If

Réverbération intense,
Au secret du limon,
La prunelle des ifs.

Saisir ou être saisie ? L’instant frémit tout éternellement, et le pas allégé, comme surpris, s’exclame de tant de beauté. J’aimerais ne jamais oublier, ne jamais oublier, ne jamais oublier, la grâce et la légèreté. J’aimerais ne jamais m’assoupir, l’instant de la visite de mon Bien-Aimé.

Automne

La mer est salée,
Quand crisse le sable,
Au milieu des rochers,
Par millier,
La voix s’est envolée,
Le vent l’a poussée.
Le soleil sur les branches,
Les feuilles époustouflées,
Ne t’occupe pas de dimanche !
Les jours, sans compter,
Puis, le levain, la croute orangée,
Le soleil du pain,
La peau mordorée,
La blancheur d’une main,
Telle une demi-lune,
Le raisin épanché,
Confit et prune,
Soulève un moment,
Et plonge tout entier !

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Aquarelle de P. Jamot

La traversée

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Un petit homme était assis sur un banc, les paupières closes, le monde en lui, telle une fabuleuse légende retenue au plus profond de son cœur. Il se balançait et chantait en silence, compagnant ses amis. Ses épaules s’étaient voûtées avec le temps, son corps était semblable à celui d’un enfant et pourtant, il s’agissait d’un vieil homme aux cheveux blancs, aux mains ridées. Son gilet ouvert sur la poitrine, la tête baissée, il dévoilait ainsi la profondeur de son instant. Était-il devenu un balancier dont l’accord ne dépendait plus du monde environnant? Je l’observais de loin, cachée par un arbre et j’écoutais son silence. L’âge l’avait vêtu d’une parure de lumière, d’une sagesse incontestée. Son chant me submergeait et je suivais son balancement avec une joie que je ne maîtrisais pas. Il était mon père, mon frère, mon ancêtre. Il était mon fils, mon compagnon, mon être. Il renaissait à chacun de ses mouvements et son cœur semblait flotter au-dessus du monde entier, semblable à un tournoiement. Autour de lui, des hommes criaient, entraient en une étrange frénésie, mais lui, les yeux fermés, continuait de danser avec les épaules et son torse faisait des va-et-vient, accordé à son balancier intérieur.

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Milan

.

Au-dessus des toits,
La majesté neutre des ailes,
Le regard d’un oiseau.

Il fallut beaucoup de temps pour ne plus se perdre, les méandres des dix milliers de voix, quand il fallut beaucoup de temps pour l’entendre et la reconnaître. Il fallut du temps pour voir l’homme, pour voir le monde, pour être saisi par les ailes d’un milan. Combien de temps pour redevenir un homme, combien de temps pour l’être ?

Vallée

Ayant posé deux pieds,
La vallée se souleva,
Friches aux abois.

Les lettres commencèrent à danser, à élever des arcs et des ourlets. Le mystère est entier, mais mon cœur peut le chanter. La geste sacrée des montagnes suspendues, nos entrelacs, le chemin tracé.

Ecriture

Je cherchais l’écriture,
Plongeai dans l’abîme :
Les mots se mirent à parler.

C’est elle qui me trouva et me façonna. Elle cogna fort tout contre ma poitrine, et la coque s’ouvrit dans le plus grand des fracas. Je gravis une montagne, puis une autre. Je courais à travers la blancheur aveuglante, et j’allais dans l’encre noire de la nuit. Qui me guida ? Les mots furent des flèches et me transpercèrent. Il en plut un ciel, que dis-je, un univers ! Je cueillis les flèches et le carquois. Tous se transformèrent et devinrent les profondeurs d’un grand voyage.

Aimer

Dans la simplicité,
Aimer, sans la multitude,
Aimer par l’unité.

