La pluie a semé sa Joie

Il est des moments de pluie qui nous parlent. Chaque goutte devient une douce confidence. L’éclat de la main cueillant les perles et l’on penche la tête pour entendre le chant d’amour. Telle beauté dévore l’insolente rébellion. Nous n’écoutons pas les rumeurs du monde et nous savons que la Sagesse est deux ailes équilibrées. Ni à droite, ni à gauche, et la mort effleure la vie, tout comme la vie effleure la mort, constamment. Maintenant, les yeux sont l’autre monde et ineffable voix de l’amour. Il nous encercle de Ses deux Mains, et tout a basculé. Le Souffle léger est le bruissement d’une Visite. Tout est Remerciements. Tout est sourire, car tout est bien.

L’ayant suivi

L’ayant suivi discrètement, me faufilant entre les arbres, le cœur débordant de cris sauvages, souhaitant me glisser entre le décor, juste un instant, ouvrant une brèche, devenir le vent qui s’habille de transparence, légère et invisible, je l’ai suivi comme l’on aime, car cet amour est une longueur d’avance avec le silence. L’ayant suivi avec le cœur malade de douleur et ivre tout à la fois, frôlant son ombre pour s’accrocher à l’instant encore trop bref, l’ayant suivi comme dans un rêve, celui de l’effleurement, absurdement, incapable de lui dire les mots qui se glacent, suspendus dans le halo des lèvres. L’ayant suivi, la vie entière, sur un chemin, tantôt de pierres et tantôt de sanglots silencieux, l’ayant suivi dans la douceur du printemps qui nous surprend, au bout de l’allée qui l’attend. Je l’ai suivi, comme l’on dessine un amant, l’amant du rêve que devine le prochain rêve. Je l’ai suivi, pourchassant une histoire que l’on écrit à force d’entendre un son étrange. Durant ce temps, j’entendais la rivière et surprenais les fleurs voler au vent, éprises de ciel. Durant ce temps, les mains inventaient encore la rencontre, de celui qui marche lentement et s’arrête comme pétrifié de douceur muette. Là-bas, il m’attend.

Long rêve

Photographie prise par l’auteur, le 29/01/2021

J’étais un homme des cavernes et me réveillais avec le chant du soleil. Je poursuivais un rêve bien au-delà des rochers, et m’asseyais pour inscrire les heures, comme l’on inscrit son bonheur, celui que l’on sait parfait. J’aime la caverne qui m’abrite et le feu qui me réchauffe. Le matin laisse passer quelque œuvre, le soir, la forêt chante et répand sa clameur. Je suis un homme des cavernes et je passe des heures à marcher dans la plaine sans me soucier de rien. La douleur ne m’arrête pas. La rivière caillouteuse ne m’indispose pas. Je la traverse pieds-nus et l’eau froide transforme ma fatigue en douceur. La nuit tombe et la lune poursuit son chemin. Cette nuit est mon amie tandis que les jours s’équilibrent et les nuits veillent. Tous vivent en harmonie et notre cœur vibre au son de l’univers. Le grand cerf s’élance vers les hauteurs et le loup partage en secret les pitances avec ses frères. Les animaux parlent et font un cercle autour des étoiles. Ce moment n’a jamais cessé d’être puisque je me rappelle de tous ceux qui ont plongé au creux de mes pupilles et s’y trouvent encore. La forêt possède un cœur et, chaque soir, je l’entends battre au diapason avec le mien. Le feu crépite entre deux pierres et il me souvient d’un futur qui déplore l’essentiel et le méprise à tort. Mon frère d’un autre monde est venu me voir. Il semble complétement démuni devant ce qui lui semble soudainement l’évidence. Je lui offre de s’assoir car je le connais bien. Mon frère pleure longtemps et je n’esquisse aucun geste. J’attends en silence que ses sanglots cessent. De longs siècles nous séparent. Je le regarde. Il lève la tête, tandis que secoué encore par de violents soubresauts, il aperçoit le grand cerf qui l’observe. Il se tourne vers moi et dans le silence frissonnant de la nuit, il essuie ses dernières larmes, celles du long rêve.

