Soleil et Lune

La sagesse consiste à prendre le temps de peser toutes choses et de se laisser irriguer des réalités de la vie profonde. Vivre au rythme du pouls terrestre, regarder les nuages, les fleurs, tout cela ne peut être une anecdote en passant. Quand je le vis, je me lançais à corps perdu, à corps abandonné dans les bras de son étonnante magnanimité, dans les confins de sa préciosité. Cela peut sembler aussi fin qu’un cheveu, cela peut ressembler à un proton, l’effet d’une touche précise et délicate. Cela peut aussi ressembler à des milliers d’années-lumières, à une myriade de constellations, aux vents les plus improbables de millions d’étoiles. Tant que le soleil suit sa lune, que voulez-vous qu’il advienne ? Tant que la lune suit son soleil, que voulez-vous qu’il advienne ? Tant que l’Amour est la plus puissante des lumières, et qu’un orbite se met à poursuivre ce qui le poursuit, vous ne craignez rien et vous êtes forts de cette Joie incommensurable qui vous saisit perpétuellement. Celle-ci est le plus grand de tous les boucliers. Voyez comme la lune rit aux éclats, et comme le soleil est fidèle à son amante !

Élévation et maturité

Élever, non pas imiter, ni éduquer, ni non plus se servir de béquilles. Marcher, libéré de toute influence. Cela est vacuité. Celle-ci est un saut dans le vide, sans peur. Mais la plupart du temps, les hommes sont effrayés. Ils ont même peur d’être eux-mêmes. La vacuité est la seule garantie d’être. Je m’étonne de la frilosité des hommes. Ont-ils gardé finalement les instincts claniques du monde qui leur apparaît comme dangereux ? Les uns s’accrochent aux autres avec la détresse pour cordage. Est-ce un manque de maturité ? Des paravents, des paratonnerres, des barrières, des masques et je ne sais quoi encore.

Le siècle

Ce monde offre toutes les possibilités infinis du voyage ; rien ne nous empêche de le vivre pleinement, et après des années de balbutiement, comme immature du brouillon hoquetant, déversant sur les murs les couleurs de nos manteaux, nous voici délivrée de tous les événements. Est-ce inconséquence ? La beauté vient lentement, très lentement, comme le temps qui retient son souffle, qui nous donne à la seule nécessité de vivre libre. Il est libre ce souffle, libre de ne croire qu’en lui-même et de rire devant tous les conditionnements. Je crois que le siècle va nous libérer de la bêtise. Nous serons libres comme le matin, jouant à la page du soleil levant, dans le vide, exempts de toute prétention, libres, gratuitement libres de lire à la page de la vie, ourlets ricochant au vent, libres sans peur, sans chercher. Juste l’instant. Mais savons-nous ce qu’est l’instant ? Non, il ne s’agit pas de la bonne question. Je suis allée trop vite. C’est plutôt celle-ci qui m’interpelle : savons-nous ce qu’est la liberté ?

Correspondances XXXVII

Très cher,

Personne ne peut s’interposer entre ce qui est et la vie elle-même. Voilà pourquoi, quand je marchais tout à l’heure, dans le resplendissement des gigantesques nuages et même tout là-bas, alors que la montagne nous ceignait de ses larges bras, tandis que je riais à la vue du merle courant le long du muret, m’émerveillais du lilas voluptueux gorgé de pourpre et plus loin de lie de vin, et que le choucas répondait à mes pas solitaires, et que la ville était tout à moi, comme perdue dans sa réclusion, se moquant de nos peurs, se dressant fièrement, je me disais : je marcherai sans la montre au poing, faisant fi de certaines absurdes lois et que l’on vienne et me dise de ces choses, alors je montrerai le ciel resplendissant et je leur dirai : voyez, voyez comme c’est beau. Ici, l’éternité qui nous enivre et rien ni personne ne peut nous l’enlever ! Mais la ville est sage. La ville est une précieuse citadelle, la tour de nos rêves. La ville ne dort pas. Elle est puissamment intelligente. Même s’ils ont un peu peur, même s’ils sont gentils, les habitants ont le pouvoir encore de sourire. Je rencontre cette dame dans l’allée et lui lance un joyeux bonjour, lui demande si elle va bien, et la voilà qui veut s’excuser d’être sortie et moi de lui répondre, très simplement : se promener est encore meilleur pour la santé. Il ne faut pas avoir peur. Alors, la voila tout émue et qui repart ravie. Non, la vie ne nous fait pas peur et la nature nous parle et nous dit de ces choses qui valent bien toutes les secondes durant lesquelles nous sommes absents à elle.

Bien à vous,

Votre B.

Ce monde

La peur provient de la prison de notre âme. Nos corps nous alertent et nous parlent. L’inéluctable n’est pas une fin en soi. Il y a bien longtemps, très longtemps, les hommes avaient compris comment ce monde fonctionnait. Les uns sont devenus des pirates et les autres des bêtes de somme.

Jouez encore

Suis-je à remuer ciel et terre ?
Suis-je à fuir l’étrange miroir ?
Suis-je à trembler de peur ?
La peur a eu peur
De ma fougue sauvage
J’ai brandi un poing
Sans nulle clémence
Mais il a touché ma main
A fait frémir mon ventre
Impalpable
Dans ce monde étrange
N’ai-je pas fait face au visage
N’ai-je pas ri avec lui
Dans les méandres de ma nuit ?
Quand il se tint droit
Qu’il fut patient
N’ai-je pas connu la mort ?
N’ai-je pas franchi,
Le seuil
N’ai-je pas vécu dans mes tourmentes ?
Jouez, jouez encore,
Plus rien ne me fait peur.

Liang 亮

Parfois, Māmā l’envoyait faire certaines courses à Qujing. Son estomac se nouait à l’idée même de faire un tel trajet en bus. Elle n’en faisait rien paraître, sinon Māmā en aurait éprouvé de la peine. Celle-ci lui passait autour du cou la bandoulière d’un petit sac en cuir qu’elle faisait glisser à l’intérieur de sa tunique et qu’elle coinçait dans la ceinture du pantalon. C’est là que Māmā cachait l’argent des courses. Le bus était souvent bondé. Des femmes, des enfants, quelques paysans et même des poules et des canards faisaient partie du voyage. Les visages étaient mornes et elle baissait la tête pour n’accrocher aucun regard. Quelques fois, un agent montait et la petite fille sentait son cœur battre un peu plus vite, comme si inconsciemment elle se sentait prise en faute. A la fin du trajet, sa tante Hui l’attendait. Elle la menait dans une drôle de maison perchée très haut. Ensuite, toutes deux faisaient les courses. Sa tante Hui insistait pour qu’elle reste passer la nuit avec ses cousins, mais elle courait à la station de bus pour attraper le dernier en partance pour le village. Embrasse toute la famille pour moi. A la prochaine et merci pour tout, ma tante ! lui lançait-elle toujours avec un petit air entendu. Une fois installée dans le bus, chargée de son sac à dos empli de provisions, elle respirait un bon coup, fermait les yeux et essuyait une larme. Je n’aime pas les grandes villes, Liang, oh ! je n’aime pas du tout les grandes villes. Une journée loin de toi, Liang, une seule journée est pire que toutes les tourmentes de la terre entière.