Aimer

Dans la simplicité,
Aimer, sans la multitude,
Aimer par l’unité.

Au centre, la convergence ; l’essieu, le milieu. Dissolution n’est pas union. Avec mon ami nous parlons longtemps. Nous nous aimons. Nous buvons un café ou deux. Nous contemplons les étoiles et nous remontons jusqu’à Platon. Distillation du temps, recueil ouvert au diapason. Nous aimons ceux que nous visitons et nous leur disons : « Nous vous aimons ! » Le sanctuaire est la rencontre possible. Pour parvenir au véritable sourire, connaître. Pour parvenir au parfait sourire, s’asseoir. Pour parvenir au sourire rayonnant, écouter et recevoir. La rencontre est un long temps, longtemps. L’Amour mûrit hors de la quantité. Comment aimer un à un, sans que ne soit briser le Temps ? « J’aime la rareté », me dit mon ami. – Et qu’est-elle donc ? Le temps de la transformation, le temps de l’in-fusion… Chaque être mérite d’être aimé en sa quintessence. Chaque être mérite que l’on se recueille longtemps avec lui.

Tout ce temps

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Sur la place publique, il se tint bien droit et tapa énergiquement des mains. Il martelait aussi le sol de ses pieds fantasques, en cadence soutenue. Il acclamait ainsi la foule. Je le surpris plusieurs fois, alors que je marchais sans véritable but, mes pas affamés de vieilles ruelles, affamés de saltimbanques, d’êtres perdus, éperdus. Plus d’orgues de barbarie ! Les trottoirs formaient d’étranges arabesques. On aurait cru qu’il s’agissait de flaques de lait. Nous courions, mon père et moi pour attraper le métro, avant que l’immense portique vert ne se referme. Nous étions essoufflés, mais nous riions avec une joie peu contenue. Comme il se tenait sur cette place que nous traversions d’un bon pas parisien, je le regardai longtemps. Mes yeux s’accrochaient à son regard et je lui parlais silencieusement avec tout mon cœur, avec toute mon âme. Il était absent au monde et pourtant le haranguait avec force violences. Son être m’impressionnait. Que clamait-il au milieu de la foule ? Je ne saurais vous le dire. Il me semblait qu’il disait forcément des choses importantes, mais personne ne l’écoutait. Les passants fuyaient leur propre ombre. Ils s’évanouissaient sur les murs de vieilles bâtisses. Puis, alors que nous faisions une énième fois ce parcours, je me retrouvai face à lui, sans l’avoir vraiment prémédité. Alors, il cessa de parler. Il descendit de son estrade improvisée et se dirigea vers moi. Une joie incommensurable m’envahit. Paris disparut. Il ne resta plus que lui et moi. Nous nous tînmes ainsi un long et interminable moment, nous fixant des yeux. Toutes les frontières étaient abolies. L’espace d’un instant qui n’avait plus de nom, nous étions devenus simultanément un seul regard. Mon cœur chavira. Il finit par prononcer ces quelques mots : Tout ce temps et c’est à toi que je parle.

Je suis là

Il n’était pas tout à fait minuit. Elle travaillait sur un projet qui l’occupait depuis quelques jours. L’appartement était silencieux. Parfois, elle jetait un regard sur la nuit profonde qui semblait avoir couvert le grand parc d’un manteau noir. L’immense baie vitrée était située à sa droite. Elle était assise sur un fauteuil à bascule qui lui permettait ainsi de plier aisément ses jambes. Elle aimait particulièrement cette position. Quand elle se sentait lasse, elle se balançait lentement tout en plongeant son regard à l’extérieur. Parfois, elle se levait, enveloppée d’un châle et se tenait bien droite, face à la grande baie vitrée. Ses yeux semblaient captivés par quelque mystérieuse et inconnue destination. Le signal qu’un message lui était parvenu sur sa boite mail retentit. Elle fit un pas vers son bureau et consulta son courriel. Un message pour le moins inattendu, celui d’une récente relation virtuelle, commençait ainsi : Où que vous soyez, priez pour moi ! S. Elle lut et relut le mot, éprouvant soudain une peur indicible. La phrase résonnait pareil à un appel au secours. Que savait-elle du monde ? Elle vivait depuis des années comme une recluse. Peut-être cette personne l’alertait en un dernier recours avant de passer à l’acte funeste ? Il fallait lui donner le change… Coûte que coûte ! Cette personne était là, derrière l’écran, dans son espace secret. Elle la retint comme l’on se retient soi-même, la menant, peu à peu, à oublier son désarroi. Elle jeta une corde solide vers l’homme et écrivit : je suis là. Elle se mit à écrire tout et n’importe quoi, à tapoter sur ce clavier, juste le retenir, puis se retenir dans la nuit noire. Juste l’aimer comme on aime l’humanité entière, sans retenue.