Je n’étais pas inculte, contrairement à ce que mes frères du monde futur croient et tout ce que j’éprouvais était enseignement. Nous parlions des heures entières avec les astres et ceux-ci nous répondaient aussitôt. Nos conversations étaient multidimensionnelles. Nous étions chez nous. Un brin d’herbe nous invitait au voyage. Le monde était un grand livre ouvert et la joie débordait comme une eau abondante dans un désert. Nous ne connaissions pas le malheur. Rien n’était souffrance. Comme nous voyagions dans le futur, nous savions que les hommes ne comprendraient plus rien, qu’ils en oublieraient même d’entendre, de voir et de parler. Nous n’avions aucun moyen pour empêcher cette décadence. Il nous fallait patienter et prier pour les générations futurs. Sur le sol, sur les parois des cavernes, dans les roches, nous inscrivions le langage de la paix. La paix est notre lien. Nous ne connaissons pas autre chose. La connaissance fait partie du cycle rayonnant de l’apprentissage.

Les hommes ont perdu les vestiges ; ils ont perdu le trésor. Ils errent et altèrent la vie. Ils ne connaissent plus les liens d’aucune sorte. Je respire lentement et mon frère s’est endormi près du feu. Doucement, j’entretiens le feu qui nous réchauffe et j’écoute sa chanson. Le monde futur connait une grande dérive. Je pose sur mon frère une couverture faite de laine de mouton.

Le salon

Parfois, le soleil s’immisçait crûment dans le salon. La porte fenêtre s’ouvrait large, sans retenue, et faisait entrer, de façon presque outrancière, ce soleil. La chaleur s’y engouffrait et venait se poser sur la grande table. Je m’y installais en ayant soin de préparer le lieu. Il fallait que la pièce respirât le silence et la quiétude. Personne ne croit qu’un espace est vivant. Personne n’imagine qu’un lieu est une véritable personne. Depuis ma plus tendre enfance, je considère ainsi la vie. Celle-ci est une personne à part entière. Elle m’appelle à toujours la considérer de la sorte. Je marche sur la pointe des pieds et je n’arrive pas à me détacher de la personne. Je pose mon regard sur chaque chose et chaque chose est une personne. Tantôt, il s’agit de la fenêtre, tantôt ce sont les rideaux, puis les meubles. Un objet devient un compagnon. Je le regarde et je l’entends me parler. Je respire l’air d’une pièce, sans la séparer de rien. Elle est aussi respiration. J’aperçois la poussière sur les meubles, et celle-ci me parle. Comment voulez-vous aller vite quand le monde entier est une personne ? Une multitude d’amis vous interpellent avec leur langage singulier. Il vous faut vous arrêter et prendre le temps. Que ce soient les abstractions, les choses, les lieux, les évènements, tout est une conversation. Ils vous enseignent leur discours. Ils ont des bouches que vous ne voyez pas. Sans doute faut-il pour cela devenir l’espace, le temps, le lieu, les objets, les yeux, afin de voir, afin d’entendre. Il vous faut devenir une personne aussi. (…)

Quand je m’installais dans le salon, je posais mon carnet et je regardais tout d’abord le stylo qui allait devenir le prolongement de mon propre langage. Je regardais le carnet. Je tournais lentement les pages, relisais mes écrits. Je respirais les mots, les expirais. Je caressais la couverture du carnet, ou du cahier. Cela était organique. Le salon devenait organiquement le lieu de cet instant organique. (…)

Peinture de Dame Laura Knight (1877-1970)

Le jour finissant

Le jour finissant accueille, non pas certains écueils, mais une attention soutenue d’indifférence, non pas une quelconque amertume, mais une volontaire aptitude au recul et à la profonde démission face à un monde s’effaçant sous le simple effet d’un pinceau délicat. C’est par l’eau que nous versons, sans le moindre regret, l’infinitude d’un soleil déclinant. Quand le jour se termine, je ne respire plus, je ne parle plus, je laisse les étoles du silence embrasser les derniers rayons du soleil. Je ne chercherai plus à te dire, ni à t’expliquer, ni ne t’imposerai plus mon corps, ni rien de ce qui semble te projeter hors de toi. C’est ainsi que glissent les jours, et c’est ainsi que je te rends à toi-même, car notre regard ne vient pas du même soleil ni notre fleur n’a révélé les mêmes pétales, ni encore offert les mêmes nuits et c’est ainsi que je m’en vais comme le jour. Car là où tu ne m’as pas vue, je me retire en silence, je m’évanouis dans le regard absent. Tu m’as appris à abandonner toute chose, et tu m’as appris à vivre dans cette profonde solitude. Elle est aussi vive qu’une caresse, aussi enveloppante que nos bras.

