Chaîne initiatrice

Nous avions jeté, aux flots, le vacarme de nos pensées et les rêveries interminables. Nous avions ficelé ces lots avec la corde de nos mots et nous avions oublié les choses que retenait notre mémoire. Assise au bord d’une falaise, nous laissâmes voguer notre esprit. Durant une longue période de notre vie, nous étudiâmes, telle une forcenée, ce qui nous façonna aussi, ce qui ébranla notre âme. Nous pourrions faire le récit d’un étrange moment, lorsque chaque herbe attirait notre attention, ou bien faire part du rire serti de rose, celui d’une Dame qui fut notre mère. Nous pourrions conter le récit réel et même imaginaire de ce que fut notre voyage. La lumière tamisée, les ombres de la cheminée, les flammes incandescentes. Nous pourrions vous raconter les paroles d’un sage, celui que fut notre père. Il avait le regard de ceux qui avaient plongé dans les plus grands précipices humains. Il avait cette façon de prendre votre main et de réchauffer votre âme. Il aimait plus que tout avoir un mot pour rire et chaque événement devenait une boutade. Nous riions jusqu’à en avoir les larmes aux yeux et la maisonnée resplendissait du feu intérieur.

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Correspondances XXXV

Très cher,

J’aime ce que vous m’avez enseigné, et j’y reviens souvent, comme une visitation. Cet enseignement est éternel, et vous, si observateur, m’avez de même offert votre regard sur les choses. Je n’oublierai jamais lorsque vous m’avez déclaré : chaque homme pense que le monde naît avec lui. Peut-être s’imagine t-il aussi qu’il finit avec lui ? Peut-être aussi s’imagine-t-il que ce monde qu’il quitte sonne son glas pour toujours ? Ne m’avez-vous pas ajouté aussi que celui qui souffre de perpétuelle rancœur n’a finalement jamais vécu ? S’il était entré dans le temps, il aurait sans doute, non pas saisi, mais plutôt aurait été saisi par l’éternité, tout comme il aurait été saisi par l’infini. Il faut avoir été goûté par la vie elle-même, pour qu’elle nous parle. Je pense que si le poète n’a pas été sous l’emprise de l’ivresse, il ne peut être écrit. Dans le monde des perceptions, il me semble aussi que la vision vient de la vie. Mais vous m’avez dit : il y a beaucoup de monde sur terre, seulement, il y a aussi si peu de vivants. Je vous ai longtemps regardé. Je n’ai certes pas perdu une seule seconde de notre compagnonnage. Chacune d’entre-elles est très nettement une éternité de perceptions. Cela semble se dilater à l’infini. Est-ce à ce moment-là que l’infini nous parle ? Mon père, homme si profondément ancré, si profondément homme, par son âge avancé, m’apprend étonnamment qu’il n’a jamais finalement eu d’âge. Il est ce regard finement scrutateur, et je m’en suis très vite aperçue. Alors, je l’aime de l’avoir toujours aimé et ses paroles aussi sont celles de la sagesse qui fait tout arrêter. L’enfant s’y suspend avec la vibration magique, le frissonnement de la transmission. Mon père m’a appris à écouter. Il faut beaucoup de temps avant que n’arrive l’éternité, n’est-ce pas ? Oh ! Le merle chante des chaudes transes de notre amour. Le goût ne passe jamais. Non, le goût de l’amour est éternel.

Bien à vous,

Votre B. qui vous aime.