Temporel

Chaque instant, nous mourons ;
Chaque instant, nous renaissons ;
Chaque instant se perd dans le continuum.
D’où vient notre illusion ?
L’enfant tisse au pôle réfractaire, son propre rêve.


Nous nous sommes accrochés à une projection temporelle. L’enfant s’assouvit dans l’inachevé. Il cristallise la matière, solidifie son rêve et fabrique son enfermement. Si nous nous réveillons avant la mort, nous connaissons la présence de l’instant.

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Photographie de Lewis Carroll, Xie (Alexandra) Kitchin.

Rêve d’un discours

Je fis ce rêve inégal, et tu me visitas.
Le bleu d’une étoffe flottait sur nos deux têtes ;
Tu vins en parlant longtemps ; cela m’étonna.
Es-tu à formuler au coucher cette requête ?

Je t’écoute et je me dis que ton cœur t’échappe.
Mais l’air bleu qui plane est chargé de ton discours.
Les âmes… mystère que la raison inadéquate
Ne peut percer sans briser son âpre parcourt.

J’ai marché sur un chemin semé d’embûches.
Quelle grâce d’avoir pu sortir de l’obscure nuit !
Ce long tunnel de vie, le grand préambule,

Mène, à n’en pas douter, au soleil de minuit,
Là où les terres touchent l’infinité du ciel.
C’est là que nos âmes émues se nourrissent de miel.

 


Peinture de Frank Street (1893 – 1944)

Mémoire d’une tombe

L’illusion sans discussion, celle qui vient agrémenter les oreillers délicats des lits abandonnés de tous nos draps. Il n’est guère de remontrance, ni guère d’outrance dans un rêve devenu l’errement de blancs nuages, ceux qui passent. La fin d’un monde. La fin d’un songe. Aux vestiges des chardons, le bourgeonnement du lilas. Cela n’a plus d’importance et aux portes des raisonnements, nous cessons tout bavardage et nous tenons bien plus au doux silence. Entends-tu le premier chant du merle dans les rues désertes et entends-tu le fredonnement de certains oiseaux qui révèlent leurs noms aux frissons d’une aurore ? A qui parles-tu ? Je me le demande. A qui parles-tu, si ce n’est à toi, dans le brouhaha des éloges et les sourdines d’un piano ? Je t’ai vu tenir une lance au lieu de brandir joyeusement les plumetis de l’apesanteur. As-tu vu cette épistémologique trace sur les ruines d’un discours parti en éclats ? La voudrais-tu saisir en posant sur elle, le regard d’une promenade ? L’illusion est une sorte d’ombre venue te faire le récit des dernières nouvelles d’un monde qui prend racine dans le cœur ému par la grâce d’une tombe, et j’aimerais te dire, combien l’Amour commence, et Il commence, là où s’arrête, souvent, la limite de nos bras.

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Peinture de Helen M. Turner

Miroir 鏡子

Où sont partis tous ceux qui ont rêvé, le temps d’une envolée ? Où sont-ils ceux qui involontairement se sont réfugiés dans le rêve et où sont ceux qui n’ont pas vu le rêve les emporter ? En descendant, j’ai vu des gouttelettes et parfois des nuées, les unes enfermées dans leur propre regard ébahi, et les autres cherchant vainement à s’échapper. Je ne pouvais rien faire. Chaque fois que je traversais ce ciel, ils étaient tous hors de portée. J’étendais une main malhabile sans grand succès. Ils étaient pour la plupart enfermés dans le rêve. Etais-je hors du rêve ou bien moi-même à l’intérieur ? Il me sembla que l’on me donna à la lucidité, mais je me méfiais d’elle aussi. Je lui parlais avec beaucoup de douceur et l’invitais à demeurer vigilante, y compris avec elle-même. Je compris qu’il ne fallait pas s’attacher aux représentations qui pouvaient surgir durant le périple. Je vis alors une femme d’assez petite taille, marchant au sein de son rêve, maquillée outrancièrement, portant singulièrement un chignon haut. Sa robe était courte et quand nous nous croisâmes, l’espace d’un instant, elle tourna légèrement la tête vers moi, timidement, osant à peine croiser mon regard. Mais je perçus nettement son mouvement et j’ébauchais un sourire un peu vague, comme pour la rassurer. C’est là que je perçus le rêve de cette femme nimber tout son être et c’est là que je compris ce que pouvait être le Destin. C’est aussi à ce moment précis que la vision englobante du monde actuel me parvint avec une étonnante clarté. Je vis les nuées descendre par milliers et accepter leur sort. (…)

L’ayant suivi

L’ayant suivi discrètement, me faufilant entre les arbres, le cœur débordant de cris sauvages, souhaitant me glisser entre le décor, juste un instant, ouvrant une brèche, devenir le vent qui s’habille de transparence, légère et invisible, je l’ai suivi comme l’on aime, car cet amour est une longueur d’avance avec le silence. L’ayant suivi avec le cœur malade de douleur et ivre tout à la fois, frôlant son ombre pour s’accrocher à l’instant encore trop bref, l’ayant suivi comme dans un rêve, celui de l’effleurement, absurdement, incapable de lui dire les mots qui se glacent, suspendus dans le halo des lèvres. L’ayant suivi, la vie entière, sur un chemin, tantôt de pierres et tantôt de sanglots silencieux, l’ayant suivi dans la douceur du printemps qui nous surprend, au bout de l’allée qui l’attend. Je l’ai suivi, comme l’on dessine un amant, l’amant du rêve que devine le prochain rêve. Je l’ai suivi, pourchassant une histoire que l’on écrit à force d’entendre un son étrange. Durant ce temps, j’entendais la rivière et surprenais les fleurs voler au vent, éprises de ciel. Durant ce temps, les mains inventaient encore la rencontre, de celui qui marche lentement et s’arrête comme pétrifié de douceur muette. Là-bas, il m’attend.

Secret

Pratique la vie, celle-ci te pratique,
Mais n’en abuse pas.
Tel est le secret du rêve,
Qui se met à parler.

J’aimais que l’on me fît rire,
Je vis ainsi celui qui riait.
La farce est loin d’être comprise.
Pourtant, rire est une véritable énigme.

Quand vient celui qui interroge,
Le partage est entier.
Je tendis la main,
Il tint la mienne pour l’éternité.

公案, gōng’àn

Absurdité

荒謬扼殺了一切的價值

Il n’est aucune absurdité. Mais l’absurde conquiert son propre espace. Ne cherche pas l’absurde ailleurs qu’en toi. L’absurdité est réverbératoire d’une phénoménale incohérence.

一隻鳥穿過你的雲

風攪動樹葉

Le rêve agite ses propres feuilles et nous interpelle.

Le vent avait soufflé très fort parce qu’il souhaitait provoquer l’immobilité de l’arbre ; il apprit beaucoup en remarquant son inflexibilité. Toute irréductibilité fait surgir l’impatience de celui qui la méconnaît. La sagesse est profuse, le verbe nous instruit, le livre tourne lentement ses pages. Le rêve devient réalité. Il est comme celui qui marche, attrape les nuages et les noie dans l’infinité.