Taureau

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Temps irrésolu,
La force d’une troublante idée ;
Je lui prenais les cornes,
L’agitait dans tous les sens,
De velours noir et féroce,
L’animal se cabrait,
Lumière dans son regard,
La bête fulminait !
Mais je m’aperçus que l’idée persistait,
Sous le olé, l’arène en feu,
Je saisissais encore le taureau,
Devenait soudain femme :
La bête bousculait mes mots,
J’étais fragile et forte tout à la fois,
N’avais qu’un vieux lasso,
Olé ! Olé ! le temps me narguait.
Sitôt le soir venu, la bête s’affolait,
Il s’agissait d’une lutte entre ciel et terre,
Comme elle fulminait,
Je m’accrochais à ses yeux,
L’instant d’après,
Le taureau m’hypnotisa,
Je devins lui et il devint moi.

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Peinture de Thierry Bisch

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A l’intérieur

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A l’intérieur, douceur,
Le cœur, ces pas vers Toi,
Chemin taillé dans la nuit.
A l’intérieur, lenteur,
Ivre d’avoir bu les roses
Pétale de fleur,
Infime,
Et ta voix qui creuse,
Me saisit :
Parfum de cerises,
A l’intérieur, libre,
Retenue par mes pas, bien retenus
Comme tu tournoies !
Gorgée de pluie,
Les simples fruits,
Laisse-moi T’aimer,
Sur le chemin de nos pas,
Tandis que les hautes herbes,
S’étonnent,
Le ciel vacille au-dessus,
Dis-moi,
Libre, je le suis !
Vol d’un papillon,
Libellule bleue,
Je ris et je pleure :
L’âme d’une femme n’est plus
Qu’une main,
Sur la joue rugueuse,
D’un soir et d’un matin,
La pendule et l’horloge,
Le cœur étreint
Mon Être Un.

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Peinture de Leon Frederic 1894

Arbre

Le corps à l’âme, uni,
Le corps à l’écorce vive,
La sève plus encore.

J’aimerais étendre mon âme au corps de Tes branches, ne jamais cesser d’élever le saisissement de Ta Rencontre, ne jamais faiblir dans les dédales du Ciel, ni même dans ceux de la tourmente. J’aimerais me coller aux parures de la Voûte, jusqu’au Dôme, essoufflée, écartelée du voyage vers Toi, arriver à l’Empyrée, aimante du chemin en Toi.

Héron

D’une segmentation s’amplifie la démonstration. Que l’on n’aille pas d’un morceau d’une étoffe saisir l’envergure d’un tissu. Pièce par pièce, le tableau se réduit. Quelle est donc la vue d’ensemble ? L’élargissement de la conscience.

Un Héron avait coutume de se tenir, longtemps, bien droit sur l’étendue d’eau, et du paysage auscultait la moindre herbe avoisinante. Depuis la ride que traçait l’eau, son regard façonnait tout un monde ; mais lorsque son amie la Sterne revenait des pays lointains, elle lui faisait le récit d’un voyage plutôt singulier. Alors, l’infime ride du miroir, où baignaient ses pattes, lui apparaissait, tantôt étriqué et tantôt d’une immensité incroyable, tout simplement parce que cette unique ride était l’interstice où plongeait son âme. Le Guêpier se posait sur la branche d’un arbre, à proximité de son frère le héron, et celui-ci s’étonnait d’être toujours aussi sensible aux couleurs chatoyantes du bel et distingué oiseau. Une abondance de textures, de sensations, de légers frémissements, le menaient inévitablement à l’immutable expression de la Beauté révélée et il levait sa patte avec une douce et grande élégance, tandis que l’univers entier s’écoulait, telle une couronne argentée, à la sommité d’une incroyable unité.

Secret d’une horloge

Peinture de Isabelle Dhondt

Il est advint une chose inouïe qui se voulut s’arrêter sur les rives d’un monde encore inconnu, et c’est une horloge qui le nomma : temps. Une sérénité sans pareille submergea l’étrange cadran où l’on apercevait le reflet d’un vaste océan. On raconte que le secret de la vie n’est certes pas contenu dans sa dimension linéaire. Un simple d’esprit se demanda enfin pourquoi deux aiguilles se chevauchaient dans ce cadran et même se poursuivaient, comme rivalisant en permanence, l’une après l’autre. Il les observa sans discontinuer. Il vit qu’au centre, un point les unissait. Celui-ci était immobile et semblait être leur gardien. Cela l’intrigua longuement.