Au centre, la convergence ; l’essieu, le milieu. Dissolution n’est pas union. Avec mon ami nous parlons longtemps. Nous nous aimons. Nous buvons un café ou deux. Nous contemplons les étoiles et nous remontons jusqu’à Platon. Distillation du temps, recueil ouvert au diapason. Nous aimons ceux que nous visitons et nous leur disons : « Nous vous aimons ! » Le sanctuaire est la rencontre possible. Pour parvenir au véritable sourire, connaître. Pour parvenir au parfait sourire, s’asseoir. Pour parvenir au sourire rayonnant, écouter et recevoir. La rencontre est un long temps, longtemps. L’Amour mûrit hors de la quantité. Comment aimer un à un, sans que ne soit briser le Temps ? « J’aime la rareté », me dit mon ami. – Et qu’est-elle donc ? Le temps de la transformation, le temps de l’in-fusion… Chaque être mérite d’être aimé en sa quintessence. Chaque être mérite que l’on se recueille longtemps avec lui.

Vermeille

– Combien d’heures à T’aimer ?
– Comptes-tu avec Moi ?
Les étoiles sont fixes.

J’ouvris le recueil. Je fus saisie par l’Amour d’un tel et puis d’un autre, et encore toutes ces poignes de semences vermeilles, au goût odorant qui forment la trame. Leurs âmes sont tels des soleils et je bois au matin leur jus de grenade. Perles de Rosées des voyages successifs. Je sus que chaque monde avait donné sa quintessence. Sais-tu que ces semences, incrustées au corps de l’être, sont mes retrouvailles ? Et, je suis, au matin, à embrasser la Rose, à l’embrasser de notre semblable réminiscence. Comme les sources jaillissantes sont les ponts de notre intime secret ! Je m’assois auprès de ta floraison intense, le parfum de notre entente, l’arbre de notre êtreté, et nulle sentinelle, ni âpreté, tandis que le cœur s’en ira de ce monde avec la juteuse merveille, l’offrande rare du Temple, le long d’un jour où tout s’est révélé.

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Sculpture de Leonard Agathon (1841-1923)

Tout ce temps

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Sur la place publique, il se tint bien droit et tapa énergiquement des mains. Il martelait aussi le sol de ses pieds fantasques, en cadence soutenue. Il acclamait ainsi la foule. Je le surpris plusieurs fois, alors que je marchais sans véritable but, mes pas affamés de vieilles ruelles, affamés de saltimbanques, d’êtres perdus, éperdus. Plus d’orgues de barbarie ! Les trottoirs formaient d’étranges arabesques. On aurait cru qu’il s’agissait de flaques de lait. Nous courions, mon père et moi pour attraper le métro, avant que l’immense portique vert ne se referme. Nous étions essoufflés, mais nous riions avec une joie peu contenue. Comme il se tenait sur cette place que nous traversions d’un bon pas parisien, je le regardai longtemps. Mes yeux s’accrochaient à son regard et je lui parlais silencieusement avec tout mon cœur, avec toute mon âme. Il était absent au monde et pourtant le haranguait avec force violences. Son être m’impressionnait. Que clamait-il au milieu de la foule ? Je ne saurais vous le dire. Il me semblait qu’il disait forcément des choses importantes, mais personne ne l’écoutait. Les passants fuyaient leur propre ombre. Ils s’évanouissaient sur les murs de vieilles bâtisses. Puis, alors que nous faisions une énième fois ce parcours, je me retrouvai face à lui, sans l’avoir vraiment prémédité. Alors, il cessa de parler. Il descendit de son estrade improvisée et se dirigea vers moi. Une joie incommensurable m’envahit. Paris disparut. Il ne resta plus que lui et moi. Nous nous tînmes ainsi un long et interminable moment, nous fixant des yeux. Toutes les frontières étaient abolies. L’espace d’un instant qui n’avait plus de nom, nous étions devenus simultanément un seul regard. Mon cœur chavira. Il finit par prononcer ces quelques mots : Tout ce temps et c’est à toi que je parle.

Fleur

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Vase aux larges anses,
Du silence est votre fruit,
Cette fleur, votre langage.

Cette conscience tel un étage, du rubis à l’ombre de votre nuit, les étoiles tel un adage, l’or de votre nuit.