Correspondances XVIII

Cher,

Nous ne venons pas au monde, nous sommes en lui depuis toujours et s’il est une ivresse, elle est en la vie elle-même. Vous n’avez opposé à notre discours commun – et je souligne commun – nulle argumentation, ni la moindre polémique. La réactivité caractérielle est devenue une légitimité qui n’a aucun sens de nos jours, puisque essentiellement impulsée par les émotions diverses et non pas par cette fluide sensibilité qui, à tort, s’est trouvée reléguée au même rang que les diverses submersions psychiques. Nous nous sommes d’emblée compris sur ce point. D’ailleurs, nous nous sommes laissés à cet espace nécessaire afin de nous accueillir. Il était hors de question de devenir un scénario de reconnaissances égotiques à n’en plus finir. Ni vous, ni moi ne pouvions nous y résoudre, ni même nous y enfermer. Bien évidemment, la justesse dérange. Qu’en serait-il des disharmonies consenties en musique ? Les déstructurations en tout genre reproduisent uniquement des limitations de vue. Nous avions cette maturité spirituelle de n’exclure rien, mais aussi de ne jamais nous réduire à nous-mêmes. Nous avons pris le temps. Ou plutôt, je devrais dire que nous avons laissé le hors-temps nous envelopper de la dimension du hors-temps. Vous m’avez enseigné, réactivé certains points et je vous ai écouté. Quand l’être ne se sent pas en danger, quand la rencontre ne procède d’aucune stratégie, quand l’instant est son seul lieu, il écoute en silence. Il écoute lentement et laisse agir ces dimensions puissantes du Vivant. Je vous avais évoqué cette extraordinaire histoire du disciple qui au pied de la montagne, avant de rejoindre le sage qui vivait en ermite tout là-haut, avait formulé une longue prière en demandant à Dieu de lui ôter toutes les connaissances qu’il avait acquises, sachant que ces connaissances étaient purement spéculatives. Nos rencontres sont en permanence de longues rencontres de non-connaissances. Nous ne savons rien, nous accueillons. Mais, ne m’avez-vous pas moult fois répété : il faut du temps pour ne rien savoir…

Bien à vous,

B.

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Correspondances XV

Cher,

Nous avons un rythme bien commun, et nous le reconnaissons volontiers depuis que nous nous sommes rencontrés. Vous souvenez-vous comme à de nombreuses reprises, nous pleurions ensemble ? Loin de m’en étonner, je savais que nous pouvions vivre cela sans qu’il soit besoin de nous cacher. J’ai vécu de grandes amitiés, des moments de compagnonnage, de belles rencontres. La plupart du temps, je me jetais à corps perdu dans ces relations quasi passionnées. Mais, l’étaient-elles véritablement ? Il s’agissait d’une promptitude en mon être à entrer dans le moment vrai. Je me souviens d’une étrange conversation, avec mon amie Isabelle (nous avions respectivement dix et onze ans) et nous étions à parler de choses et d’autres quand, je me suis retrouvée, soudain à lui répliquer fougueusement : mais tout est vrai ! Ici est la vérité ! Elle me fit une moue réprobatrice, avec un drôle de regard insistant. Je ne comprenais pas pourquoi elle niait cela et lui lançai alors : ici est la vérité ! J’en suis sûre. Je sais que la conscience se dilate et nous prend en otage. Depuis, je n’ai à aucun moment, considéré qu’une chose pouvait être fausse. Là n’est pas le problème. Bien entendu, j’ai remarqué que nous étions bien souvent décalés avec les gens, décalage qui se proposa comme une sorte d’énigme que j’aspirais à comprendre et à résoudre. Avec le temps, je réalisais même, hélas avec beaucoup de tristesse, que nous pouvions ne pas nous comprendre. La plupart des gens se réunissent autour de leurs émotions respectives, de leurs intérêts communs, de la peur d’être seuls, mais n’ont pas d’autres ancrages. C’est à cause de cela que je pris de la distance et vécu comme recluse durant de longues périodes. Dès quinze ans, je me mis en retrait. Je lisais beaucoup. Je pensais trouver des solutions dans les livres, dans les expériences des uns et des autres. Je constatais avec une sorte de vide, de goût d’inachevé qu’il n’y avait, la majorité du temps, que des labyrinthes. Je ne voulais pas de chemin de errance, ni de remplissage compulsionnel du temps. C’est ainsi que je décidai de poursuivre ma quête. Qu’y avait-il au-delà des émotions, si furtives au demeurant, qu’y avait-il au-delà de nos questionnements ?

Bien à vous,

Votre B.

Chair du silence

La femme est de bonté, chair du silence, quand ses yeux marquent de franges ombrées le culte intuitif et qu’ils deviennent enfin l’expression primitive du rêve qui dérive sur les longues perplexités, et quand le temps l’étreint du soupir, elle tourne la tête brusquement comme surprise. Le ciel enveloppe ses pensées et le corps fait un pas vers l’intérieur. Ô femme, ta voix nous appelle depuis cette réalité que l’on étouffe par le bruit incessant.

Geste furtif

Cheveux sauvages, indisciplinés, au soleil enivré, frappé soudain par une sorte de rationalité ordonnée, ton cœur sursaute, et la vision intérieure d’une prodigieuse et incandescente vérité, dans les flamboyances de la matière, quand l’esprit visite la terre et que tes pas esseulés, au milieu de la forêt, te donne à t’arrêter. La pluie forme sur les cheveux de fines gouttelettes. J’ai surpris ton geste furtif.