Repertorium

L’on me dit : Entre !
Il vint sans transition,
L’océan de nos mots.

Il me dit : Plonge !
Je plongeais bien plus loin,
Etoile du matin.

Il me dit : Viens !
Je m’accrochais à une larme,
Notre ciel turquin.

Il me tint la main,
Mon cœur fit un tour,
C’était le Sien.

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Illustration d’Alphonse Mucha

Arbre

Le corps à l’âme, uni,
Le corps à l’écorce vive,
La sève plus encore.

J’aimerais étendre mon âme au corps de Tes branches, ne jamais cesser d’élever le saisissement de Ta Rencontre, ne jamais faiblir dans les dédales du Ciel, ni même dans ceux de la tourmente. J’aimerais me coller aux parures de la Voûte, jusqu’au Dôme, essoufflée, écartelée du voyage vers Toi, arriver à l’Empyrée, aimante du chemin en Toi.

Signe

Elle était d’une grâce et d’une beauté telles que la rue entière en fut éclairée. Nous nous étions déjà rencontrées. Le soir tombait. Elle était venue vers moi, perdue par le chagrin, titubante, alors qu’elle sortait de la Basilique. Elle ressemblait à un fantôme à ce moment-là. L’hiver nous avait enveloppées de son doux froid. Elle m’avait fait le récit du long parcourt qu’elle avait mené, à la suite du décès de son fils. Je l’avais écoutée, très émue. Elle m’avait donné tous les détails de ce périple intérieur, de son combat avec elle-même qui avait duré une longue année. J’ai prié que Dieu me vienne en aide. Je viens de Lui demander de me donner un signe. Puis, je vous ai vue. Vous êtes ce signe, j’en suis sûre. Et à ce moment, moi qui déambulais dans les rues de la ville presque déserte, je disais à Dieu : Je ne suis rien. En écoutant cette femme, j’implorais Dieu de me guider dans mes réponses, car la perte d’un enfant est terrible et nous sommes si démunis face au chagrin de l’autre. Je l’écoutais de tout mon cœur. Je l’écoutais. Je ne cessais de l’écouter. Quand elle me disait certaines choses, je lui disais avec beaucoup d’émotion : Non, il ne faut pas !

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Laisser danser

Si je ne pouvais lancer l’appel,
Si la puissance des envergures,
Ailes effleurant le ciel,
Si je ne pouvais être ce cri,
Ni hurlement,
Ni effroi,
Si je ne pouvais devenir le ciel,
Sa présence,
Laisser danser,
L’être,
Si je ne pouvais sentir,
Ta force faire de moi une cible,
Si je ne pouvais devenir la flèche,
Tout harpon, toute lance, un cercle,
Saisissant Ton emprise,
Si je ne pouvais laisser le cœur,
Dilater au souffle,
Des étoiles, des lunes,
Le monde de nos failles,
Sur les aspérités d’une dune,
Si je ne pouvais laisser jaillir,
La danse,
Tournoyer devant les passants affolés,
Si je n’étais pas si petite,
Si infime,
Quelle sorte de pulvérisation,
Au flanc de la montagne,
M’accrochant,
Les mains sans pitié,
Pour le corps aimanté,
Debout, allongée,
J’aurai recommencé !

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Dessin de Louis Boullogne

Sur la main légère

Le merle ponctue le jour,
J’entends ces moments,
Il est le même sur la branche,
Je le reconnais,
A la nervure de son éloquence.
Il tend le gosier,
Il tend le bec entier.
Plumage d’ébène,
Escorte ses ailes,
L’entends-tu ?
Et le ciel s’émeut de sa constance,
Le tient en silence,
Sur la main légère,
Quand le jour fait un tour,
Le merle, en abondance,
Siffle les mots d’Amour,
Le cycle impromptu de douceur,
Et, sais-tu ?
Je l’écoute encore.

Le tombeau

Une princesse des temps lointains – étaient-ils si lointains que cela ? – s’était fait construire au-dessous de sa chambre, une petite pièce secrète, par laquelle on accédait grâce à un étroit escalier en pierre. Lorsque tout le palais semblait plongé dans le plus profond des sommeils, la jeune femme empruntait discrètement l’escalier pour descendre dans ce qui ressemblait fort à un caveau. Cette belle princesse, animée par une sorte d’appel intérieur très puissant, en dépit de tout bon sens, avait exigé que l’on construise un tombeau, et chaque nuit, s’y glissait afin d’y dormir. Y dormait-elle réellement ? Quelques-unes de ses proches servantes la suivaient avec une déférence sans pareille. Il régnait en ce caveau un pieux silence. Une chandelle éclairait cette sombre cavité. Les servantes s’allongeaient tout autour du tombeau de la princesse. Tant de grâce et de délicatesse accompagnaient cette singulière cérémonie ! La paix descendait en cet endroit insolite et submergeait les jeunes femmes endormies. La princesse se levait toujours vers la deuxième moitié de la nuit, lors que le temps se suspend et bascule dans l’irréalité. Elle effleurait de sa main, avec beaucoup de douceur, la tête de chacune de ses proches servantes. Elles les aimait comme l’on aime ses sœurs. La princesse marchait sur la pointe des pieds et faisait le tour de la pièce en souriant. Elle savait, qu’à ce moment de la nuit, une porte invisible s’ouvrait et qu’elle pouvait rejoindre le vrai monde. C’était ce que le tombeau lui avait appris et tellement d’autres choses inouïes !

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Peinture de Konstantin Egorovich Makovsky ( 1839-1915 )