Nous ne sommes pas dupes

Peinture (détail) de CHIE YOSHII

Nous ne sommes pas dupes, nous ne l’avons que très peu été.

Nous n’avons pas vécu grisée par la duperie, mais nous avons tout de même été dupe de nous-mêmes. Cette seule faille nous a valu de retenir les temps de nos deux mains, peut-être aussi de nos deux mâchoires ; cette faille a eu pour effet de retenir les temps, puis le temps d’un monde qui n’a jamais eu véritablement d’impact sur nous, car nous étions libre, libre jusqu’à la moelle, libre jusqu’à ce qu’un immense éclat de rire nous ceint de ses deux bras et nous montre combien nous tenions le bon fil. L’homme n’aime pas entendre la vérité, oui, c’est vrai. Par conséquent, comment expliquer que nous avons eu l’audace de nous tenir face à elle, et même de plonger dans son flot vagabond ? Nous avons couru, comme tout le monde, oui, nous nous sommes prise au sérieux, comme tout le monde, puis, quelqu’un a tiré, derrière notre dos, cette chemise, la chemise de nos prétentions, manquant même de nous étrangler. Il nous a retenu d’une poigne ferme et nous a demandé : où vas-tu ? Quelle sorte d’extravagance nous a prise ? Quand le temps s’arrête, nous entrons nu dans la vallée. La vallée est d’abord la vallée de la peur, incisive, oui sans conteste ; elle est assurément le rendez-vous avec la vérité et la vérité est extraordinaire. Peut-être vous en confierai-je quelques secrets ?

La licorne et l’âne

Tapisserie : La chasse à la Licorne

Un prince avisé et éclairé parlait à une Licorne. Elle était farouche et peu encline à la conversation, ayant vécu, jadis, une expérience assez douloureuse. Il lui avait fallu plonger dans les plus improbables mondes, ceux des merveilles qui se traduisent, la plupart du temps, par de la musique selon l’entendement des mortels, les mots s’étant transformés en symboles essentiels. Il lui avait fallu remonter des abysses que l’on traverse durant plus de soixante dix mille ans. Divers bassins s’étaient ouverts, chacun portait un nom spécifique. La licorne blanche et éthérée avait retenu les noms de tous ces prodigieux bassins. Ils étaient gravés en elle de la façon la plus incroyable. Pourtant, sa virginale robe était à l’image même de son âme. Elle avait trempé dans tous les éléments de la création et avait connu une infinité de mondes et autant de ponts. Il serait long ici de conter son périple, mais la licorne ne dédaigne personne. Sa nature, présentement, est ainsi, et lors qu’elle apparaît, il faut y voir le plus doux des présages et ne projeter sur elle rien du monde actuel. Elle n’appartient plus à la nature éphémère. Elle est au seuil, accueillante et bienveillante. Le sage prince lui parlait jour et nuit, et savait se tenir à distance. Il comprenait la Licorne et la saluait chaque matin. Il la remerciait d’être là. Elle avait mis du baume à ses plaies. Un paysan qui passait par là, avec une grossièreté déconcertante, demanda subrepticement : A qui donc parlez-vous ainsi, Ô prince de cette contrée ?

Je parle à l’être le plus féerique qui soit, lui répondit-il, avec beaucoup de simplicité.

Alors, le paysan regarda alentour et aperçut un âne. Il se mit à rire et se moqua du prince. Celui-ci lui répondit par une plate indifférence. A travers les yeux de l’ignorant, la licorne se montre semblablement au petit âne dans un pré.

Le cri tortueux des hommes

La plupart des gens tournent en rond et n’ont de l’élévation qu’une connaissance égotique. Tristes constations. Au sein de la Sagesse, nous ne sommes jamais seuls. La véritable solitude de l’homme consiste à croire que le néant l’engloutit et que ce monde n’a pas de sens, n’a pas même de finalité. Parfois, les hommes couvrent le réel de cris tortueux afin de camoufler leurs péchés. En vérité, le véritable péché consiste à enfouir la vérité. J’aime marcher dans la tranquillité du silence. Le silence est fidèle.

Correspondances XLVI

Peintre François Fressinier

Mon très cher,

Il me plait de vous lire et de trouver dans vos mots une vérité pleine d’innocence, comme au premier jour, parce que vos mots me parlent, vos mots me disent une certaine langueur, une multitude de questions. Même si nous partons comme nous venons, j’aimerais dire que tout se résume précisément à l’échange. Je suis particulièrement sensible à la spontanéité et tout ce qui se compose est propice à la décomposition. Tandis que ce qui surgit dans l’instant est le doux frémissement de la pureté. Quand j’étais adolescente, j’écrivais presque chaque jour sur un cahier et j’y notais non seulement mes pensées, mais aussi mes interrogations, mes fugues romantiques, mes élans amoureux et exaltés. Je pouvais retrouver toute une conversation et la noter mot à mot sans en rien oublier. Quand j’écoutais l’autre, je me disais : je vais retenir ce moment dans son jus le plus vrai. Je le retranscrirai fidèlement. Il m’était facile de saisir les mots, les intonations, les gestes, les moues, les regards. Je buvais le moment. Je buvais ceux que j’aimais avec le regard farouche et sauvage. Je les buvais pour les vivre encore et encore. Je ne cherchais rien en particulier, mais cela se manifestait à moi de cette façon, tout comme une musique, tout comme un morceau de musique que l’on désire retranscrire dans la magie des mots. Très tôt, j’étais sensible à la pureté. Je me disais que cela était ici, dans l’air, partout à la fois. C’était pur, c’était joyeux, c’était aussi grand que les univers. Dans ce journal, j’y inscrivais, à la plume incisive une promesse solennelle : ces choses, je sais qu’elles sont vraies et c’est elles que je chercherai au plus profond de mon être. J’y plongerai jusqu’à la folie s’il le faut. Pureté, Beauté, Vérité, Justice.

