sa main, avec beaucoup de douceur, la tête de chacune de ses proches servantes. Elles les aimait comme l’on aime ses sœurs. La princesse marchait sur la pointe des pieds et faisait le tour de la pièce en souriant. Elle savait, qu’à ce moment de la nuit, une porte invisible s’ouvrait et qu’elle pouvait rejoindre le vrai monde. C’était ce que le tombeau lui avait appris et tellement d’autres choses inouïes !

________

Peinture de Konstantin Egorovich Makovsky ( 1839-1915 )

Nuit et jour

Tu es venu par la force,
Je ne T’ai pas dissocié,
Aurai-je su ?
Il pleuvait des rosées.
Les mains chantaient,
Combien de fois,
Époustouflées ?
Tu es venu par la fragilité,
Ma brisure inconnue,
Je T’ai mieux reconnu.
J’ai scruté la blessure,
La nuit d’une écorchure,
Suis restée sans voix.
Combien de fois,
Époustouflée ?
Je T’écoute en silence,
Longtemps,
La nuit et le jour réunis,
Des brassées d’instant,
Sève d’une plume écorchée,
Percée par une arme pure,
Trempée dans le lac légendaire,
Celui de nos blessures,
Ouvertes à l’Amour,
Le souffle récipiendaire,
Réalité libre,
Qui suit son cours,
Combien de fois,
Hébétée ?