Frère et soeur

Si je ne suis que femme, alors, même le chemin des étoiles ne me suffit plus et ce sont les confidences de la lune qui me retiennent, mais si je suis esprit alors les rayons du soleil ont transpercé les vagues de l’océan et la nuit est soudain sertie de ta présence. Anticipation, je m’évanouis dans la perle turquoise. Rêve, je surgis de ton jour. Si je ne suis que femme, je m’évade à l’aurore de ton absence. Si tu es homme, je n’ai pas peur. Le crépuscule est devenu un corps. Mais si tu es mon frère, je suis éternellement ta soeur. Je m’assois et mon coeur devient ta lune.

Trouve-moi

Si tu veux me trouver,
Entre en ce cœur brisé,
J’ai tenu les morceaux,
Puis j’ai dansé.
Si tu veux me voir,
Entre en mon étreinte,
Puis serre-moi de tes bras,
Sans compter
L’instant.
Si tu veux me connaître,
Observe l’hanneton, la fourmi et même l’oie,
Suis la légèreté du papillon sur la voie,
Puis sème au vent le chant Aimer.
Tu me trouveras dans les déchirures,
Aux soupiraux de nos rêves à Trois,
Entre l’églantier, la rose et le mimosa,
Tu me trouveras dans une larme,
Puis dans la voix qui s’exclame,
Au sein d’une longue invocation,
L’apesanteur sans douleur,
Le cristal d’une pleine lune,
L’écho du vent de douceur,
Et nous nous verrons, alors.
Qu’importe les brisures,
Voici que la voix est un pont,
Sur les coteaux aux grappes mûres,
Je cours sur le chemin,
La joie dans les bras…
M’entends-tu dans le la la la ?

Nuée

La grâce et la vertu,
De légèreté accrue,
Qui donc est venu,
Ce soir où la lune commence ?

Nous voilà traversée d’insolites
Souvenances ;
Les prairies ont chanté,
Et racontent une épopée :

Le ciel couvre la terre,
Quand la nuit étoilée,
Efface,
La trace d’une nuée.

Embrasure

Les mots tissent des ramures,
Sur les lignes d’un temps inachevé,
Tandis que l’hiver s’effeuille savamment
D’argentés soupirs, de douceur mordorée.

Sur un sol qui s’oublie,
Se résorbe une mémoire,
Et je l’ai vue glisser,
Sans jamais se retourner,

Dans l’embrasure, fêlure
D’un cours d’eau serpenté,
Comme une plaintive césure,
Devenue, soudain, un vol écumé.

Solitude

La solitude n’est guère pesante, tout comme la compagnie des hommes ne l’est pas non plus. Néanmoins, c’est nous-mêmes qui pesons de tout notre poids émotionnel jusqu’à ce que nous comprenions enfin que la poussière de l’atome, semblable à une plume emportée par le vent, nous délivre de toutes choses. C’est notre ignorance qui devient manifestement pareille à l’énorme et lourde pierre jetée au fond des eaux, dans un bruit sourd, celui même de notre confuse mésentente. Quand le vent s’unifie à l’eau, le plissement est à peine perceptible et le souffle exhale soudainement le poids infime d’une plume. Très souvent, nous vivons cette fragilité, alors même que mille personnes nous accompagnent. La solitude est le froissement juste et léger qui nous fait sensiblement tourner la tête dans la bonne direction. C’est ce qu’il advint quand je finis par accepter, alors que celle-ci brisait mon indifférence par le lien indéfectible d’amour, que MM m’accompagne sur le chemin menant au lycée. Elle devint aussi légère que mon âme le pouvait souhaiter et nous marchions complices, tandis que je levais souvent les yeux et attrapais le vol d’un corbeau, ou celui d’un moineau, suspendue à cet inéluctable moment silencieux, traversée de douceur ineffable. L’amour de MM emplissait les cellules entières du matin nouveau, et le cœur s’épanchait de la délicatesse de notre accord rendu possible. Avons-nous besoin de nous retirer quand les âmes s’unissent, qu’un oiseau passe et nous de nous envoler ensemble sur les invincibles hauteurs ?

Peinture de Gregory Frank Harris