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Peinture de Tom Roberts (1856 – 1931)

Où aller ?

Seule, je sortais et faisais le tour du parc plusieurs fois. Il s’agissait d’un grand parc, peu fréquenté, au demeurant, mais riche d’endroits où l’on pouvait s’arracher du « moi ». Un grand lac, où nageaient plusieurs canards, m’attirait irrésistiblement. Des pontons, bordés de joncs et de massettes, avaient été aménagés et lorsque le soleil réchauffait suffisamment l’endroit, je m’y asseyais et pratiquais une longue méditation. Les canards s’approchaient, et leur présence me mettait dans le plus grand des émois. Je finissais par regarder leur manège avec beaucoup d’amusement. J’écoutais leur conversation parfois très véhémente. Il fallait vraiment voir comment certains se disputaient et comment leur chef, bien avisé, les remettait à leur place. J’observais ces scènes, oubliant le temps qui passe. La nature m’a toujours fait sourire. Je trouve les animaux bien plus humains. Quel ne fut pas mon ravissement lorsque je fus saisie un matin, par le vol d’un héron ! La blancheur de ses ailes avait empli le ciel et il irradiait tel un astre dans la nuit. Il m’arrivait de sortir aussi très tard, souvent vers minuit. J’aspirai à ce que la voûte céleste s’entrouvre et m’emmène ; je murmurais inlassablement cette phrase qui a fait toute ma vie : où aller ?

J’appelais l’invisible, celui que l’on palpe de ses doigts, et j’appelais avec toute l’intensité du bouleversement intérieur, cet invisible qui palpitait au-delà de la raison. Il ne s’agit pas d’une émotion, ni d’une intuition. Le destin cogne si fort que vous courez dans le sens de cet appel. Vous effleurez le ciel avec votre cœur, ou bien est-ce tout simplement lui qui vous effleure ? Vous ne savez plus.

Vous rencontrez alors les dix mille étoiles vivantes de votre espace, vous valsez avec les étoiles de votre éternelle rencontre, et vous comprenez que ces âmes qui vous émeuvent sont les âmes que vous avez déjà rencontrées dans un autre monde et le ciel se déchire, et les âmes accourent, vous les reconnaissez et vous les aimez en silence.

Illustration de Tijana Lucovik

Fereshteh*

L’inspiration vient de deux horizons différents. Plus que tout, l’inspiration est une profonde modulation de l’esprit. Le véritable travail s’opère en plein cœur. Substrat dont la pénétrabilité ne peut en aucun cas advenir d’un artifice. Celui-ci est par nature une tromperie. L’artifice naît d’une dépravation qui pousse l’individu, à son insu parfois, il le faut bien reconnaître, vers la manigance. Les mots entretiennent, selon l’individu, une action assez remarquable. Au cours de notre périple, déjà lointain, nous avions, certes, découvert un autre monde et par lui, nous avions réalisé qu’il existait un grave malentendu avec celui qui nous avait été donné de vivre, presque simultanément, comme une sorte de transfuge inopiné. La lumière est entière ou ne l’est pas. L’on ne peut s’autoriser à être le représentant de quoi que ce soit lorsque notre lumière est inefficiente. Mon travail d’archéologie m’avait appris à m’ouvrir à la nature et à l’intuition. Il est vrai qu’Emily Kaithlyn exerça sur mon être, non pas un ascendant servile, comme on serait enclin à le supposer, mais, bien au contraire, une influence consentie, ancrée dans la confiance mutuelle et la sincérité. Sa personne entière me captivait, parce que cette femme était authentique. Son être résonnait en moi et m’ouvrait à des perceptions peu communes. L’authenticité vous élève. Le reste est, assurément, un marché de dupes.

