Autour

Le lait nourricier en abondance dans un monde asséché par l’outrance, je suis née pauvre. Mes deux mains dansaient autour avec la plus grande des confiances. Je ne pleurais pas. Les yeux étaient grand ouverts. Parfois, le plafond faisait une danse. Je suis née pauvre, nue et démunie. Mon corps frêle sur la peau nacrée d’une mère et ses bras comme un berceau. Je suis maintes fois née pauvre. J’observais autour de moi les ombres et les lumières. Mais je suivais la merveille et tandis que je marchais autour, la lumière se planta en moi si profondément, tel un glaive, que je fus saisie par la béance d’une blessure effusive. Il ne s’écoulait guère de sang : de la plaie ruisselait une eau miraculeuse. Elle fusait depuis la terre et le ciel et je demeurai stupéfaite. J’étais née pauvre et pourtant l’on m’abreuvait. Je marchais autour mais on me plaçait là où tout danse. J’étais née pauvre, et l’on m’ôtait la peur, un caillot purulent. Je pouvais vivre avec quelques amandes dans la poche, me laisser mourir de faim et de froid, une chaleur douce s’emparait de mon âme. J’étais née pauvre et l’on me vêtait d’un manteau. Je marchais encore autour, mais le milieu m’absorbait. L’on m’y tirait inéluctablement et je me mettais à rire. Le monde n’avait aucune prise sur mon être et je continuais de marcher autour, suivant les sillons d’un cercle qui amplifiait son cercle et je riais. Un jour, le monde aussi valse autour…

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Peinture de Serge Marshennikov

L’île

Il est une île ;
S’est-elle soulevée ?
Je vole.

Un héron passe au-dessus des nuages et le ciel s’éclaire. La blancheur évanescente de ses ailes et son long cou deviennent une montagne. Que vois-je ? Qu’est-ce donc que tout ceci ? La huppe toque à la fenêtre et je vois les deux yeux d’une créature impressionnante. Est-ce un ange ? Il se tient sur le toit du monde et s’exprime par le regard pénétrant. Chose étonnante, je comprends son langage. Mon cœur tumultueux devient cette île et le ciel s’y introduit comme le puissant faisceau d’un au-delà.

Correspondances XLIX

Très cher,

Nous avons cette propension à ne voir que le bien chez l’autre. Nous ne savons pas projeter autre chose que cette réalité. Nous avons appris à aimer dans la relativité, à ne voir en l’autre que le meilleur. Plus encore, nous sommes venue au monde avec cela. Néanmoins, ce qu’il nous a été donné de comprendre en cette vie, c’est que le meilleur chez l’autre est dépassé par l’absoluité d’un autre meilleur. Seul Lui est l’absolu, synthétisant le meilleur du meilleur. Ce qui ne nous a pas été enlevé, c’est précisément que nous continuons de voir par ce meilleur. C’est parce que nous voyons le meilleur du meilleur que nous voyons ainsi. Aussi, sans être dupe de rien, nous avons vu cette réalité lumineuse qui ne meurt pas. Elle est liée au fait d’une réciproque reconnaissance avérée ; elle est liée au fait que la relation essentielle est touchée par l’esprit et en témoigne. Mon très cher bien-aimé, l’Amour qui nous lie est un Amour qui s’inscrit en ce par-delà. Il s’agit de la plus pure amitié, celle où toutes les projections s’effacent, celle où les cœurs se rejoignent, où les yeux deviennent des phares, quand palpitent nos âmes. Nous avons trouvé notre humanité au détour d’une allée. Elle nous a surpris. Elle nous a suspendus dans sa totale et vibrante légèreté. Elle nous a amusés. Elle nous a appris. Elle nous a même heurtés et libérés notre espace intérieur. Mais, nous nous sommes parlés et nous avons entendu. Là-bas, deux cygnes survolent le lac, et au-dessus de nos têtes, le ciel s’est couché sur le miroir de notre regard. Les plissements d’un sourire effleurent les courbes d’un arbre. Je vous tends la main. Cela suffit.

Epopée

Acte I

Scène 2, Le lion, le Héros et Erato

Quand le lion dévore le soleil,
Se couche majestueux, au désert aride,
Semble s’endormir,
L’entends-je mugir,
Au son des narines intrépides ?
Sa robe épouse les fièvres d’une gémissante dune,
Et sa crinière se nimbe des derniers vestiges,
La brillance des grains de lune,
Puis, du jour qu’il saisit sans frémir,
D’une patte aspire les rayons de la veille,
Tout son corps est, à lui-seul, un marbre,
D’une luxuriance royale.
Impassible, Le lion se tourne vers le Héros,
Souffle sur son visage ensanglanté,
Le fixe et le dévore,
Sans pitié.
Mais, vous confierai-je le trésor ?
Le Héros s’endort entre les pattes du mangeur,
Tel un enfant dans le berceau d’une mère.
Voici qu’Erato s’empare des livres déposés,
Aux reins du fauve téméraire,
L’élan d’un demi-cercle sanguinolent,
Le lion l’observe.
Voici qu’Erato délivre les liens du sort :
Que verras-tu si je dors,
Auprès des hommes,
Si des astres filants,
J’écume les mers et les cieux,
Si je reprends le flambeau,
Lors qu’aucun homme n’ose soulever le voile,
Des torpeurs, je veille encore,
Dans la solitude de ton aurore,
Vaincue par le silence,
Homme ! Voici une lance,
Puisée dans les secrets de notre promesse,
Homme ! Quel est le venin qui empoisonne ton cœur ?
Ton éveil sommeille, vaines prouesses !
Si tu m’aimes
,
Quels sont les filets que tu as lancés ?
Quelles sont les vanités que tu as délaissées ?
Cesse de parler et dors !
Les ifs viennent te saluer,
Homme ! qui t’aime ainsi pour vouloir te sauver ?

