Embrasure

Les mots tissent des ramures,
Sur les lignes d’un temps inachevé,
Tandis que l’hiver s’effeuille savamment
D’argentés soupirs, de douceur mordorée.

Sur un sol qui s’oublie,
Se résorbe une mémoire,
Et je l’ai vue glisser,
Sans jamais se retourner,

Dans l’embrasure, fêlure
D’un cours d’eau serpenté,
Comme une plaintive césure,
Devenue, soudain, un vol écumé.

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Solitude

La solitude n’est guère pesante, tout comme la compagnie des hommes ne l’est pas non plus. Néanmoins, c’est nous-mêmes qui pesons de tout notre poids émotionnel jusqu’à ce que nous comprenions enfin que la poussière de l’atome, semblable à une plume emportée par le vent, nous délivre de toutes choses. C’est notre ignorance qui devient manifestement pareille à l’énorme et lourde pierre jetée au fond des eaux, dans un bruit sourd, celui même de notre confuse mésentente. Quand le vent s’unifie à l’eau, le plissement est à peine perceptible et le souffle exhale soudainement le poids infime d’une plume. Très souvent, nous vivons cette fragilité, alors même que mille personnes nous accompagnent. La solitude est le froissement juste et léger qui nous fait sensiblement tourner la tête dans la bonne direction. C’est ce qu’il advint quand je finis par accepter, alors que celle-ci brisait mon indifférence par le lien indéfectible d’amour, que MM m’accompagne sur le chemin menant au lycée. Elle devint aussi légère que mon âme le pouvait souhaiter et nous marchions complices, tandis que je levais souvent les yeux et attrapais le vol d’un corbeau, ou celui d’un moineau, suspendue à cet inéluctable moment silencieux, traversée de douceur ineffable. L’amour de MM emplissait les cellules entières du matin nouveau, et le cœur s’épanchait de la délicatesse de notre accord rendu possible. Avons-nous besoin de nous retirer quand les âmes s’unissent, qu’un oiseau passe et nous de nous envoler ensemble sur les invincibles hauteurs ?

Peinture de Gregory Frank Harris

Les esprits

Tous les esprits peuvent se rencontrer, mais quelques-uns ressemblent indéfiniment à deux vagues qui dans un élan extatique, se touchent, du bout de leur blancheur écumée, comme se cherchant avidement, comme affamées l’une de l’autre dans le désert de leur solitude, s’entrechoquant, se fracassant même dans les flux de leurs improbables rencontres, mais transpirant suavement des flux de leur intime retrouvaille. Vagues, qui se mêlant dans le tumulte de leur aspiration, forment à elles-seules le bouillonnement d’un océan. Quels sont donc ces esprits vigoureux, inépuisables, ces esprits trempés dans les fleuves de leur intégrité, de facture semblable, et qui échappent à la rumeur du siècle ? Libres sont ces âmes qui s’élancent ensemble, sans jamais se disjoindre, dans les violences mêmes de leur nature irréductible, s’écartant sans le vouloir de toutes les dissociations et s’unissant dans la plus grande joie afin de s’élever dans l’ivresse de leur incandescence. Deux vagues échappées des sentiers battus. Deux vagues dansantes, ne bravant plus les dangers, ceux-ci même dissipés dans la puissance de leur union. Exaltation pure qui vit, comme ici, comme là-bas, sans faillir à sa réalité.

La cloche 鐘

Entends-tu l’univers t’appeler, dans l’accomplissement de la solitude ? Mille et une choses qui s’exposent et t’indiquent la certitude de l’essence. Je l’entends vibrer au-delà de tout ce qui est rendu visible, et comme ce qui est visible vibre au son de l’invisible, alors, j’entends la cloche qui tinte en chaque chose.

Le voyage intérieur

L’instant présent est instant de grâce. Il m’a été donné de voyager assez régulièrement depuis mon enfance. Mais le vrai voyage est d’abord intérieur. Si nous ne voyageons pas en nous-même, nous ne voyageons nulle part. Les voyages, pour la plupart, se réduisent à un déplacement très limité somme toute, et dont on ne tire pas plus avantage que la simple carte postale. Je m’étonne que l’homme se plaigne sans arrêt de ce qui se passe dans ce monde. C’est qu’en vérité, j’en suis persuadée, il est incapable de regarder en lui-même. Le voyage commence bien avant celui que nous vivons dans l’utérus de notre mère. Mais qui s’en souvient ? Quand le voyage intérieur nous prend en otage, nous ne vivons plus jamais au rythme déchirant du monde moderne. La vie nous émerveille et quand même, il y aurait des horreurs, que nous enseigne réellement la vie ? Chaque fois que nous faisons le choix de cette dernière, celle-ci nous guide sans jamais faillir. Le temps de la vie intérieure est le mûrissement sans doute d’une autre vie. Tout ce qui se donne à vivre est exactement ce qui se doit d’être vécu. C’est ce que la vie m’a appris : être de mon instant. Rien de plus, rien de moins. La véritable empathie, le véritable remède à ce monde déchiré est l’instant. Tant que nous serons dans les projections, même idéologiques, nous n’aurons pas encore connu la plénitude de l’instant. Nous n’aurons pas vraiment vécu l’empathie.

