Prunelle

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Je plongeai dans tes yeux,
Prunelle de ton cœur,
C’est là que je me baigne.

Je ne sais pas en revenir. Que pensais-tu qu’il arrivât lors que l’océan t’engloutit ? Le cœur palpite.

Hérisson

Sous la voûte étoilée, elle filait la laine. Quand son ami le hérisson vint à passer, elle leva légèrement un sourcil et ébaucha un sourire. Quelque peu débonnaire, le hérisson le lui rendit avec grande joie. Peut-être cherchait-il tout simplement la conversation ? Elle le salua cérémonieusement. Il reprit sa lente marche. Quand la nuit tomba complètement, elle rangea ses instruments, posa les deux mains sur les genoux, et médita. C’est alors que le hérisson s’approcha d’elle et entama cet étonnant dialogue : – Quant à la Nature, est-elle ton modèle ? interrogea-t-il.

– Non, je ne le crois pas, lui répondit-elle calmement, même si celle-ci nous apprend beaucoup, même si son enseignement est singulier et nous parle. Tout est en nous, mais autre chose est notre modèle, de cela, j’en suis sûre.

– Quel peut-il bien être, se demanda le hérisson. Ai-je un modèle, moi aussi ? Avons-nous chacun notre modèle propre ?

La jeune femme leva la tête et regarda longtemps le ciel. Une paix incommensurable la submergea.

– Peut-on imaginer autre chose de si vraisemblable ? s’exclama-t-elle. Les étoiles m’emmènent inexorablement vers un ailleurs. Tandis qu’il est là, il est, simultanément, au-delà. Ne sont-elles pas, ces lumières clignotantes, toutes, à nous appeler et à rire ? Peut-être, cher ami hérisson, sommes-nous chacun le rappel de cette joie primordiale ? Peut-être est-ce cela notre vrai modèle : une joie exponentielle qui désire se retrouver. Il me souvient de cette force exaltante, un commencement où exultait un ruissellement de bonheur indicible ! Quelle belle réminiscence, constante et infinie !

– Ne sommes-nous pas dans un rêve ? lança le hérisson.

– Un rêve d’une complexité prodigieuse, qui nous parle longtemps, fabrique une chaîne et une trame d’une beauté inouïe, révèle une sagesse incontestable dans cet entrelacement et nous montre simplement le chemin. Oui, mon ami, c’est cela !

Rêve d’une horloge

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Une horloge pivote, cligne des yeux et le balancier sursaute. Il lui vient des bras et des pieds, des pupilles pour regarder. Elle s’étonne tout rond d’un drôle de monde et s’immobilise l’instant d’un vol d’épervier. Son cœur s’élance dans une course-poursuite, le temps d’un pigeonnier. Plus loin, elle prend ses jambes à son cou et se met à voler. Ne lui posez aucune question, elle devient invisible et rougit à l’heure qui cogne fort tout contre ses aiguilles. Cette horloge n’est pas de ce monde, vous en conviendrez, mais chut, le sablier la vient compagner. Il lui fait le récit d’un voyage jusqu’aux dunes d’un fabuleux désert, et savez-vous ce qui lui est arrivé ? Il a rencontré le célèbre marchand de sable et une créature ailée. Cette dernière lui révèle le secret des montagnes, pourquoi elles s’agitent le soir et comment elles attendent l’heure. Alors, l’horloge l’interroge sur leur secret, mais, la créature ailée s’envole dans un ciel parsemé d’églantiers. Les pétales rougissent et plus loin, l’horloge voit s’effacer mille océans, tandis que sont déversées des flammes tentaculaires et le monde de s’écrier : Comment ferons-nous si les océans disparaissent ? L’horloge pivote de nouveau et tremble de tout son balancier. Le temps s’est-il écoulé ? L’horloge sait que cela n’est rien devant la vérité… Rien de cela n’a vraiment existé. Le monde et ses bruits ; la ville et ses orgies ; la cruauté et les dénis ; les heurts et les combats ; les couleurs et les émois ; Elle n’y croit pas. Elle se plante toute droite, et n’y croit pas du tout. Ces gens sont des fous incarcérés, mais ils ne le savent pas.

