Les temps sont bien « étranges »

Les temps sont bien étranges, me déclarait une pharmacienne de garde dernièrement (tout juste cet après-midi). Nous ne sommes plus maîtres de nous-mêmes, une grande confusion semble régner, des contradictions en permanence… Cette pauvre femme, d’une gentillesse et d’une proximité peu communes, tentait vainement de se confier. Je la sentais fragile et même quelque peu fébrile. Que se passe-t-il donc ? Quel est cet étrange vent qui souffle et qui semble terrifier les plus solides d’entre nous ? Lorsque nous grattons un peu, les masques tombent et une certaine détresse se manifeste. Les gens attendent de voir les vrais visages, ceux du cœur, ceux de l’âme. Une sorte de dégoût et même de tristesse se révèlent.

La paix, à quel prix ?

Les hommes ont toujours tué d’autres hommes, pour une raison ou pour une autre. Il me semble qu’il n’y a aucune raison pour tuer son semblable. Aucune cause n’est assez bonne pour justifier cela. Je me suis penchée sur la question depuis mon adolescence. J’ai lu tant d’ouvrages d’idéologies différentes qui ne m’ont jamais donné envie de me battre. Le seul combat est en soi. Tous ceux qui n’ont pas mené ce combat sont de potentiels tueurs. J’ai fréquenté beaucoup de gens et dès que j’ai senti la couardise, la méchanceté, les langues de vipère, j’ai marché de l’autre côté, sans regret.

Béatrice le 24/02/2020

Correspondances XXVIII

Cher,

A l’intérieur, il est comme un point de rencontre, et c’est là que nous nous visitons. Sans cela, il n’est que projections. Il est vrai que l’instant est roi, tout comme le silence, tout comme les actes, tout comme le vivant, parce qu’il est une essence, et sans elle, que serions-nous ? Que serait par exemple le goût d’une orange, si son essence n’était pas celle d’une orange ? De même que serait le vent s’il n’avait pas sa qualité intrinsèque ? Une rencontre possède aussi son essence. Elle est n’a pas besoin d’une présence physique, mais surtout d’une soutenue intention. L’on cultive son morceau de terre, et nous le laissons aussi parler. La terre est palpable, tout comme elle ne l’est pas. Notre toucher correspond sans conteste à notre propre conscience de l’essence des choses. Goûtons à l’orange, respirons son parfum. Pourquoi nous est-il à la fois si familier et à la fois si étranger, renouvelé qu’il est en permanence dans sa singularité propre ? Si je ne vis pas l’orange en moi, je ne peux la vivre à l’extérieur de moi. Tout est une question de correspondances. A force d’être saisi par le silence, nous devenons le silence et de fait, nous entrons à l’intérieur de la perception du silence. L’intérieur est un déploiement de gestes, de non-gestes, de découvertes et de mystères. Je sais que l’orange est à me dire des choses sur moi-même, mais aussi en moi-même. Pourquoi ? Quand nous entrons en silence, nous entendons et nous touchons. Nous marchons avec, nous parlons avec. Nous ne sommes pas à nous réduire. Nous sommes à accueillir. Tout ce qui vient de l’essence est vérité. Je n’en doute pas une seule seconde. Alors, nous ne sommes jamais des étrangers l’un pour l’autre. Nous sommes le pur moment qui regarde le moment, puis qui regarde encore dans le regard qui est l’essence même du regard.

Votre B.