Correspondances XL

Très cher,

Une goutte de lumière sans aucun doute, parce que la lumière abonde, même au plus noir des abysses, une goutte suspendue comme éclairant indubitablement le chaos qui n’est pas véritable, car une goutte de lumière nous parle et nous dit le mystère. Une goutte épanchée, de saveur inconsommable, juste comme une rosée qui vient sur le cœur palpiter et devient ainsi la fleur éternelle. Celle-ci a bien son langage. Elle s’ouvre perpétuellement et ne vous trompe jamais. Cette fleur devient la lyre, cordée aux douces notes, magie des prières incantatoires, mémoire de l’unité. D’où viens-tu ? aurait-on la faiblesse de demander. Mais nous savons que la réponse est dans la question. Complicité inouïe avec cette lumière tournoyante, effusive, sans frontière, évoluant dans son propre cadre d’infinitude, de semblants paradoxes aussi. Quand perdue dans les promenades solitaires, nous touchons avec un détachement qui n’est assurément pas de l’égoïsme, et comment cette chose pourrait nous envahir, lors que notre essence est tout autre, les sentiers sauvages au milieu de la campagne, non loin de ces prodigieuses montagnes, ces imposantes vagues qui nous parlent comme le fabuleux océan, gorgé de surabondance exultante, jamais défaillante dans sa constance, parce que nourrie de sèves exaltées, d’amour culminant, d’union cultivée, comme l’on cultive lentement le jardin de notre âme, ce jardin qui se révèle sauvage, indomptable, et pourtant depuis son inextricable fouillis apparent, chaque chose est exactement à sa place. Nous n’éprouvons ni peur, ni doute. Effectivement, le sourire est suprême quand il provient de cette source inaltérable, inépuisable. Nous pouvons lui donner tous les noms, mais un jour, c’est bien elle qui s’empare de nous et qui nomme chaque chose. Une fois que nous entrons dans l’intimité de la Nature, Celle-ci ne nous lâche plus jamais, et nous fait le don de Son secret. Lors que Celle-ci donne, comme est légère sa main. Comme sa main pèse à peine et, délicate offrande, s’efface en nous submergeant.

Votre fidèle B.

Correspondances XXXIX

Très cher,

Quand nous n’avons plus aucun désir, l’expansion arrive. Il s’agit à proprement parler d’une ouverture qui vient au moment propice. Celui qui goûte à cela ne peut plus y échapper. A ce moment-là, nous ne comprenons pas plus, mais nous sommes saisis par ce qui ravit notre cœur. Pour certains, cela ne vient jamais ; pour d’autres, le cœur est en permanence en cette légèreté et ils ne peuvent désormais plus vivre autrement. Oh ! ils savent sans aucun doute faire les gestes de tous les jours, mais jamais ils ne s’adaptent à ce qui n’est pas cet émerveillement. D’ailleurs, ils marchent précautionneusement sur la terre, ils se promènent en ville de la même manière. Ils ne songent pas un seul instant que le bruit furibond des voitures leur ôte la vision exquise d’un moineau égaré dans les tourbillons citadins, ni n’exclut la lecture des signes qui palpitent comme le cœur venu au monde. Rien, ni personne ne peut leur enlever la mémoire vivante des choses. Ce sont les yeux qui se transforment en une multitude de papillons évanescents. Le visage d’une femme que l’on croise, celui d’un moribond qui suffoque de fantomatiques gestes dans la lenteur de la marche, l’enfant qui geint par caprice, le vent qui saisit les branchages et ces parfums subtils du langage intérieur. Quand nous ne connaissons rien, l’univers devient une page infinie et le corps s’arrête et les bras se lèvent, sans complexe, alors que le corps chante au milieu de la foule, en volutes d’amour. Plus rien n’est ombre, ni même incertitude, mais effervescence de sens que la dilatation ne sait retenir. Les perceptions de cette exaltation enveloppe chaque chose, alors qu’en réalité, nous savons que le monde périt de la séparation. Un jour, l’encre sera asséchée, mais quelque chose de juste, de beau, de pur, de vrai, d’amour nous sera révélé.

