Epopée

Acte I

Scène I, Rencontre avec la Muse Erato

Elle me dit : l’écriture au bout des mots,
Semble une éraflure sur la page,
Ne crois pas qu’ainsi les poètes écrivent,
Ils avancent dans les nuits du trouble,
Munis d’un incertain flambeau,
Et quand le lion approche,
Ils font une révérence,
Se transforment devant son regard puissant,
Puis, attendant qu’il les dévore,
Ils se tiennent immobiles,
Comme l’heure leur semble proche !

Elle ajoute avec l’incisive remembrance :
Des héros, j’ai vu passer des myriades de forme,
Crucialement transpercée,
Poignardée par l’écorchure de l’aube,
Puis, je les ai vus affalés,
Tous cherchant leur pitance.

Muse ! Te voilà saisissant mon armure,
Alors que je dois m’en aller.
Si de toi, j’ai fait ma bravoure,
Enchaîné par les liens de l’étroiture,
Mon jour s’évanouit et me sens dépossédé.
Muse ! je ne sais pas faire un pas sans Toi.
L’évidence des jours se déversent comme une fêlure,
Entends-tu mon cœur qui bat ?
Ce n’est point écrire qui me tient,
Mais, Toi, Ô Femme !
Ayant perçu ta silhouette,
Tes cheveux d’ébène,
Ton corps galbé d’éternité,
Je me suis jeté à tes pieds,
Que tu m’aimes ou me dédaignes,
Ta présence me donne à la mienne,
Et je tremble, Ô Savante, je tremble de Te perdre.
Ton parfum à la pointe du jour,
A ravi tous mes amours,
Et si le lion rôde,
N’est-il pas encore une ruse de Toi ?
Alors, je me tiens droit,
Et j’abaisse mes armes.

Éternité

Œuvre de Louis Janmot

Le soleil baigne à la pointe du jour et l’homme fait quelques pas. Au loin, furtifs, les craquements de l’aurore, bleutée de pourpre et d’argenté, étreint, du souffle léger, le corps du Poète. Il se voudrait s’emparer de l’instant, mais, le cœur serré, la beauté le transperce sans guère l’épargner. Dans la blanche solitude écartelée, il lève un regard vers l’éternité. Sais-tu que les mots sont arrivés avec le parfum de toute chose déjà éclose ? Le poème vient du cœur, la rose entrouverte, l’effusion tremblante d’une roseraie. La vie possède sa victoire, et le monde périt sous le regard des absents. Vous me dites que la vie est l’Amour et que l’Amour est une lente progression vers la mort. Puis, vous me dites que la mort encore est l’accueil inévitable de l’Amour. Vous me dites aussi qu’un simple plissement du cœur est une porte ouverte vers l’éternité. Je vous tiens la main depuis tout ce temps, depuis cette même éternité, le saviez-vous, et je chante ces mots que vous trouvez avec la frénésie des vainqueurs. Vous pleurez chaque mot qui sont tels de suaves embrasements et vous me voyiez esquisser, à la pointe de mes mains, chacune de vos palpitations. Vous posez la tête sur l’épaule invisible de la grâce. Parfois, vous courez vers moi et je vous enlace. Nous nous tenons serrés l’un contre l’autre et nous respirons nos êtres avec l’intensité des gens libérés des affres et des soubresauts du siècle des ténèbres.

La jeune femme et le poète

J’ai vieilli, se lamentait un poète, mais j’ai pleuré sur les versants d’une plume qui fleurait le gui et le parfum étrange d’une capucine. J’ai rencontré l’alouette qui volait au-dessus des buissons, et j’ai saisi de mes deux mains champêtres, le myosotis et la pâquerette. La mouche tendait une oreille indiscrète tandis que j’avançais sur un sentier qui nous menait à un village en ruine. Là-bas, les cigales gorgées de soleil nous rappellent la jeunesse fraîche du chèvrefeuille et les vagues aspergées de chaudes écumes ensoleillées. Vaporeuse neige d’une mer au sillage d’un bateau arrimé au large qui s’empresse de jeter aux flots sa folle cargaison. J’ai vieilli, mais je n’ai pas perdu ma jeunesse, le sein chaud d’une prière, le bleu d’une oraison, l’effervescence des mots. Je jongle et cherche les saltimbanques dans les rues désertes. Les montreurs d’ours que je peignais avec la verve des bouillonnants jouvenceaux, les braises incendiaires d’un feu subtil. A partir de la paille des blés en herbe, le feu rit de sa superbe et j’exulte encore de tant d’effervescence libre. Mes yeux se plissent et devant l’indolence et la tiédeur, je cherche non pas à rajeunir, mais que mes multiples lettres lancées au vent de la vie se transforment en gerbe de fleurs que j’offre aux passants. C’est alors que la jeune femme arrive, le sourire aux lèvres et lui caresse le front.

