La jeune femme et le poète

J’ai vieilli, se lamentait un poète, mais j’ai pleuré sur les versants d’une plume qui fleurait le gui et le parfum étrange d’une capucine. J’ai rencontré l’alouette qui volait au-dessus des buissons, et j’ai saisi de mes deux mains champêtres, le myosotis et la pâquerette. La mouche tendait une oreille indiscrète tandis que j’avançais sur un sentier qui nous menait à un village en ruine. Là-bas, les cigales gorgées de soleil nous rappellent la jeunesse fraîche du chèvrefeuille et les vagues aspergées de chaudes écumes ensoleillées. Vaporeuse neige d’une mer au sillage d’un bateau arrimé au large qui s’empresse de jeter aux flots sa folle cargaison. J’ai vieilli, mais je n’ai pas perdu ma jeunesse, le sein chaud d’une prière, le bleu d’une oraison, l’effervescence des mots. Je jongle et cherche les saltimbanques dans les rues désertes. Les montreurs d’ours que je peignais avec la verve des bouillonnants jouvenceaux, les braises incendiaires d’un feu subtil. A partir de la paille des blés en herbe, le feu rit de sa superbe et j’exulte encore de tant d’effervescence libre. Mes yeux se plissent et devant l’indolence et la tiédeur, je cherche non pas à rajeunir, mais que mes multiples lettres lancées au vent de la vie se transforment en gerbe de fleurs que j’offre aux passants. C’est alors que la jeune femme arrive, le sourire aux lèvres et lui caresse le front.

Peinture de Christian Clausen Danish, 1862-1911

Près de la rivière

Photo prise par l’auteure, ce jour du 04/01/2021

La neige appelle nos pas dans la vallée solitaire, alors que les montagnes ont complètement disparu derrière le voile blanc tandis que quelques corbeaux traversent, comme pour submerger notre silence, un ciel immaculé. Je vous reconnais, Ô corbeaux ! leur lancé-je. Voici que nous parlons, tout en marchant, dialogue amusé, qui fait ricochet dans la solitude, puis s’élance dans la neige qui volette, légère et insouciante. Les oiseaux dans les buissons m’alertent par de tendres pépiements, comme voulant me signaler leur délicate présence. Ils me disent : tu n’es pas seule. Je leur fais ma révérence. Vous êtes des êtres complices et secrets, leur dis-je. La neige enveloppe le paysage et mes pas résonnent en un écho sourd avec les battements du cœur. Combien de ces dialogues tissés en pleine campagne où je parle à voix haute sans être gênée par personne ? Par qui, d’ailleurs, pourrait-on être gêné ? C’est à ce moment que toute l’intensité de l’existence nous interpelle. Nous déversons sur la blancheur nos questions et celle-ci les absorbe simplement. Nous lui confions, à elle et à tout l’univers, notre interrogation et soudain, la neige nous répond : vis-moi ! Vis donc ma lumière et laisse-toi envahir par elle ! A l’instant même, j’éprouve la plus grande, la plus extraordinaire des paix, une paix incommensurable, une certitude indélébile. Eternité.

Vésuve

La solitude ressemble parfois à un éclat de rire qui défroisse certains plis. La femme ne voit pas comme un homme. Elle s’en étonne. Puis se retourne lentement avec le soleil au bas du ventre, envahie par l’émotion d’une incalculable seconde. La femme n’a que faire des explications ; elle s’assoit en silence puis vide sans inconsistance un humour provocateur. La femme devance mais ne revient jamais par inadvertance et n’a besoin d’aucune promesse, car celle-ci devient alors presque une offense. Elle marche maintenant dans la rêverie et pose sur le sol un petit talon tordu, inexacte révérence, puisque d’indolence, la main s’évertue à ne rien dire d’autre que le moment suspendu. N’y comprenez rien, il s’agit d’une rêverie sans lendemain. Il s’agit tout au plus d’une sorte de vague d’impression et d’un rire qui retentit jusqu’à la simple offrande, offrande intemporelle et délibérée. N’y voyez rien ! J’ai fait quelques pas dans un jardin, ce matin, et tout contre mon cœur, j’y dégustais une étrange saveur : il s’agissait des nourritures héritées* depuis une grave intensité d’adolescente, dans l’antique vision d’un Vésuve, alors qu’un navire accostait, et que la mer devenait le lac d’azur aux couleurs turquoises et mordorées.

*Allusion aux Nourritures terrestres d’André Gide.