De tout coeur,

votre B.

PS : vous confierai-je ceci ? Sachez que ce qui nous semble injuste, cruel, voire laid, ne l’est absolument pas.

Correspondances XXVI

Cher,

Nous aimons paisiblement nos retrouvailles le soir, quand de l’aube, tel le flambeau du jour, vous accueillez nos aspirations. Nous avons fréquenté le monde, tous ces gens qui semblaient s’engager fiévreusement sous toutes les latitudes et puisaient dans les réserves putrides de leurs mensonges. Nous avons regardé les gens animés sourdement de faconde, sans vraiment y croire. Nous avons traversé les sphères les plus insolites, allant jusqu’aux confins des terres, là où l’âme se réfugie avec étonnement et bravant mille bravades pour enfin reconnaître que nous avions à le comprendre. Hier encore, nous en parlions avec Noémia. J’aime nos petits moments, assises autour de la table ronde. Comme de coutume, elle vient se poser le temps d’un café. Rares sont les personnes qui ont le ton juste de la rencontre. Nous parlons de ce qui nous occupe, depuis des années et des années avec cette constance indéfectible. Nos amis sont ceux de l’esprit et nous savons que par-delà même nos rencontres physiques, il est celles qui sont l’alchimie du cœur. Offrir au monde l’intelligible, sous quelles que formes que ce soient est à nous donner l’acte de présence. Un jour, nous devenons un groupe, nous devenons une assemblée, et même une cité entière. Nous sommes ces esprits épris du cœur et de l’âme. Alors, nous regardons la route qui est un labeur. Invisible au début, mais toujours concentrée en un désir de vrai. Puis cette route rencontre d’autres routes et nous entrons à l’intérieur par la conscience qui nous éclaire et nous délivre de tous les schémas empruntés. Nos amis sont une promesse équitable, sans posture, sans leurre, sans fard. Ils sont aussi à l’intérieur et nous les reconnaissons. Mais qui sont-ils vraiment ? La réalité ne repousse jamais par aucune barrière, mais invite à entrer en silence avec les gestes qui sont ceux du cœur. Sans celui-ci, sans cette âme vibrante, qui est qui ? Ce sont les actes, les paroles, ce sont nos corps qui nous révèlent durant le grand voyage. J’aimerais dire à l’humanité que la vie est un grand voyage. Soyez à ne pas le manquer. Oui, tel est notre désir. Rien de plus.

A vous de tout coeur,

Votre B.

Les quatre saisons 四個季節 (Sì gè jìjié)

Je t’ai attendu sans t’attendre,
J’ai marché sans bruit,
Refaisant la nuit,
Comme on refait la vie.
J’ai soupiré l’églantine,
La rose et le réséda,*
Les fièvres du mimosa,
Les spasmes du lilas,
Les fleurs de l’oranger,
Les feuilles de l’olivier,
J’ai respiré les sempiternels
Pétales qu’une neige au cœur feutré

Est venue réanimer.
J’ai bercé l’enfant,
J’ai crié sauvage la délivrance.
J’ai porté l’âme à mon âme,
J’ai couru à l’aube de ton corps,
Puis j’ai semé les douceurs,
Que partage ton printemps.
J’ai souri et même mes pleurs
Sont devenus les ruisseaux de ma joie
J’ai brûlé mille fois,
Dans les gouffres du monde,

Puis j’ai quitté l’automne,
Avant que les douze coups ne sonnent,
Dans l’hiver qui me reste,
J’ai vu de nouveau le printemps
Il portait la couronne
Sur les cimes du grand silence,
Puis le chant devint permanent.
Tout avait lissé la campagne,
Le désert,
Les flux de l’océan,
L’écorce du noyau,
S’était fendu
:
La fleur se souvint,
Se gorgea de désir
Le vent dansa,
Dans l’effluve de sa lumière.
Je vins
Te pris les mains.
Viens,
Mon souvenir,
Mon devenir,
Les lucioles du chemin,
Les brises du jeu au souffle ardent,
Quand la paix est le cœur en paix,
Viens !
Je t’aime sans discontinuité
Je t’aime dans le vent léger du retour
Jamais je n’oublie
Je viens quand tu viens et je veux m’évanouir.




*Allusion au magnifique poème de Louis Aragon, La Rose et Le Réséda