Correspondance LVI

Très cher ami,

Le long de cette route, chemin de vie, nous avons rencontré beaucoup de personnes. Qu’elles soient restées de simples images, ou que leur réalité se soit animée, comme par enchantement, au sein de notre silence, nous avons regardé chacune d’entre elles avec beaucoup d’intensité. Les rencontres commencent très tôt. L’univers danse avec légèreté dans un monde structuré, en dépit même des ruptures momentanées. D’ailleurs, sans elles, aurions-nous perçu l’onde merveilleuse de la paix, celle qui nous submerge, celle qui nous donne à une mystérieuse unité ? Nos plus belles rencontres s’inscrivent dans le champ naturel d’un ordre et nous le sentons, celui-ci, Oh ! oui, comme nous le respirons, simplement. Lors que nos promenades nous mènent le long des rives d’un cours d’eau, les clapotis vibrent, et nous nous métamorphosons. Cela ne nous appartient pas. Les chants de l’eau font écho à une autre mémoire. Les petites herbes s’envolent, les pétales de chaque fleur sont une page, et les arbres murmurent des secrets pour qui s’arrête et écoute. La plus petite chose devient une féerie. Cela tremble, cela pleure, cela rit. Notre âme s’ouvre. Elle accueille tout l’univers. Il n’est aucune opacité, si ce ne sont nos propres abandons. Le corps est translucide et épouse les mots de la cueillette. Les branches frémissent et le léger vent nous fait signe. Cela commence par une évidence. Tout est transparent. La vie clame l’origine jusqu’au bout des branches. Nous notons, un à un, les mots, sur un petit carnet, avec une encre approximative. Nous ne savons pas vivre autrement.

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Eve

Quand je pense à Eve,
S’éveillant d’une rose fraîche,
Aux flancs d’Adam,
Mon âme s’envole vers elle,
Epousant sa course,
Depuis la disjonction,
Ses pieds pliant le chemin,
A travers les vagues vertes,
Les monts et les plaines,
Je deviens ses pas affolés,
Cherchant son Amant,
La couverture de son âme,
La caverne de son corps,
Puis, j’épouse encore,
Les instants de vertiges,
Lors que l’aube se lève,
Ô Eve !
Je suis ton être,
Ta voluptueuse chair,
Ton essence pure,
Et je cours, dans les méandres,
Les secousses du monde nouveau,
Quand je pense à Toi, noble Dame,
Il me vient le bruit du vent,
Les veilles nocturnes,
Goûtant à la séparation,
Savourant l’union.
Ô Mère !
Quand je pense à Toi,
Je m’empare en secret de ta main,
La presse sur mon cœur aimant.
Adam !
Ce pur homme descendu,
Portant les morceaux de l’Eden,
Et je descends avec Toi,
Ô Adam !
Tour à tour,
Embrassant votre détresse,
Votre émerveillement,
Les oiseaux vous précédant,
Le chant des volutes d’Amour,
Les cascades de joie,
Et quand je pense à Toi, Ô Mère,
J’épouse ton enfantement,
Tes lueurs chancelantes,
Les retrouvailles de ton Amant,
Et je danse avec vous,
Vos descendants,
A la lumière de votre rêve,
L’Eden jubile,
Votre âme est semée d’enfants,
Sur le dos de mon père,
Le Jardin,
Ensemence la terre,
Et le ciel se réjouit de votre mémoire,
Lors qu’Eve s’éveille,
Mon cœur tremble d’Amour,
Ô Mère !