Epopée

Acte II

Scène 1 : Melpomène et le libertin qui prend la parole

L’aveu de mes penchants,
Ma disgrâce,
L’aveu de mes tourments,
Les appétits voraces,
Anéanti par l’indifférence,
Des cruautés de mes outrances,
L’aveu du crime de n’avoir vu,
Ô Melpomène, n’es-tu pas enfin la bienvenue ?
Je suis mille fois à ta merci,
Mais de ma déraison,
Tu n’es pas encore assez sévère,
Si tes mots coulent à l’infini,
Déversant le breuvage amer,
Et si l’on me mène soudain en enfer,
Sache que j’y suis,
Car, ne pas avoir su me gouverner,
Le malheur est devenu mon Maître associé.
Je suis submergé par les affres.
Saisis-moi donc par le toupet !
Je suis ton esclave à présent.
Me veux-tu ramper et gémir ?
Par mes forfaits, je veux m’amender !
Les sinistres purulences,
Les désirs et la méconnaissance,
Brûlent aujourd’hui de mille autres désirs,
Ceux qui hantent le réprouvé.
Qu’est-ce donc que cette conscience ?
Béni soit le jour où tu vins m’assaillir !
Mes doigts crochus, mes yeux tremblants,
Tiens ! Prends-les ! Jette-les !
Par leur mort, je renais !
Est-ce possible ? Je suis déjà mort !
Depuis les feux de ma dépravation,
Sont nées des larmes de regret,
Et du feu de mes errances,
Mes mots ont parfois loué la Vérité,
Quand, après avoir succombé à ma transe,
J’entendais l’alouette chanter,
J’écoutais aussi les fleurs soupirer.
Suis-je donc totalement mauvais ?
Ô Melpomène ! Les raisins sont mûrs :
Emporte ce vieux libertin !
Par ma plume, j’ai gratté quelque beauté,
J’ai pleuré des rivières de mots,
Effusions graciles mais guère imposture, je le jure !
La douceur me faisait défaut.
Je prenais, en effronté,
Me donnais mille excuses pour ne pas voir,
Mais le mal est le mal !
J’ai enfreint les limites du sacré.
J’ai détruit, complice, d’autres que moi.
Ô Melpomène ! Dur est le réveil !
Soudain, le soleil écorche mon âme,
Je ne sais échapper à sa terrifiante majesté,
Ni même l’affronter. Sa Lumière est sans pareille.
Te voici : aie donc pitié de moi !

Melpomène, rangeant le sabre :

Homme ! C’est ce que je fais en venant à toi !

L’île

Il est une île ;
S’est-elle soulevée ?
Je vole.

Un héron passe au-dessus des nuages et le ciel s’éclaire. La blancheur évanescente de ses ailes et son long cou deviennent une montagne. Que vois-je ? Qu’est-ce donc que tout ceci ? La huppe toque à la fenêtre et je vois les deux yeux d’une créature impressionnante. Est-ce un ange ? Il se tient sur le toit du monde et s’exprime par le regard pénétrant. Chose étonnante, je comprends son langage. Mon cœur tumultueux devient cette île et le ciel s’y introduit comme le puissant faisceau d’un au-delà.

Epopée

Tandis qu’Erato remonte vers le premier Ciel de l’effusion poétique, Melpomène se dresse devant un vieux libertin, poète à ses heures perdues.