La magie d’un être vient de ce qu’il fait ressortir le meilleur de vous-même. Il vous apprend à observer, à vous observer, avec cette particularité que seule la subtile intuitivité peut provoquer en vous. Nous commençâmes à être ensemble, Emily Kaithlyn et moi-même, parce que nous l’avions toujours été, et que notre rencontre datait vraisemblablement d’un autre monde. La réminiscence d’une relation est d’une absoluité définitive. Emily Kaithlyn me disait avec beaucoup d’humour : Jeune fille, il n’y a pas grand monde sur terre et nous aurions grandement tort de nous y attarder. Il faut reprendre le travail là où il s’est arrêté, un point c’est tout ! Je savais de certitude certaine que cette femme charismatique disait la vérité. Quelque chose en moi le ressentait si intensément que je me surprenais parfois à trembler, submergée par une émotion indicible.

Néanmoins, amoureuse que j’étais depuis toujours des détails de la vie quotidienne, je ne prenais pas véritablement la mesure du séisme intérieur que je vivais alors. Je continuais ma vie estudiantine avec beaucoup de nonchalance. Je rencontrais parfois d’anciennes connaissances, celles de mon lycée, ou fréquentais de nouvelles personnes, car tout en étant sociale, je me vouais à la solitude avec l’esprit méticuleux des contemplatifs. Avais-je un quelconque mérite ? Depuis toujours, j’aimais me retirer dans le silence de la contemplation, dans sa pieuse inactivité apparente. Je détestais l’agitation et même l’étrange manifestation nerveuse de mes contemporains. J’abhorrais l’affairement. Je n’éprouvais aucune inquiétude quant à mon avenir. Les rivalités et les impostures m’insupportaient. Il me semblait que tout était là et que la vie était un Jardin sans fin. Malgré tout, je m’étais prise de sympathie avec une étudiante iranienne, une réfugiée de la révolution. Elle et son frère avaient atterri à Paris depuis peu. Fereshteh était brune, les cheveux épais et raides ; elle était de taille moyenne, élégante et douce. Nous nous étions rencontrées au cours de Russe. Nous passions beaucoup de temps ensemble. Il me semblait naturel de l’entourer de bienveillance. Ne m’avait-elle pas confié, avec beaucoup d’émotion, le récit des tortures que sa famille avait subies, simplement parce qu’ils étaient sunnites ? J’étais atterrée. Ses parents avaient tout sacrifié afin d’éloigner leurs deux enfants. Ces derniers vivaient dans un petit appartement, sous les toits de Paris et poursuivaient leurs études. Fereshteh me disait que, son frère et elle, avaient été de grands privilégiés, contrairement à certains de leurs compatriotes, la richesse personnelle de leurs parents leur avait ouvert les frontières et permis ainsi d’échapper au chaos que subissait l’Iran. Mais Fereshteh se sentait seule et isolée, totalement perdue dans ce vaste Paris. Son visage laissait souvent entrapercevoir un voile de tristesse insondable. J’étais émue jusqu’aux larmes par son petit être. Je me promis alors de veiller sur elle et de l’entraîner dans la joie simple de l’existence.

*Prénom iranien qui signifie petite fée.

©Béatrice D’Elché

Le vieil homme hébété

Comme sont belles toutes les saisons, et comme sont belles toutes ces feuilles éparses, et comme elles nous chantent leur histoire, et comme chacune est une douce invitation ! Frémir, comme le plus beau des sortilèges, le frisson de l’hiver, la chaleur d’une attention. Imperturbable et constante. La nuit enveloppe le jour de sa bienfaisance et même si nous apparaissons dans la simplicité d’une main qui sème, nous aimons comment l’on nous apprend à aimer et comment l’on est sorti de notre emprisonnement, et comment l’on brandit fièrement le flambeau d’une flamme puissante et invincible. Un vieux monsieur grincheux se plaignait sans cesse, car la vie avait coulé et que ses jours dans l’hiver diminuaient de façon remarquable. Quand je me suis retournée sur le chemin, il claudiquait et houspillait le monde. Il n’aimait pas la jeunesse et je l’écoutais avec beaucoup d’attention. Ses jambes étaient arcboutées et son dos voûté ressemblait à un vieil arbre noueux. Il avait plaqué son masque sur le visage et ses yeux ressemblaient à ceux d’un dément. Un enfant passa et le vieil homme lui jeta un regard de travers avec visiblement une hostilité à peine déguisée. J’éprouvai une forte douleur à la poitrine et me mis à presser le pas. Puis, mue par une sorte d’instinct, je revins vers l’homme. Celui-ci me regarda avec insistance, puis abaissa son masque d’une main tremblotante. Je lui lançais alors doucement : ça va aller. Tout va bien. Et lui de me regarder l’air hébété.