Manuella

J’ai laissé loin ces nattes au vent, perdue dans les rêveries qui firent de notre promenade la sauvagerie insoumise aux idéologies de tout bord, échappée dans les lisières que les mots ne peuvent franchir sans devenir nécessairement substance. La folie a cet avantage de nous mener à l’indomptable et c’est le juteux vent des arbres qui nous affranchit des papiers sans véritable domiciliation, parce que l’âme est un univers farouche, aimanté à tout jamais par son origine. MM venait chaque matin, à huit heures et nous traversions les champs en silence, dans la plus magistrale des indifférences face au monde moderne. Ni identité, ni catégorisation, sentier flottant au rythme de nos pas et je lui lisais mon roman commençant que j’avais intitulé Manuella. Il fallait brosser le portait de l’héroïne, une jeune fille qui n’avait peur de rien, qui empoignait le vent tout en riant. Tout devait être à la fois intense et poignant de tragique. Lutte effervescente, à contre-courant de tout. MM m’aidait à la relecture. Nous avions décidé aussi, d’un commun accord, d’écrire un journal correspondancier à deux. Pourquoi ? Nous ne voulions jamais perdre notre vibration intime.


Peinture de Alexander Nikolaevich Averin

La visite

Peintes par le plus bel horizon, les yeux embués de soleil, de lointaines montagnes découpées par un ciel lacté, quand flottent mille et un sortilèges, j’ai vu le temps émerveillé et si je disparais certains jours, c’est que la contemplation emplit l’âme vive et hébétée, car rien ne saurait autant frissonner, si ce ne sont ces gracieux arbres fruitiers, que le vent fait parler. Le poète s’efface ostensiblement et l’oraison tremble de telle façon que les mots se suspendent à notre gorge éplorée. L’on pose délicat un front sur le sol dont l’humus ainsi que l’herbe à peine séchée, dans le silence de la journée finissante, viennent aviver l’effluve des souvenirs incessants de notre éternité. Je remercie celui qui nous permet ainsi d’être visitée. Je remercie celui qui témoigne dans les feuillages de la douce colline par ses pas enchantés. Je remercie la présence de nous prendre au détour de l’allée et de nous détacher de chaque chose qui se voulait s’accrocher, comme l’automne de notre âme, feuille à feuille, sur le sol d’un jardin, caressé.

Au bord d’un lac

A la beauté, coupe est pleine,
Je marche bâton en main.
Ne me crois pas si vilaine,
Depuis l’enfance l’âme vagabonde.
De surprise en émoi,
J’ai rencontré une naine,
Elle sautait à pieds joints.
Quant à moi, je file la laine,
Au bord des sentiers muets.
C’est parce que l’année prochaine,
Je deviendrai bergère,
Et que dans les nuages,
J’ai vu passer mille et un présages.
Puis, quand vient le soir,
Au bord d’un lac je m’assois,
Et je chante le murmure des branchages ;
Là-bas, je consens à l’adage.
Ne m’en dis pas plus !
Je finirai par rencontrer le sage…

Correspondances XLI

Très cher,

Durant des jours entiers, dans le silence du cœur, je peux ainsi demeurer sans plus rien désirer. Quelque chose de l’étonnement qui m’enlève tout. Les gestes ont leur seule réalité, et je vais ainsi, charmée par les pensées qu’ont révélées certains hommes, prodigieux hommes, que je ne cesse de visiter et de remercier d’avoir été. Peut-être n’avons-nous que ce moment et lui seul qui nous offre son ultime secret ? Parfois, il me vient à l’esprit que très peu de gens peuplent la terre, car, ne sont-ce pas les rencontres qui font notre monde ? Chaque fois que je vois passer un être, et la plupart ont laissé derrière eux loin la vie, celle qui les a menés jusqu’à ce moment où je suis à les voir passer, il vit par son entier passage. Ne trouvez-vous pas que la plus belle chose qui soit réside dans le fait que précisément nous voyions l’autre et que nous le prenions en nous, dans la discrétion la plus absolue ? Vous m’avez vous-même confié que vous fîtes cela à de nombreuses reprises, comme si vous étiez une sorte de vaisseau et que par la tendresse qui vous anime, vous veilliez à ne jamais oublier tous ceux-là qui ont traversé votre vie ? Il se peut même que ce soit un inconnu, et voyez-vous, je l’embarque comme par magie. Par mon regard, je lui dis : toi, je ne t’oublie pas. Cela peut-être l’espace d’une seconde et pourtant, le voilà bien en moi. Nous nous étions demandés si nous n’étions pas finalement des collecteurs de personnes. Vous souvenez-vous comme nous avions été étonnés d’avoir cette même et vive impression ? D’où cela peut-il nous venir ? Me voilà à vous écrire ces choses que nous avons maintes fois évoquées, mais c’est ce qu’il me vint ce matin et je me demande si ce n’est pas dans le but de conserver nos paroles complices, tous ces moments qui forgent notre amitié. Merci d’être, très noble ami.