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Acte II

Scène I : Melpomène et le libertin (silencieux, à genoux devant la Muse qui brandit son poignard sanglant)

Jeter la coquille,
Fouler aux pieds,
L’immonde,
Immondice palpable,
Jeter les débris,
L’extrême du vice,
Les brûler au feu du dissolument,
Jeter le masque derrière soi,
Hurlant, puis rire de joie,
Courir pieds nus,
Sans plus se retourner,
Déchets d’un rêve pullulant,
Pulvérisé dans le râle du deuil,
Puis courir plus loin encore,
Franchir tous les seuils,
Défait des putrides sorts,
Renoncer à ces tristes vêtures,
Se laisser mille fois engloutir,
Chasser les vains parjures,
Tenir en sa main,
Le miroir sans faille,
Poignard qui brise le regard,
Trempé dans les flammes du repentir,
Puis courir encore,
Saisir l’océan,
A bras le corps,
Déversant la gangrène et ses blessures,
Dans le regret des impostures.
Ô homme, je t’ai vu gémir,
Courbé dans la traîtrise infâme,
Que n’as-tu arraché tes yeux, cette fêlure,
Pour avoir violé l’extrême pudeur,
Jette donc cet œil et puis cet autre,
Comme ils anéantissent ton cœur et ton âme !
Quand cesseras-tu de plaider l’innocence,
Lors que tu flagelles celles de ces femmes ?
Pourquoi n’en as-tu pas fait des sœurs ?
Pourquoi n’as-tu pas cherché à voir,
Qu’en elles, gît le gouffre d’un désespoir ?
Que n’as-tu jeté ta pupille dans la fange !
Ne cours-tu pas vers la rédemption ?
J’ai vu l’exsangue venin des succubes,
S’emparer de ton âme, la dévorer cruellement.
Que n’as-tu coupé ta main,
Corrompant mille fois la vie !
Que n’as-tu plongé plutôt dans les bouillonnements,
D’un brasier sans fin,
Et que n’as-tu versé l’amertume des âpres larmes !
Sache que la damnation ne réjouit que les démons,
Et je gage que tu ne comprennes aucun de mes propos,
Quelque chose en toi qui te ravage !
Voici l’enfer et ses terrifiants maux !
Fosse des malheureux, gouffre des obsessions.
Que n’as-tu donc pleuré cette vie d’esclavage !

Epopée

Acte I

Scène 3 : Erato et Homère

De l’Art du combat,
Le corps subit sa propre loi,
Des étapes du voyage intérieur,
Vais-je t’en confier quelques douleurs ?
Ni ici, ni maintenant,
Tout se passe en un ailleurs,
Et quand soufflent les cors,
S’émeuvent en silence les poètes.
Du désir âpre de saisir l’éloquence,
Ils perdent l’inspiration,
Traitres, méprisables, vaniteux imposteurs,
Leurs mots se perdent,
En cohorte, sans plus de destination,
Mais, des fruits de leur obstination,
Peuvent-ils tromper le Ciel ?
Homère, s’étonne et s’afflige :
D’avoir succombés aux charmes de la Lyre,
Déversant l’indéfectible mensonge,
Les hommes succombent à la gorgone,
Figés dans la luxure et la traîtrise,
Sous l’emprise des basses attractions,
Nul n’échappe aux puissances du délire,
Diverses interprétations altèrent la traversée,
Mais, que le vaisseau périsse !
A la laideur du cœur, Euryale, Sthéno et Méduse,
Sont les reflets repoussants de l’âme des damnés.
Le voyage est une conquête et le combat des Héros.

Erato s’indigne avec Homère et brandit la flèche :
Je fais le serment, ici, qu’au jour clément,
Les voix chanteront, bien après le déluge ;
Je fais le serment que toute œuvre cherchera son auteur,
Qu’elle demandera à se loger dans le cœur,
Que le poète, sera, tel Ptolémée,
Ruiné par la sombre défaite.
Puisque du vivant, vous jouissez,
Alors jouissez bravement !
Coulez aux tympans de votre méprise,
Cette cire qui devient votre propre hérésie !
Que n’avez-vous laissé, tel Ulysse,
Votre corps, au mât attaché,
Et que n’avez-vous donc entendu les sirènes chanter,
Puis, hurler, à vous en écarteler, devant la vérité,
Briser ainsi vos chaînes et commencer à sonder,
De sorte que toutes les Epopées soient enfin votre Guidée !

