La jeune femme et le poète

J’ai vieilli, se lamentait un poète, mais j’ai pleuré sur les versants d’une plume qui fleurait le gui et le parfum étrange d’une capucine. J’ai rencontré l’alouette qui volait au-dessus des buissons, et j’ai saisi de mes deux mains champêtres, le myosotis et la pâquerette. La mouche tendait une oreille indiscrète tandis que j’avançais sur un sentier qui nous menait à un village en ruine. Là-bas, les cigales gorgées de soleil nous rappellent la jeunesse fraîche du chèvrefeuille et les vagues aspergées de chaudes écumes ensoleillées. Vaporeuse neige d’une mer au sillage d’un bateau arrimé au large qui s’empresse de jeter aux flots sa folle cargaison. J’ai vieilli, mais je n’ai pas perdu ma jeunesse, le sein chaud d’une prière, le bleu d’une oraison, l’effervescence des mots. Je jongle et cherche les saltimbanques dans les rues désertes. Les montreurs d’ours que je peignais avec la verve des bouillonnants jouvenceaux, les braises incendiaires d’un feu subtil. A partir de la paille des blés en herbe, le feu rit de sa superbe et j’exulte encore de tant d’effervescence libre. Mes yeux se plissent et devant l’indolence et la tiédeur, je cherche non pas à rajeunir, mais que mes multiples lettres lancées au vent de la vie se transforment en gerbe de fleurs que j’offre aux passants. C’est alors que la jeune femme arrive, le sourire aux lèvres et lui caresse le front.

Peinture de Christian Clausen Danish, 1862-1911

Le sourire

Certains hommes deviennent des loups et d’autres des rapaces, et d’autres d’ impudiques cœurs délétères. J’ai très peu connu les hommes, mais j’ai tendu les mains à certains. J’ai perçu de la lumière chez les humbles. J’ai vu aussi certains êtres se métamorphoser. La rencontre est chargée de grands mystères. En allant de par le monde, j’ai même dormi chez des inconnus dont l’hospitalité était une merveilleuse évidence. J’ai tâtonné dans le couloir de la relation, et c’est en marchant lentement que j’ai vu l’autre. Je lui souris, d’abord d’hébétude, puis, je lui souris éternellement. Tu me rencontreras dans ces sourires de lumière, et je marche à chaque instant incognito. Personne ne connaît mon nom, ni mon visage, mais le sourire est ma maison.

Je souris

Durant le périple de la vie, la beauté époustouflante a effacé tout ce qui n’est pas elle et dans le creux des moments, je me suis arrêtée. Comment suis-je à vivre, alors que j’ai tout quitté ? Mon corps est ma demeure et je n’ai pas lutté pour posséder. L’acceptation est telle que la nuit couvre l’incertitude et que les étoiles font naître la sérénité. Mon lit est un cercueil et chaque nuit, j’y meurs. Quand le soleil ouvre mes paupières, j’arrive à peine à le croire. Je m’étonne de vivre sans rien avoir. Les oiseaux pépient et je souris. Le chemin est perpétuel. La certitude vient quand plus rien nous retient. Nous n’avons pas joué. Nous avons regardé la vie comme elle nous regarde. Les rayons du jour ne se plaignent pas. La nuit est tranquille. Je souris.

Correspondances XI

Cher,

La solitude ne nous trahit jamais de nous donner entièrement à cet indéfinissable. La force vient de ce qui nous libère en permanence de toutes les emprises, quelle qu’elles soient. Il existe une forme d’obéissance qui exclut toute autre forme d’esclavage. Bien souvent, les gens ont peur de faire l’expérience de ce qui n’a jamais été exploré. Il existe une sorte de gouvernail qui n’en admet plus aucun autre. Cette solitude renforce en permanence l’observation, et je disais à Abigaëlle abruptement : l’imprenable n’est plus un défi ni même un choix. Il s’agit d’une réponse et soudain, la vie est un tournoiement sans fin. Pour avoir méconnu souverainement cette solitude, nous voici aliénés. Vous souvenez-vous comme nous avons tacitement agréé, non pas notre indépendance, mais notre mutuelle vigilance à ne pas nous laisser envahir par ce qui a tôt fait de nous imposer sa tyrannie, c’est-à-dire ce que j’ose appeler notre asticot prétentieux ? Vous savez comme je suis prompte à l’auto-dérision. J’aime à en rire, parce qu’il est lui-même à me céder à cette autodérision notoire. Sans cette dose d’humour, nous sommes d’un ennui proprement mortel. Cet ennui vient de nos affectations spontanées qui est de nous identifier en permanence avec la vie qui passe. Je crois que cet asticot me chatouille fortement et sans avoir cet excès et indécent penchant à la raillerie qui serait dirigée vers les autres, je m’amuse bien autrement avec mon propre asticot. Ici, il n’est aucune retenue possible. Bien au contraire. Comme nous avons ri ensemble à nous en faire mal au ventre ! Faut-il avoir traversé les fragilités inouïes de notre être pour sourire sans jamais faillir ?

Bien à vous

B.

Feuilles aurifères

S’il n’était ce simple pas, sur lequel mon corps entier repose, et s’il n’était la brise légère aux tréfonds de la terre, s’il n’était le boisement des feuilles aurifères, au murmure des senteurs ancestrales, aurais-je souri à l’étoile ?