Correspondances XVI

Cher,

Comme j’aime nos rendez-vous que vous avez marqué de votre empreinte, et j’aime la douceur qui émane de votre être. J’avais parcouru en amont quelques unes de vos compositions, et de même, j’avais surpris, en certains de vos écrits, le même esprit qui se love comme une chair au verbe, comme un effluve au corps de l’âme. J’avais déposé les armes. De fait, je le croyais. Nous venions de traverser d’incroyables contrées, nous avions été pris par la vague qui submerge tout et qui nous avait laissés dévastés. La vie se résumait à cet étroit passage. Il n’y avait plus rien alentour. Je vous avais confié quelques bribes de cette effroyable expérience. Mais, quelque chose de plus fort m’avait soulevée sans que je ne sache comment nommer cette imprévisible puissance. Je vous écrivais presque à tâtons, ne sachant plus rien de ce monde. On m’avait déposée sur un vierge rivage et comme je me levai doucement, je découvris, avec le plus grand étonnement qui soit, ce qui n’avait jamais péri. Outre cette expansion, outre cette imprévisible dilatation, je me sentais en paix. Ma fragilité se reposait en votre force. Je rencontrais votre esprit, je rencontrais votre être-au-monde. Lors que l’enfantement a lieu, nous sommes l’enfant et la mère. La mère en moi vous recevait. Votre propre fragilité vous donnait à votre force. Jamais nous ne jouâmes à être autre que nous. Nos expériences mutuelles nous avaient menés jusqu’en cette ouverture, et même s’il demeurait des scories, nous savions les voir et les vivre comme ne faisant plus partie de notre réalité, car chacun nous avions été en une longue et indicible quête spirituelle. Notre rencontre n’était pas uniquement la nôtre, elle devint très vite le jaillissement de notre amour inconditionnel. Chaque pas fut une pierre posée. Nous nous rencontrâmes sur la passerelle qui faisait effectivement la jointure de nos deux mondes. Nous sommes nés ce jour-là.

Correspondances XII

Cher,

Je continue de vous écrire et de vous nourrir dans l’espace devenu inévitablement le lieu intemporel, le lieu existentiel de notre relation. Quand nous débutâmes cette correspondance, vous manifestâtes votre surprise. Sans doute ne pensiez-vous pas, qu’à l’image de mes écrits, j’étais celle-là même. Quand bien même nous nous déployons durant la vie qui nous est donnée, nous ne changeons pour ainsi dire jamais. Chaque fois qu’il m’advenait de passer d’une étape à une autre, je n’éprouvais fondamentalement aucune surprise, puisque je ne sentais pas que j’étais finalement devant l’inconnu. Bien au contraire. J’étais plutôt étonnée de voir combien nous étions fidèles à ce qui est en nous, malgré les complexités traversées. La constance se déploie et nous enseigne. Chaque abstraction s’extraie des émotions aliénantes. Plus il nous est donné d’observer, et plus cela est à se dire, sans posture, sans mensonge, sans tromperie. A quoi cela pourrait-il bien nous servir de nous maintenir dans l’illusion ? Aujourd’hui, vous savez, que très tôt l’écriture a été le plus grand outil d’ancrage et de réalisation durant notre petit passage visible sur terre. Les mots nous offrent le moment d’une incisive mesure, l’instrument qui nous apprend à être sans fioriture, le miroir, le reflet, et l’interprète. Les mots ne se sont pas servis de nous, mais nous ont servis, avec cette acuité régulière qui ne nous a pas échappé et j’ajouterai même qu’ils nous ont plutôt impitoyablement bousculée. Ils nous ont donné aussi à respirer les mots de tous, c’est-à-dire l’âme de tous. Les mots ne nous piègent pas. Ils ne sont pas dupes de nos usages. Le vrai mot est un mot qui nous pointe du doigt. Il ne nous lâche pas et nous cherche inévitablement, tout comme la vision du monde est le corps d’âme et d’esprit qui se révèlent. Vous l’avez justement compris. Vous même, ayant l’expérience réelle et révélatrice de votre écho-au-monde. Je vous remercie pour m’avoir permis de vous écrire, de vous rencontrer, de vous recevoir, de nous mettre en cette harmonie. Je continuerai, car tel est notre vœu mutuel.

Bien à vous,

B.