Correspondances XLIII

Très cher à mon cœur,

Réenchanter le monde ne veut absolument rien dire. C’est en nous que le monde est enchanté. C’est bien en nous qu’il est éclairé, car notre regard ne vient pas de l’extérieur, mais bien de notre cœur. Il y a quelques jours, j’écrivais à une très grande amie, une amie plus âgée que moi de près de vingt ans, Martha, avec qui je vis un lien très profond, au-delà des mots, au-delà du temps, au-delà même de l’espace et Martha qui traversait une phase quelque peu houleuse en est venue à relire nos entretiens ponctuels. Nous avons effectivement beaucoup parlé, beaucoup partagé toutes ces années, et comme Martha fait partie de cette génération qui a appris la sténo, elle a méthodiquement inscrit sur des petits carnets nos dialogues. Je ne le savais pas. Mais elle n’a jamais perdu aucun de nos échanges. Il faut dire que Martha est quelqu’un de très engagée dans la voie spirituelle et son parcourt est d’une telle et rare intensité. J’ai toujours été étonnée de notre attachement mutuel. Ne l’ai-je pas vénérée par moment, comme l’on vénère la lumière ? Si elle a considéré nos propos comme capitaux, je puis affirmer que mon amour pour elle est un des plus grands cadeaux que j’ai reçu dans la vie. Je l’ai évoquée dans certains de mes écrits (car, oui, il faut vous le dire, Emily Kaitlyn existe bel et bien), et notre compagnonnage est si fabuleux qu’il peut sembler incroyable. Nous avons ensemble parlé de l’enchantement perpétuel du monde, non pas en tant que société, mais en tant que puissance du vivant. Pour celui qui sait voir, la vie est un véritable conte de fée. Une fois que nous entrons au cœur des choses, la vie est un parcours inouï de sens, de merveilles, de beauté. Même au milieu des tourmentes, il n’est plus aucune tourmente. Pourquoi ?

Réenchanter le monde signifierait que celui-ci aurait perdu de son pouvoir enchanté ? Alors, il faut s’être éloigné considérablement de cette réalité pour ne pas avoir vu que le monde nous enchante, ici, en nous, ailleurs, partout. La vie est plus intelligente que l’on veut bien l’admettre. La vie est sagesse, beauté, force, lois, organisation et l’homme est lui-même un enchantement étonnant. Je n’entrerai pas dans les menus détails de notre échange, Martha et moi, mais nous savons, avec cette complicité infaillible que nos âmes fécondent jour après jour la rencontre avec le Seigneur de ce monde. Il nous en a laissé des traces ainsi que l’empreinte intelligible qui est l’enchantement même.

Votre B qui vous serre fort tout contre elle.

Instant d’homme

Un jour, je rencontrai une bien étrange personne. L’image de cet homme résonne encore en moi jusqu’à ce jour avec toute la force et la légèreté de son être. Il est des moments qui ne s’effacent jamais. Ils ont la puissance de l’éternité. Il viennent et reviennent, non pas comme des souvenirs qui nous hantent, mais bien plutôt comme le privilège indéniable de l’intensité de la présence. Nous sommes en une sorte d’apnée et l’instant devient signe, langage vibrant, comme si le sens éclatait en mille petits ruisseaux de lumière. L’instant vous submerge, et rayonne tel le plus incroyable soleil. Cet homme, de taille moyenne, assez frêle, mais paradoxalement de grande robustesse, se tenait devant moi et son naturel m’envahit, se logeant dans cette propension naturelle qui peut être aussi la mienne. J’avais remarqué que peu de personnes savent être ainsi et totalement eux-mêmes. Sans doute la peur les donne à ces gestuelles compassées. Je le vis esquisser une sorte de pas de danse, alors que nous nous trouvions dans un couloir d’hôtel. Il traçait une sorte d’arabesque sur le mur blanc, puis il se tourna brusquement vers moi. Je me tenais debout et le regardais m’efforçant de ne pas éclater de rire. Les yeux plissés, il me regardait avec une sorte d’hilarité intérieure, une complicité indéniable. Nous nous étions reconnus. Il m’avait parlé et j’avais compris.