Epopée

Acte I

Scène I, Rencontre avec la Muse Erato

Elle me dit : l’écriture au bout des mots,
Semble une éraflure sur la page,
Ne crois pas qu’ainsi les poètes écrivent,
Ils avancent dans les nuits du trouble,
Munis d’un incertain flambeau,
Et quand le lion approche,
Ils font une révérence,
Se transforment devant son regard puissant,
Puis, attendant qu’il les dévore,
Ils se tiennent immobiles,
Comme l’heure leur semble proche !

Elle ajoute avec l’incisive remembrance :
Des héros, j’ai vu passer des myriades de forme,
Crucialement transpercée,
Poignardée par l’écorchure de l’aube,
Puis, je les ai vus affalés,
Tous cherchant leur pitance.

Muse ! Te voilà saisissant mon armure,
Alors que je dois m’en aller.
Si de toi, j’ai fait ma bravoure,
Enchaîné par les liens de l’étroiture,
Mon jour s’évanouit et me sens dépossédé.
Muse ! je ne sais pas faire un pas sans Toi.
L’évidence des jours se déversent comme une fêlure,
Entends-tu mon cœur qui bat ?
Ce n’est point écrire qui me tient,
Mais, Toi, Ô Femme !
Ayant perçu ta silhouette,
Tes cheveux d’ébène,
Ton corps galbé d’éternité,
Je me suis jeté à tes pieds,
Que tu m’aimes ou me dédaignes,
Ta présence me donne à la mienne,
Et je tremble, Ô Savante, je tremble de Te perdre.
Ton parfum à la pointe du jour,
A ravi tous mes amours,
Et si le lion rôde,
N’est-il pas encore une ruse de Toi ?
Alors, je me tiens droit,
Et j’abaisse mes armes.

Epopée

Acte I

Muse Erato

Aujourd’hui, Silence !
Qu’ont-ils appris, ces hommes ?
La fraîcheur d’un pénétrant tremblement,
La fluviale parole d’un Ciel,
Les chemins d’Arcadie,
Les virginales semences,
Dans les jardins de la luxuriante Beauté.
Et toi, Héros ! Te vient-il à l’esprit cette singulière Epopée ?
Brandissant les feux de ton bouclier,
Femmes et enfants sont assaillis par les adieux !
Ne pars pas, étranger !
Sais-tu ce qu’il advient des Héros ?
As-tu changé de nom,
As-tu entaché ton arme ?
Au loin, les pas trépassent dans les profondes entailles.
Sur les murs blancs, les vignes peignent de délicats ombrages,
Ciselées de surprenants soubresauts.
Ne pars pas, étranger !
Aujourd’hui, la Muse s’est avancée.
Au fourreau de ton épée,
Elle accroche une étoile,
Qu’a-t-elle à t’élire dans cette immensité ?
Des amours éperdus,
Ton cœur morcelé,
Ai-je bien vu ?
Une femme a conquis ton cœur !
Sur les écumes et les rochers,
Au-dessus des flots,
Comme envolée,
Elle débat avec le corail, l’opale, et les profondeurs,
Vagues dont on ne connaît l’origine.
Des turquins, des eaux, la légende des mots,
Sueurs devenues Transparence,
Qui s’éveille ainsi aux sons prénuptiaux,
Femme, Muse, ou Epousée ?

Signe

Elle était d’une grâce et d’une beauté telles que la rue entière en fut éclairée. Nous nous étions déjà rencontrées. Le soir tombait. Elle était venue vers moi, perdue par le chagrin, titubante, alors qu’elle sortait de la Basilique. Elle ressemblait à un fantôme à ce moment-là. L’hiver nous avait enveloppées de son doux froid. Elle m’avait fait le récit du long parcourt qu’elle avait mené, à la suite du décès de son fils. Je l’avais écoutée, très émue. Elle m’avait donné tous les détails de ce périple intérieur, de son combat avec elle-même qui avait duré une longue année. J’ai prié que Dieu me vienne en aide. Je viens de Lui demander de me donner un signe. Puis, je vous ai vue. Vous êtes ce signe, j’en suis sûre. Et à ce moment, moi qui déambulais dans les rues de la ville presque déserte, je disais à Dieu : Je ne suis rien. En écoutant cette femme, j’implorais Dieu de me guider dans mes réponses, car la perte d’un enfant est terrible et nous sommes si démunis face au chagrin de l’autre. Je l’écoutais de tout mon cœur. Je l’écoutais. Je ne cessais de l’écouter. Quand elle me disait certaines choses, je lui disais avec beaucoup d’émotion : Non, il ne faut pas !

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