Peinture de Christian Clausen Danish, 1862-1911

Complainte d’un saule pleureur

Je m’étonne, qu’ayant bu au vin des mots, les hommes nourrissent encore de l’amertume. Nous ont-ils donc menti ? Ont-ils volé au ciel les fragrances d’un raisin qui ne leur était pas encore destiné ? Qu’ont-ils fait si ce n’est recracher la vie qui les cueillit comme une sœur aimante, infaillible et constante ? Ont-ils avalé les mots sans en goûter l’essence ? Quand la nostalgie devient le miroir éhonté de narcisse, ont-ils jamais vraiment fusionné avec la vie ? Quelles sont donc pour eux les lettres alignées si ce n’est le flambeau de leur moi débridé ? Les mots, à leur tour, se tournent vers leur mensonge et viennent les rattraper, dans le puits sombre de leur ingratitude. Quelle sorte de vermine crachent-ils au crépuscule de leur sommeil profond dans la nuit de leur déni ? Les mots sont loyaux et ne transigent pas avec le faux. A la sève de leur douceur, les lettres dansent au cœur de lumière et la vie est forte de son intelligence. Poète, la vie donne quand Toi tu voles son secret. La vie a ses violences que l’homme a souhaité méconnaître. Mais la Poésie est pré-existente à Ta venue. J’ai vu les cadavres devenir des grimaces, alors que leur vie durant, ils avaient fait les gestes des danses macabres de leur méchanceté. Que l’on se gargarise des mots qui reviendront nous hanter, la vie n’a pas dit son dernier mot. Tandis que le saule pleure inconsolable d’avoir été trahi…

Correspondances XXIX

Cher,

Le soleil atteint son paroxysme et bascule singulièrement au zénith de la nuit, prégnance de la lune réceptive. Quand nous jouions des heures entières dans la chambre, ma sœur et moi, l’enthousiasme quasi féerique élargissait les murs tandis que le pouvoir de la compénétration, celui de la présence, augmentait nos perceptions. Nous basculions alors toutes deux dans cette complice et magistrale intensité de l’instant. Il nous capturait et nous relâchait très tard le soir. Nous semblions redescendre, comme hébétées. Chaque seconde devenait l’univers agissant jusque dans les plus petites cellules de notre corps et le temps semblait se dissoudre en cette apnée. Respirions-nous encore le même air ? Je m’envolais sans pourtant perdre un seul instant de ma pleine lucidité. Il ne s’agissait pas d’imagination. Si je suis strictement honnête, je reconnais volontiers qu’il s’agissait plutôt de quelque chose qui se révélait à nous, avec cet accueil enchanteur que l’enfant saisit sans fioriture, sans détournement. Quand nous finissions par rejoindre nos parents ainsi que nos frères, je n’osais plus simplement parler de peur de rompre le charme. Je mangeais en douceur le repas du soir et observais les grains dilatés du pain. J’étais en cette vague qui me submergeait complètement et devenait mon écho résonant aux quatre coins du monde. Savez-vous qu’un jour, l’écho nous revient avec la maturité qui n’a jamais trahi l’enchanteur ? Je pense que la poésie nous invente et non le contraire. Elle nous enseigne et élargit sans cesse notre écho intérieur. L’origine est le poème qui touche à l’origine. Si vous écoutez le poème, il ne vous trompe pas. Le poète est l’écho du poème. Il en est aussi son témoin.

Bien à vous,

Votre B.

Poème de l’indigent

Il vint indigent,
Se couchant à la belle étoile,
Le haillon tel un clairon,
Et le froid mordait sa peau,
Et le foin faisait pitance.
Il vint comme enivré,
De la ville,
Épuisé,
Le ciel,
Couvert d’oripeaux,
Sa voix tordue,
Pitoyables échos,
Ruminant la vie clairsemée,
Mais le froid disait la vérité.
Ne pleure pas,
Chantait le ruisseau
D’une lune.
Pourtant, auprès de notre vétusté,
J’ai trouvé une harpe :
Poète es-tu né ?
Le feu a tremblé,
Au creux des joues émaciées,
Il vint indigent,
Les yeux brillants,
Quelques feuilles envolées,
Aucun regret !
A l’étoile,
La misère avérée,
Perdue, j’ai lancé :
A ton seul soupir,
Poème, es-tu né ?
Ne suis né ni par ton offrande
Ni par tes combats
Puisque je suis insolent,
Libre,
Sans mœurs ni trépas,
Écumé de manières,
Sans soldes,
Ni pitance,
Le bol d’une nuit,
Vidé de tout projet
Mais simple désir,
Au rire déployé :
Poème.



La muse

De ce vœu,
Jailli du fond d’un tiroir,
Quand même s’essouffle le soir,
Quand galope la nuit,
Sur des coursiers qui traversent,
Les derniers lambeaux ;
Du vœu
Assise, libre
Libre, te dis-je
Libérée
Des collectives pensées
Mémoires effacées
Libre des lourdeurs digestives ;
Du vœu,
Comme l’immensité d’un regard
Incisif et surpris
Du vœu,
Le matin quand tout dévoile,
Le poète boit à la cascade,
Ivre,
De douces heures,
De beauté éprise,
Gouttes suaves,
Au nectar d’or,
Le cœur juteux
Sans amertume
Aux commissures des lèvres,
Jusqu’à la fin,
Le cœur étreint,
Poète qui a vu la muse,
Ô bonheur !
Instant à jamais empreinte,
Quand la muse parle
La mort est saveur
Quand l’homme dort
Le poète pleure
Mais quand l’homme ouvre les yeux
L’encre du poète est une fine sueur.