La chaîne inviolable

Nous nous tenions la main,
Dès le berceau,
Nous mêlions nos doigts nacrés,
Les rubans de soie,
Les laitances de nos matins,
Mais, nous nous tenions la main,
Mon frère,
Nous courions dans les prairies,
Nous courions avec des lassos,
Les lassos de notre impétuosité,
Nous étions au Paradis,
Nous nous aimions,
Mon frère,
Nous tressions des couronnes de joie,
Le soleil au-dessus de nos émois,
Et nous riions,
Nous riions mon frère,
Nous avions les cœurs unis,
Jutant d’innocence,
Sans moi, ni toi,
La perle de nos souffles,
Et nous nous aimions,
Oui, nous nous aimions,
Mon frère.
Nous étions dans une prison,
Et nous rêvions,
Oui, nous rêvions,
Mon frère,
Et nous partagions le pain,
La manne de nos cœurs,
Les saveurs de nos échanges,
Les promesses de l’aube,
Mais, nous y crûmes,
Oui, nous y crûmes,
Mon frère.
Les étoiles valsaient,
Comme d’autres étranges mondes,
Et les neiges écrivaient des poèmes
Sur nos mains aimantes,
Comme la liturgie d’un autre monde,
Et nous volions,
Oui, nous volions,
Mon frère,
Et nos doigts mêlés,
Comme une chaîne inviolable.

_____

Illustratrices : Anna et Elena Balbusso.

Miroir 鏡子 (21)

Lumière

La gravité d’un sol et la poussière légère sur le bout d’une chaussure, qui s’étonne de voir son cuir altéré, nous interpellent. Tu vins depuis l’horizon lointain, marchant en balançant le manteau avec une allégresse peu commune. Tu écartas le pan d’un voile et soudain, je m’engouffrai à l’intérieur des pages. Je m’émerveillais de leur indicible forme et de leur éclatante blancheur. Elles étaient semblables à mille soleils, et sans doute aussi à mille lunes. Il ne s’agissait pas non plus d’un océan, et pourtant cela en avait tout l’air. Les pages formaient des vagues et l’on entendait bruisser les arbres à l’intérieur d’une immensité infinie. Tu m’invitas à m’asseoir sur un banc. Puis, tu m’enseignas certaines choses : comment se rassemblaient les gouttes de pluies, combien il fallait de gouttelettes pour former un nuage. Tu m’expliquas aussi que tu avais toujours souhaité revenir à l’enfance, où tout était en suspension et que l’espace du cœur était encore bien immense. Je n’approuvais pas du tout ce désir. Il me semblait que l’enfant n’était pas non plus tout vierge. Bien au contraire, les enfants, pour la plupart, m’avaient semblé être des adultes vénéneux en miniature. Les petits chérubins que j’avais rencontrés, là-bas, dans un autre monde, n’avaient pas perdu leur cœur. Ils étaient plein de vie et même de vitalité. Leur cœur juteux rayonnait. Oh ! comme cela était beau ! La lumière traversait leur corps et se répandait tout autour. Il me semblait que cela venait en nous avec une telle puissance que nous nous mettions à rire d’un rire jubilatoire. Ce qui importe c’est notre réalité, ici ; notre lumière, ici ; notre étincelance, ici. Alors, je te le fis comprendre. J’insistais sur cela. Tu m’écoutas et dodelinas de la tête. Puis, tu t’exclamas : La lumière ! La lumière ! C’est un torrent qui charrie tout ce qui n’est pas elle. Alors, je vis un enfant derrière un arbre qui me fit un signe de la main et le bonheur fusa aux quatre coins du monde.

Amour

Il est des êtres voués à l’Amour, tout comme il est des êtres qui ne peuvent autrement vivre. L’Amour est une incandescence qui va au-delà de la chair, la comprenant, mais jaillissant depuis un centre dont le feu est perpétuellement actif. Sa foi repose sur la réalité de l’Amour et celle-ci a devancé toute chose, cessant même d’explorer les mots, pénétrant l’essence de toute chose, telles les particules qui dansent. Toutes les cellules le reconnaissent, immergées de sa radiance. Imaginez un corps phosphorescent de par cette seule réalité. Imaginez que les yeux, la parole, les gestes, l’odorat, le mental, que tout cela soit submergé par l’Amour. Celui-ci vous arrête, vous emplit, vous annihile, vous fait renaître et vous donne à vous-même depuis cette seule réalité. Qu’est-ce ? C’est bien au-delà d’une réponse.