Votre B.

Correspondances XL

Très cher,

Une goutte de lumière sans aucun doute, parce que la lumière abonde, même au plus noir des abysses, une goutte suspendue comme éclairant indubitablement le chaos qui n’est pas véritable, car une goutte de lumière nous parle et nous dit le mystère. Une goutte épanchée, de saveur inconsommable, juste comme une rosée qui vient sur le cœur palpiter et devient ainsi la fleur éternelle. Celle-ci a bien son langage. Elle s’ouvre perpétuellement et ne vous trompe jamais. Cette fleur devient la lyre, cordée aux douces notes, magie des prières incantatoires, mémoire de l’unité. D’où viens-tu ? aurait-on la faiblesse de demander. Mais nous savons que la réponse est dans la question. Complicité inouïe avec cette lumière tournoyante, effusive, sans frontière, évoluant dans son propre cadre d’infinitude, de semblants paradoxes aussi. Quand perdue dans les promenades solitaires, nous touchons avec un détachement qui n’est assurément pas de l’égoïsme, et comment cette chose pourrait nous envahir, lors que notre essence est tout autre, les sentiers sauvages au milieu de la campagne, non loin de ces prodigieuses montagnes, ces imposantes vagues qui nous parlent comme le fabuleux océan, gorgé de surabondance exultante, jamais défaillante dans sa constance, parce que nourrie de sèves exaltées, d’amour culminant, d’union cultivée, comme l’on cultive lentement le jardin de notre âme, ce jardin qui se révèle sauvage, indomptable, et pourtant depuis son inextricable fouillis apparent, chaque chose est exactement à sa place. Nous n’éprouvons ni peur, ni doute. Effectivement, le sourire est suprême quand il provient de cette source inaltérable, inépuisable. Nous pouvons lui donner tous les noms, mais un jour, c’est bien elle qui s’empare de nous et qui nomme chaque chose. Une fois que nous entrons dans l’intimité de la Nature, Celle-ci ne nous lâche plus jamais, et nous fait le don de Son secret. Lors que Celle-ci donne, comme est légère sa main. Comme sa main pèse à peine et, délicate offrande, s’efface en nous submergeant.

Votre fidèle B.

Correspondances XXXVII

Très cher,

Personne ne peut s’interposer entre ce qui est et la vie elle-même. Voilà pourquoi, quand je marchais tout à l’heure, dans le resplendissement des gigantesques nuages et même tout là-bas, alors que la montagne nous ceignait de ses larges bras, tandis que je riais à la vue du merle courant le long du muret, m’émerveillais du lilas voluptueux gorgé de pourpre et plus loin de lie de vin, et que le choucas répondait à mes pas solitaires, et que la ville était tout à moi, comme perdue dans sa réclusion, se moquant de nos peurs, se dressant fièrement, je me disais : je marcherai sans la montre au poing, faisant fi de certaines absurdes lois et que l’on vienne et me dise de ces choses, alors je montrerai le ciel resplendissant et je leur dirai : voyez, voyez comme c’est beau. Ici, l’éternité qui nous enivre et rien ni personne ne peut nous l’enlever ! Mais la ville est sage. La ville est une précieuse citadelle, la tour de nos rêves. La ville ne dort pas. Elle est puissamment intelligente. Même s’ils ont un peu peur, même s’ils sont gentils, les habitants ont le pouvoir encore de sourire. Je rencontre cette dame dans l’allée et lui lance un joyeux bonjour, lui demande si elle va bien, et la voilà qui veut s’excuser d’être sortie et moi de lui répondre, très simplement : se promener est encore meilleur pour la santé. Il ne faut pas avoir peur. Alors, la voila tout émue et qui repart ravie. Non, la vie ne nous fait pas peur et la nature nous parle et nous dit de ces choses qui valent bien toutes les secondes durant lesquelles nous sommes absents à elle.

Bien à vous,

Votre B.