Correspondances VI

Cher,

Je relis notre correspondance, comme la pure essence de notre élan. Suis-je à nous visiter, à tout actualiser comme vous m’en fîtes la remarque dernièrement ? Que vous ai-je donc répondu alors ? Il me semble que je revisite effectivement le jardin présent. Certes, parfois, nous avons cette tendance à penser que tout nous est acquis, que, la chose entendue, nous n’avons plus rien à entretenir. Or, le jardin est précisément ce que nous cultivons et de vous relire, de me redonner à cet instant n’ôte en aucune façon le charme de notre présente présence. Mais, avons-nous uniquement voulu nous nourrir à la sève de notre être ? Nous sommes-nous volés ces moments ? Très tôt, en ce puissant élan de nos âmes, nous avons trouvé la clé de notre accord. N’est-ce pas ? Celle-ci est à l’unisson du champ de vie qui s’offre ici, l’unique son en harmonie avec le vivant. Nous avons mutuellement franchi une passerelle et nous avons avancé chacun l’un vers l’autre, à pas égaux. Cette réalité s’impose à moi comme une évidence que je ne peux nier : nous sommes les géomètres de l’espace-temps. Non pas celui qui se donne par nos sens externes, mais tout d’abord par notre corps vibratoire, sans doute aussi notre corps de mémoire. Qui sommes-nous ? Nous a-t-on appris à laisser les choses nous parvenir ainsi, en les renouvelant ? Après avoir fait le tour de la question, un tour existentiel, d’abord embryonnaire, puis allant vers la complétude progressive en ces circonvolutions larges et bien souvent resserrées, nous avons, ce me semble, appris à être des apprentis.

Bien à vous,

B.

Correspondances V

Cher,

La liberté n’a pas le goût des dérives, ni ne peut être une déconsidération du respect de notre personne et donc de l’autre. La liberté est ce qui fait tomber le faux et qui fait apparaître la lumière. J’ai répondu à votre requête avec une grande circonspection, mais aussi le plus naturellement du monde. Ce que je venais de traverser, ce que j’avais appris, à l’instar de ma propre volonté, me permettaient d’entrer d’emblée en votre longueur d’onde. De fait, je vous sentais aussi en ces ondes bienveillantes, lissées de vie, érodées d’épreuves. J’avais reçu vos mots en toute objectivité. La résonance qu’ils me procuraient était claire, limpide, authentique. Je ne suis pas à écrire que je percevais l’absolue perfection en vous, ni en moi, du reste. Quand même la perfection est partout, et son appréciation relève d’une perception autre que celle que nous vivons quotidiennement, mais pour nous exprimer en termes plus communs, plus accessibles, je savais que ni l’un ni l’autre n’étions aboutis. Je suis sûre que la perfection réside, d’abord et avant tout, dans la totale bienveillance. C’est cela même qui donne à chaque pensée, à chaque acte, leur note de douceur. L’amour nous enveloppait de toute son immensité universelle. C’est par notre perpétuelle quête intérieure, celle qui s’inscrit en l’instant vibrant, que l’amour n’est jamais réduit à l’égocentrisme. La vie nous donne le temps d’apprendre. La vie nous donne le temps de donner. Elle est aussi la vigilance qui nous oriente sagement. Ainsi sommes-nous libérés de nos prisons.

Bien à vous,

B.