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Mémoire

Il toucha la pointe :
Le cœur s’offrit,
La poésie n’existait pas,
Le cœur l’avait devancée,
Au son des timbales,
Les talons franchissent le fleuve de Léthé,
Et le corps,
Oui ce corps,
Exulte,
En rythme,
Car la mort devient vie.
Je l’ai vue,
Puis saisie,
Par deux fois,
Zahra !
La rose de tous les matins,
Plia les pas,
Nous devança,
Et les mots chantèrent,
Ce fut des mots exsudants sur un pont ancien,
Depuis la racine des cheveux,
Aux étoffes du rêve,
Les lunes et les étoiles,
Nos empreintes dans la nuit.
Ne dis rien !
Le corps parle et devient éclosion,
Le souvenir d’un entrelac.
Non ! Ne dis rien !
J’aime la pointe d’un mât,
J’aime, Ô Seigneur ! cette incandescence-là.
Non ! Ne parle pas !
La vue perle au soleil du silence,
Et j’aime, Ô Seigneur ! le flux des océans s’entremêlant,
Le flux des tambours soulevant d’autres flux.
Mais, ne dis rien, Ô mon âme !
Comme se révèle le cycle d’antan,
Le tremblement de tous les tremblements !
Le chant avait gagné les remous,
le chant avait percé,
Aux sphères élévatrices,
Le firmament en éclat,
Ecarta des pans et des pans lointains,
Et du cœur étreint,
Oh ! La mort parla,
Elle fit un juste récit,
Jour et nuit,
Zahra !
La mémoire d’un au-delà.

Nuit

La nuit arrive,
Qu’est-ce ?
Volupté et danse.

Il est arrivé ce temps imprécis où toute chose s’évanouit et ne demeure que l’instant précis et les cieux s’ouvrent et l’on ne connaît de l’heure que notre Union. Comment ? Y aurait-il un autre instant ? Je cours comme n’ayant jamais quitté ce lieu et en Lui, mon âme éprise, mon âme ne pouvant évoluer qu’en cet Amour, défait toutes chaînes et clôture toutes méprises.

Les lettres

L’éclosion d’une nuit,
La parfaite érosion,
La roche s’ébruite,
Cette pure suspension.

Je lui demandais toutes choses, et toutes choses venaient. Puis, de la liberté, j’appris la délivrance. La porte cognait et je devins son écho. C’était toujours ; c’était avant ; c’était après ; c’était une vibration et le corps en repos, je vis l’âme s’élever et rejoindre l’essence. Le corps chantait d’avoir connu le franchissement, l’instant et tout ce qui relevait de la fusion. Le corps avait saisi toutes nuances, et ainsi épeler les lettres du firmament. Il parlait.

Infini

Le centième avait esquissé un Totem ;
Bientôt le vent l’apprit,
Il lui fit jaillir un cœur,
Le dessina pour mieux le cueillir.
Au millième, il glissa telle une sonate,
Et la pluie fut sa rapsode.
Au duvet d’une porte,
L’on entendit un bruit.
Mais ce ne fut ni une escorte,
Ni même un éboulis.
Il vint une intense mélodie.
Qui jouait d’un instrument extrême.
L’on applaudit.
Des larmes jaillirent,
Et des sons inconnus.
L’on dressait une table servie.
Pourtant, il s’agissait d’autre chose.
Une table qui danse,
Est-ce folie ?
L’on marchait les pieds-nus,
Le cœur sans répit,
Et les roses s’écorchèrent,
De s’être élancées sur les tombes ;
Ce n’était pas des ronces,
Mais bien d’insondables fleurs étourdies.
A la lueur
Des flammes,
Et cela n’avait aucun prix.
Il s’agissait de peindre
Un élan, une vie,
L’ébauche libre,
Et l’on devait apprendre,
L’on devait aussi se poser sur un nid.
Il était un rire,
Une cascade de féerie.
L’on pleurait encore,
Et l’on voulait mourir,
Car l’intense avait ses limites,
Et le cœur s’étendait plus loin qu’une roche,
Il avait entendu frémir,
Les moindres soupirs.
L’on hurlait de tendresse dans la nuit,
Et l’on embrassait le monde,
Et l’on finissait dans le silence,
Car l’Amour va plus haut encore,
Et les nuées dansent ;
Je vous le dis :
Les nuées sont des océans,
Plus profondes que les montagnes,
Indéfinies,
Et quand le cœur aime,
Il perce sans bruit,
Les vagues et l’infini.