Correspondances XXXVII

Très cher,

Personne ne peut s’interposer entre ce qui est et la vie elle-même. Voilà pourquoi, quand je marchais tout à l’heure, dans le resplendissement des gigantesques nuages et même tout là-bas, alors que la montagne nous ceignait de ses larges bras, tandis que je riais à la vue du merle courant le long du muret, m’émerveillais du lilas voluptueux gorgé de pourpre et plus loin de lie de vin, et que le choucas répondait à mes pas solitaires, et que la ville était tout à moi, comme perdue dans sa réclusion, se moquant de nos peurs, se dressant fièrement, je me disais : je marcherai sans la montre au poing, faisant fi de certaines absurdes lois et que l’on vienne et me dise de ces choses, alors je montrerai le ciel resplendissant et je leur dirai : voyez, voyez comme c’est beau. Ici, l’éternité qui nous enivre et rien ni personne ne peut nous l’enlever ! Mais la ville est sage. La ville est une précieuse citadelle, la tour de nos rêves. La ville ne dort pas. Elle est puissamment intelligente. Même s’ils ont un peu peur, même s’ils sont gentils, les habitants ont le pouvoir encore de sourire. Je rencontre cette dame dans l’allée et lui lance un joyeux bonjour, lui demande si elle va bien, et la voilà qui veut s’excuser d’être sortie et moi de lui répondre, très simplement : se promener est encore meilleur pour la santé. Il ne faut pas avoir peur. Alors, la voila tout émue et qui repart ravie. Non, la vie ne nous fait pas peur et la nature nous parle et nous dit de ces choses qui valent bien toutes les secondes durant lesquelles nous sommes absents à elle.

Bien à vous,

Votre B.

Le marché Brassens

Dans certains quartiers de la capitale, le malheur erre indéfiniment, et les entrailles fourbes de la ville s’accommodent, sans qu’aucun discernement puisse se faire, de toutes les infamies et les vilenies du siècle. Parcourant ce Paris, dans les poussières nerveuses du mouvement incessant, la misère m’a côtoyée. Je l’ai vue, comme on voit la beauté et la hideur. A l’époque, j’étais étudiante à la Sorbonne, inscrite au département des Lettres classiques, avec une mention particulière, celle de Littérature générale et comparée. Je suivais également assidûment les cours libres d’un pédagogue* qui avait étudié la gestion mentale, en avait fait son principal objet d’étude, objet d’étude qui avait été également le seul engagement de sa vie durant. Il avait observé les phénomènes de la gestion mentale, celle de l’acquisition des connaissances, celle aussi de la transmission des savoirs ainsi que de la mémoire humaine, et il avait, de fait, établi une didactique de l’enseignement. Plus tard, je pus mettre en pratique cette méthodologie novatrice avec grands succès, je le reconnais volontiers, car il s’agissait d’un enseignement qui n’éludait aucun des aspects psychiques, sociaux, et même spirituels des élèves. Quand je sortais de mon séminaire de Lettres, je descendais lentement les escaliers en bois qui grinçaient irrésistiblement sous nos pas, et je m’arrêtais au premier étage, m’enrichissant des quelques bribes du cours magistral de théologie. Puis, je poursuivais ma descente jusqu’au grand hall. J’aimais traverser Paris à pieds. J’habitais dans le quatorzième arrondissement, dans un de ces immeubles en briques rouges. Non loin de Porte de Vanves se tenait le rendez-vous incontournable, celui qui nous invite presque à notre insu, à la quête, celle qui semble être, aux premiers abords, sans but défini. Le marché aux livres anciens est à lui seul les prémices d’un voyage, celui que l’on espère secrètement, celui qui nous poursuit longtemps, celui qui nous bouscule incontestablement, jusqu’au plus profond des racines de nos convictions les plus intimes. Y avait-il autre endroit plus opportun et plus symbolique que le marché Brassens pour faire la connaissance d’Emily Kaitlyn ?

*Antoine Payen de La Garanderie