Correspondances IV

Cher,

Le toucher de grâce est sensible tel le souffle dans un branchage. Vos pas étaient mesurés, tandis que je me tenais droite en cette expérience de vie qui m’avait donné, non pas à la méfiance frileuse, mais plutôt à la plénitude de l’être. Plus tard, c’est vous même qui me parlâtes de vigilance. Si une profonde sympathie est de suite notre ressenti, nous avons tous deux posé parcimonieusement les pierres de l’édifice de notre relation, nous les avons posées doucement, au fil des moments, moments qui du reste se décuplaient malgré nous en l’infini. Nous ne respirions que lentement. Vos mots me touchaient. Vos réponses courtoises et vos silences tempérés me mettaient en cette vibration que j’aime et que je sais reconnaître. Notre corps vibratoire ne ment jamais. D’ailleurs, il est sans doute ce qui nous échappe le plus, malgré nous. L’on peut être révérencieux, ou même frustre, cela ne change rien à notre nature intrinsèque. J’avais compris depuis quelques temps que notre nez possédait des facultés que l’on avait hélas réduites au simple odorat. Or, s’il est vrai que le nez est le révélateur sensible des odeurs distinctes, il existe certaines senteurs qui relèvent plus du cœur et c’est alors que notre nez devient le parfait instrument de mesure de la vibration des corps, de tous les corps, j’entends, sans distinction. Quand nous savons prendre le temps de respirer, et que nous nous y abandonnons, nous finissons par découvrir mille et une subtilités qui flottent en permanence comme autant de langage olfactif insoupçonné. Langage du corps dense et éthérique. C’est ainsi que le temps que l’on suspend, devient étrangement un espace. Cet espace lui-même devient le lieu de l’expérimentation multiple de toutes nos possibilités d’être-au-monde, car nous ne sommes plus dans les projections mentales. Nous arrivons vierges de toutes considérations et de toutes idéologies.

Bien à vous,

B.

Correspondances III

Cher,

Nous n’ajoutons rien, nous n’enlevons rien. Nous ne pouvons désirer changer les choses qui ne changent pas. Pourtant, vais-je mettre un corps à tout ceci, un décor ? Vais-je flanquer mes mains nues, agrippées à je ne sais quoi, vais-je les lancer tout contre la montagne, là, où je vous ai rencontré, naissance de notre intimité ? Vais-je faire le récit de la quotidienneté ? Vais-je donner une mesure à ce qui est, à ce qui n’est pas ? Je contemplais en silence les étoiles en cette nuit d’octobre et je vous entendis arriver, comme la douceur la plus attendue, la plus insolite, la plus inattendue aussi. Les mots dansaient par millier dans ce ciel tiédi encore par les derniers soupirs de l’été. J’étais en cette inspirante solitude, celle que l’on chérit à bras-le-corps dans la chaleur d’un vieux châle, un châle bien usé. A votre apparition, j’éprouvai comme une étendue d’étoiles au firmament, j’éprouvai le soleil vivant d’une matinée boréale. Malgré tout, je pris le soin, le soin très minutieux de fermer la porte, doucement, de la refermer sans m’y attarder, sans crainte, sans la moindre émotion, sans la moindre hésitation, sans le moindre débordement aussi. Les étoiles dansaient et cela me suffisait.

Bien à vous

B.

Correspondances II

Cher,

Ne me demandez pas de vous répondre de suite, car je n’en ai ni la force, ni même le véritable désir. Suis-je en mesure de tout vous dire ? Les transparences sont souvent les opacités inavouées de l’autre à vous recevoir, à nous engager ? L’entendement est une bien fragile entente. S’agit-il d’un consensus mutuel ? Il faut beaucoup de complicité et sans doute un nombre infini de sincérité pour engager le véritable dialogue. Quels sont les nœuds qui finissent par nous acculer à tous ces malentendus ? Je ne désire pas être dans les reproches, ni même les revendications, puisque nous avons maintes fois banni ce langage entre nous. De s’élancer dans le vide est un risque majeur, mais aussi la plus étrange des aventures. Nous entrons au plus juste, au plus vrai de nous, quand il n’est plus aucun filet qui nous rattrape et il nous suffit d’être dans la simple joie de nous retrouver. Nous avons pourtant été d’une grande vigilance, celle qui est de prendre le temps. L’avons-nous réellement pris ? Pouvez-vous me le confirmer ? Les mots s’étranglent sur le papier. Vous m’en voyez désolée. Je ne peux continuer cette conversation.

Bien à vous

B.