Page

Chaque langueur est une page,
Je m’y suis penchée,
J’ai goûté à leur breuvage.

Il avait suivi les pas tracés sur une page blanche, et plus cela se déroulait, et plus la joie augmentait. Il vécut une liesse, puis une autre, et les pages livraient leur secret. Comment faire pour ne plus lire ? La joie avait tout devancé.

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Lire

Se vider pour lire ; se vider pour accueillir ; la toute première lecture, ces ondes furtives, au sein d’un grand Verbe, des milliers de touches légères, des sons qui se propagent, et encore lire, oui, lire, car lire c’est entrouvrir l’instant de son cœur. Telle est la première poésie qui fut la multitude de signes, déferlant tout d’abord en nous-mêmes, puis au large du rayon transperçant d’un ciel, transfigurant toutes choses ; tels sont aussi les mots que l’on cueille à la rosée de l’aube, sans penser qu’un jour cela a bel et bien commencé, et sans penser aussi que cela finira. Lire est une sorte de comptine, de précieux arrêts, d’une suite d’apnées au milieu d’une immense vague. Ah ! que dire de la merveille qui nous attrape et nous retient ? Que dire de ces instants qui ne s’écrivent plus, qui sont simples moments, fusionnants en eux-mêmes, tantôt grondants et tantôt joyeux ? Puis, lire pour se remplir, lire les mouvements d’une mémoire au sein d’un monde étonnant. Lire pour entrer dans les gorges profondes de mots écrits à la sueur des fronts. Lire pour apprendre et laisser le fruit d’un instant devenir l’enseignant. Lire et s’étonner, trouver un autre différent, un sentier, des cris et des pleurs, des silences offusqués, des mots inconvenants, des phrases suspendues dans le tourbillon du vent. Lire et aimer. Puis, lire pour de nouveau se vider. Laisser le torrent charrier tout ce que l’on connaît et traverser les peurs viscérales, les frissons de l’épouvante au milieu de nulle part. Nulle part. Cela résonne comme un abandon, un ultime naufrage, des hurlements. Puis désapprendre et ne plus lire. Tout quitter sans se retourner et soudain, comme en impesanteur, s’envoler.

Instant d’homme

Un jour, je rencontrai une bien étrange personne. L’image de cet homme résonne encore en moi jusqu’à ce jour avec toute la force et la légèreté de son être. Il est des moments qui ne s’effacent jamais. Ils ont la puissance de l’éternité. Il viennent et reviennent, non pas comme des souvenirs qui nous hantent, mais bien plutôt comme le privilège indéniable de l’intensité de la présence. Nous sommes en une sorte d’apnée et l’instant devient signe, langage vibrant, comme si le sens éclatait en mille petits ruisseaux de lumière. L’instant vous submerge, et rayonne tel le plus incroyable soleil. Cet homme, de taille moyenne, assez frêle, mais paradoxalement de grande robustesse, se tenait devant moi et son naturel m’envahit, se logeant dans cette propension naturelle qui peut être aussi la mienne. J’avais remarqué que peu de personnes savent être ainsi et totalement eux-mêmes. Sans doute la peur les donne à ces gestuelles compassées. Je le vis esquisser une sorte de pas de danse, alors que nous nous trouvions dans un couloir d’hôtel. Il traçait une sorte d’arabesque sur le mur blanc, puis il se tourna brusquement vers moi. Je me tenais debout et le regardais m’efforçant de ne pas éclater de rire. Les yeux plissés, il me regardait avec une sorte d’hilarité intérieure, une complicité indéniable. Nous nous étions reconnus. Il m’avait parlé et j’avais compris.

Histoire du mot

Le mot précéda l’intention,
Un oiseau en bout de bras,
Accueillit un fruit mûr,
La parole accentua le signe,
Quand vint soudain l’inattendu,
L’oiseau s’envola éperdu.

Le mot trouva une porte,
Fut délivré de la brume,
La beauté fut comme une rencontre,
Personne ne fut dupe,
Mais le soleil en parle encore,
Sous les ombrages,
Les lettres se révélèrent.

Le mot fut secouru par un aigle,
Il sombra dans les ténèbres,
Quand soudain l’orage le menaça,
Il comprit l’éloge et chanta,
Fait-il partie de ton monde ?
Non, répondit-il, je ne le crois pas.
Pourtant, il le traversa.

Quelle est donc la liberté ?
C’est de manger et de boire,
Puis avoir faim et avoir soif,
Sans éprouver la faim et la soif,
– As-tu compris ?
– Non, avoua-t-il, je ne suis pas sûr.
– Quel est donc le mot qui devient acte ?
– Celui à peine effleuré.