Votre B.

Complainte d’un saule pleureur

Je m’étonne, qu’ayant bu au vin des mots, les hommes nourrissent encore de l’amertume. Nous ont-ils donc menti ? Ont-ils volé au ciel les fragrances d’un raisin qui ne leur était pas encore destiné ? Qu’ont-ils fait si ce n’est recracher la vie qui les cueillit comme une sœur aimante, infaillible et constante ? Ont-ils avalé les mots sans en goûter l’essence ? Quand la nostalgie devient le miroir éhonté de narcisse, ont-ils jamais vraiment fusionné avec la vie ? Quelles sont donc pour eux les lettres alignées si ce n’est le flambeau de leur moi débridé ? Les mots, à leur tour, se tournent vers leur mensonge et viennent les rattraper, dans le puits sombre de leur ingratitude. Quelle sorte de vermine crachent-ils au crépuscule de leur sommeil profond dans la nuit de leur déni ? Les mots sont loyaux et ne transigent pas avec le faux. A la sève de leur douceur, les lettres dansent au cœur de lumière et la vie est forte de son intelligence. Poète, la vie donne quand Toi tu voles son secret. La vie a ses violences que l’homme a souhaité méconnaître. Mais la Poésie est pré-existente à Ta venue. J’ai vu les cadavres devenir des grimaces, alors que leur vie durant, ils avaient fait les gestes des danses macabres de leur méchanceté. Que l’on se gargarise des mots qui reviendront nous hanter, la vie n’a pas dit son dernier mot. Tandis que le saule pleure inconsolable d’avoir été trahi…

Chair du silence

La femme est de bonté, chair du silence, quand ses yeux marquent de franges ombrées le culte intuitif et qu’ils deviennent enfin l’expression primitive du rêve qui dérive sur les longues perplexités, et quand le temps l’étreint du soupir, elle tourne la tête brusquement comme surprise. Le ciel enveloppe ses pensées et le corps fait un pas vers l’intérieur. Ô femme, ta voix nous appelle depuis cette réalité que l’on étouffe par le bruit incessant.

Mots 話

Quand les mots
S’en retournent
Là où vibre le glas
Quand les mots
Viennent effleurer
Le cœur dépositaire
Quand les mots
Deviennent les colombes
Des noirs corbeaux
Quand les mots s’éteignent
D’avoir semé le mal
Quand le vent
Chasse très tôt
Et que succombent les mots
Les mots sont une tombe
Où frémissent les dernières larmes
Mais quand les mots
Jouent avec la lumière
Sans écorchure,
En soi
Se trouve le repos.
Quand les mots sont intérieurs
Là se glisse l’oriflamme
Mais quand les mots
Fleurent ta joue
Au calme s’envole
La vérité d’une âme
Au cœur ébloui
C’est en nous
Que trace le chemin
De l’au-delà.

Élévation

La vie est l’amour, l’âme du jour, ivresse de nuit, ardeur du cœur, beauté épanchée sur les moments de la présence et quelle est la peur qui fige les corps, quand l’amour devient au-delà du visible, au-delà du tangible, l’élévation tandis que l’albatros n’est plus condamné à ses ailes pataudes, et quel est son mystère, échappé soudain du prodige langoureux et nul spleen qui n’atteigne un jour le bonheur, car l’amour est fort de sa quintessence, et bientôt l’albatros ne connaît plus ni la peur ni la douleur, blotti dans les bras du vent. Son regard s’est tourné vers le firmament, et l’amour l’a percé et voilà que le rêve est réalité. L’albatros de l’exaltation, sans artifice, sans prétention est l’élévation. Ton intention n’est pas vaine songerie et de ta poitrine blanche, le soleil se répand.

Le corps

Les mots sont les parfums de l’âme. Le vent souffle et le corps parle. Parfois, s’y suspendent d’autres mots et ce sont des portes qui ne se ferment jamais. Pourquoi ? J’aperçois les lettres et je vois qu’elles sont une multitude d’étoiles. Une feuille qui s’envole et l’âme a chaviré. Le corps ne ment pas. Quelle est donc sa vérité ?

Traversée

Chaque pas comme une traversée et l’adieu est présage à tout venant. Délivrée du combat des hommes, l’humanité est vérité qui s’estompe au goût de la présence. L’homme, oiseau rare, puis le silence enveloppe le sable fin de l’été. Chaque pensée est un soubresaut, mais comme est beau le cœur de l’aimé !