L’irréel

En ce hors-temps, l’irréel côtoie éperdu de joie une goutte suspendue dans le cœur juvénile qui tressaute avec, certes, emphase, exaltation, sans retenue, des mots qui s’en veulent libérer les effets de l’instant fugace et pourtant gravés dans l’insondable présent. Poète sans l’être, touché comme par la magie des lieux du temps et de l’espace, ces minuscules et attentifs regards de grâce, plongés dans les grains les plus enfouis de la terre, nous émancipent de tout et nous valsons sur les touches palpables d’un piano, notre incommensurable brisure comme étrangement inconnu, puis flottant dans la vastité de notre liesse évasée que conjuguent des moments, conquise par un ciel généreux. Gratuité de l’instant, indifférent à tout échange mercantile, libéré des conventions, des stratégies qui n’ont jamais éclot dans notre monde, aussi libre que la corolle au vent, ivre des épanchements, buvant les miroitements de l’eau au soleil des incandescences. Poésie éternelle, suave près des indistincts moments de la beauté du cœur et le poète semeur dans la vibrante éloge, puisque des mots, il s’enivre et verse des notes que le vent emporte dans sa course amoureuse. Lyre réelle.

Mouche

La plus belle chose qui soit est sans doute la plus simple, dans l’infinité d’elle-même, comme une sorte de douce tourmente faisant frémir les longs jours d’été, quand le monde disparaît dans l’éclipse stellaire et que durant le jour, la mouche bourdonne sans discontinuité, alors que la seconde se suspend à la sève d’un étonnement exalté. Entendez-vous l’éclatement des bruits qui vous font rire et vous donnent à l’entière liberté ? La chose la plus simple est d’être, immobile dans l’arbre de tous vos mouvements et que la vie joue dans les branchages et que vous vous envoliez.

Il n’est rien qui échappe au vent

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Chacun nous sommes dans la tradition et cherchons ses confluences, l’irrigation depuis le commencement, car chacun nous reconnaissons en l’autre la feuille d’un arbre et quand celle-ci s’envole au gré du souffle, regardez-la comme dans le regard même de notre propre souffle : elle nous apprend. Libre est celui qui respire le vent et voit la feuille tournoyer ! Un jour, la feuille se rappelle à notre propre cœur, ce bouton de rose. Elle nous montre au bout de la branche singularité et unité. Et le vent joue. Il n’est rien qui échappe au vent.

Liang 亮

Chaque fois que nous marchons ensemble, Liang, je vois les choses différemment. Est-ce le fait d’être à tes côtés, ou bien est-ce autre chose ? Quand tu baisses le regard, je baisse le regard, et si tu vois l’insecte se contorsionner sur le chemin caillouteux, je le vois avec toi. Si tu regardes les nuages qui filent dans le vent, je les vois aussi. Que s’est-il passé, Liang ? Pourquoi mes yeux changent-ils en ta compagnie ? Mais plus encore, quand tu n’es pas là, mes yeux voient comme si c’était toi.

Femme

La plume est incisive des lucidités que l’on préfère taire quand la femme délivrée du narcissisme, des volontés de plaire, de son abîme, quand elle s’extrait des mains du marionnettiste, en elle, en ses jougs inopportuns, quand son âme s’épure des luttes sans fin, quand la parole volubile des babils s’étourdissent des asservissements du corps sous l’emprise, et que libre, libre, libre du regard destructeur, finalité sans fin, sens sans essence, de celui qui l’emprisonne, l’esprit en elle respire et jouit du flux de son être, quand l’âme virile n’est plus annihilée en son besoin de séduire, ni de dominer, quand la femme marche semblable à l’homme, devenu lui-même la femme des principes de gestation et de réception, son souffle devient le filet libérateur des jours de plénitude, des jours de son orchestration, ivre et nullement aux abois. Je ne suis pas ton objet, je suis ton autre toi…