Epopée

Acte I

Scène 2, Le lion, le Héros et Erato

Quand le lion dévore le soleil,
Se couche majestueux, au désert aride,
Semble s’endormir,
L’entends-je mugir,
Au son des narines intrépides ?
Sa robe épouse les fièvres d’une gémissante dune,
Et sa crinière se nimbe des derniers vestiges,
La brillance des grains de lune,
Puis, du jour qu’il saisit sans frémir,
D’une patte aspire les rayons de la veille,
Tout son corps est, à lui-seul, un marbre,
D’une luxuriance royale.
Impassible, Le lion se tourne vers le Héros,
Souffle sur son visage ensanglanté,
Le fixe et le dévore,
Sans pitié.
Mais, vous confierai-je le trésor ?
Le Héros s’endort entre les pattes du mangeur,
Tel un enfant dans le berceau d’une mère.
Voici qu’Erato s’empare des livres déposés,
Aux reins du fauve téméraire,
L’élan d’un demi-cercle sanguinolent,
Le lion l’observe.
Voici qu’Erato délivre les liens du sort :
Que verras-tu si je dors,
Auprès des hommes,
Si des astres filants,
J’écume les mers et les cieux,
Si je reprends le flambeau,
Lors qu’aucun homme n’ose soulever le voile,
Des torpeurs, je veille encore,
Dans la solitude de ton aurore,
Vaincue par le silence,
Homme ! Voici une lance,
Puisée dans les secrets de notre promesse,
Homme ! Quel est le venin qui empoisonne ton cœur ?
Ton éveil sommeille, vaines prouesses !
Si tu m’aimes
,
Quels sont les filets que tu as lancés ?
Quelles sont les vanités que tu as délaissées ?
Cesse de parler et dors !
Les ifs viennent te saluer,
Homme ! qui t’aime ainsi pour vouloir te sauver ?

Le tombeau

Une princesse des temps lointains – étaient-ils si lointains que cela ? – s’était fait construire au-dessous de sa chambre, une petite pièce secrète, par laquelle on accédait grâce à un étroit escalier en pierre. Lorsque tout le palais semblait plongé dans le plus profond des sommeils, la jeune femme empruntait discrètement l’escalier pour descendre dans ce qui ressemblait fort à un caveau. Cette belle princesse, animée par une sorte d’appel intérieur très puissant, en dépit de tout bon sens, avait exigé que l’on construise un tombeau, et chaque nuit, s’y glissait afin d’y dormir. Y dormait-elle réellement ? Quelques-unes de ses proches servantes la suivaient avec une déférence sans pareille. Il régnait en ce caveau un pieux silence. Une chandelle éclairait cette sombre cavité. Les servantes s’allongeaient tout autour du tombeau de la princesse. Tant de grâce et de délicatesse accompagnaient cette singulière cérémonie ! La paix descendait en cet endroit insolite et submergeait les jeunes femmes endormies. La princesse se levait toujours vers la deuxième moitié de la nuit, lors que le temps se suspend et bascule dans l’irréalité. Elle effleurait de sa main, avec beaucoup de douceur, la tête de chacune de ses proches servantes. Elles les aimait comme l’on aime ses sœurs. La princesse marchait sur la pointe des pieds et faisait le tour de la pièce en souriant. Elle savait, qu’à ce moment de la nuit, une porte invisible s’ouvrait et qu’elle pouvait rejoindre le vrai monde. C’était ce que le tombeau lui avait appris et tellement d’autres choses inouïes !

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Peinture de Konstantin Egorovich Makovsky ( 1839-1915 )