Le Maître dit

Chapitre VII, 8

Je n’enseigne pas celui qui ne s’efforce pas de comprendre ; je n’aide pas à parler celui qui ne s’efforce pas d’exprimer sa pensée. Si quelqu’un, après avoir entendu exposer la quatrième partie d’une question, ne peut comprendre par lui-même et exposer les trois autres parties, je ne l’enseigne plus.

Confucius

Correspondances XLVII

Très cher,

Plus l’on vit et plus cela nous semble important de ne pas jouer à la vie. Beaucoup de gens pensent vivre, mais, finalement, la plupart enfilent des manteaux qui ne sont pas les leurs et font semblant d’y croire. Beaucoup font semblant de croire qu’ils sont ceci ou bien cela. Je m’en suis toujours étonnée. Les plus prompts à jouer la comédie sont ceux qui pensent tout connaître, tout comprendre et même, oh, quelle étonnante mascarade ! tout régir. J’aime l’indolence, ou tout au moins ce qui apparaît comme tel au regard de certains, et j’aime que l’on m’ait donné à tout perdre, parce que c’est le moment le plus vivant qui soit. La plupart des vies ressemblent à des tiroirs de confections et de gadgets. La fermeté de certains de mes écrits ne signifie pas pour autant que je sois rude. Il s’agit même de tout le contraire. Pour une fenêtre, il faut un cadre. C’est parce que nous avons un cadre que nous pouvons enfin voir l’embrasure. J’ai trouvé ce monde étriqué, bien trop étriqué et même, j’ose vous le dire, la liberté de certains m’est apparue bien étroite, encore par trop exiguë pour qu’elle m’apparaisse comme un modèle. Chaque fois que l’on essaie de formaliser des concepts et des idéologies, je m’en détourne. Je me suis ennuyée sur les bans d’une certaine école, notamment au collège, et c’est par cet ennui que l’évasion a commencé. J’ai eu cette chance ( je sais, vous n’appréciez guère ce mot, mais pour l’heure je n’en vois pas d’autre qui puisse exprimer mon ressenti ) de voir arriver jusqu’à moi, comme par magie, tout ce qui allait me guider dans le labyrinthe de ce monde, tout ce qui allait conforter ma perplexité hébétée et lui frayer un chemin. L’essentiel est ailleurs. Nous le savons et nous avons bon compiler, imiter, entre ces mondes, il est bel et bien un chemin de lumière, plus important que tout, plus inouï que tout, de sagesse et de compassion. C’est ainsi que je vous ai rencontré et c’est ainsi que je vous parle chaque jour et c’est ainsi que cette vie, en dépit de ce qui semble être sombre est une prodigieuse lumière et je sais que cette lumière est de Dieu.

Votre B qui vous aime.

Anarchie

Peinture, à l’orée du bois, de Ivan Shishkin

L’anarchie n’est-elle pas aussi une loi qui suggère l’absence même de lois ? lui demandai-je sur un ton quasi péremptoire. Tout a fortement caractère de domination, y compris l’anarchie. Mais le fait d’abolir toutes les lois résout-il le problème de la domination ? La vie a sa propre réalité qui impose sa phénologie, que nous le voulions ou non. Je ne suis pas sûre de contourner les choses qui arrivent, mais elles sont, ou inévitables, ou mieux, l’occasion enfin de les recevoir le plus simplement possible. Une terre fertile, peut-elle offrir une désertion de l’utile, ou bien devenir la manifestation de l’infructueuse combinaison ? Une terre est-elle nécessairement une terre favorable ? Qu’y a-t-il dans ton regard qui ne supporte pas mon regard ? semble-t-elle me suggérer. La terre s’esclaffe : tu n’as rien compris ! Alors, je recommence, tout ébaubie.

Fin et délicat

Fin et délicat le plat que l’on goûte avec toutefois parcimonie, puisque ce qui est fin est léger et je partage avec toi ce simple moment qui n’en finit pas et me hante jusqu’à ce que le lieu se fige et qu’il devienne une sorte de trépas et à quoi bon retenir ce qui est déjà parti ? Je savais à l’avance que certains cherchent le temps, et que d’autres demeurent indécis. J’ai écrit tout à l’heure un texte pour te dire que le rêve s’assoit où l’on s’invite et que les amis se rejoignent à l’instant où ils se voient et que leur regard s’imbibe de certains mots qui ne se disent pas. C’est au flottement du ciel coloré de toi que la fenêtre esquisse le voile de notre émoi.

*****

Peinture de William Ladd Taylor.(1854-1926)

La vie des mots

Si le cœur n’est pas le mot, alors le mot ne représente rien. Si la vie n’est pas l’acte, alors la vie n’est pas la vie. Combien de mots deviennent des flèches empoisonnées qui tuent l’instant frémissant ? Combien de barrières dont les frontières sont le sortilège des points ? Si le cœur n’embrase pas le corps, alors le corps n’est pas le corps. Si le corps n’épouse pas l’esprit, alors chaque chose glisse vers sa décrépitude, irrémédiablement. Si le souffle n’est pas allié au vent, alors celui-ci emporte tout sans distinction. Combien de comédies dans ces mots qui deviennent les pièges de l’inconscience ? Les mots nous cherchent doucement et nous saisissent par leur essence, ou ne nous saisissent jamais. Que deviennent-ils alors ? Où s’en vont-ils ? N’ont-ils jamais eu leur réalité ? Les mots m’ont hébétée.

L’amour

Les nuages ont englouti les pensées qui passent et je vais sans attache, pieds nus dans les herbes du cœur défriché, perdue dans le vent frais des hauteurs et il peut bien souffler, je me laisse emporter, vaincue par sa force, sauvage dans la fougue de ses bras. Il me reste mon corps pour vivre et il me reste mon âme pour mourir, quand dans un murmure, je verrai s’en aller le ciel de mon présent. Mon regard sera perdu dans le plafond d’étoiles sans mesure, au milieu des astres et je me laisserai guider par le souffle du chant singulier, le chant de mon présent amour. Comme j’ai marché, il me prendra et nous nous sauverons ensemble sans rien retenir, effacés par l’intensité indéfectible. Comme je l’ai toujours entendu, il me prendra et je le verrai comme l’ayant toujours vu, puisque le feu ne brise pas l’amour et l’attise jusqu’à l’imperceptible possibilité. Comme j’ai soupiré, il m’accueillera et nous boirons les doux lacs de notre souvenir. L’amour a veillé et l’amour a fait de notre rencontre le jaillissement d’un monde. Il a suspendu l’instant de mon regard et je vis, le renouvelant de sa réalité comme l’instant de ma mort qui jette un pont sur l’immensité.

Folie et raisonnement

Certaines idées farfelues provoquent le déchainement raisonnable des penseurs, mais comme nous ne comprenons rien à leurs propos, nous voyons arriver en courant la folie qui prend toutes sortes de divagations notables. La plupart du temps la folie s’affole et prend ses jambes à son cou. Mais quand la folie inaugure les lieux de sa magistrale détermination, celle-ci s’assoit très sagement sous un arbre et compte les ailes des papillons. Pour chaque aile, elle voit distinctement les envolées légères de son détachement. La folie exprime à voix haute, au vu et au su de tous, sans aucun état d’âme, la cohérence de son absolu détachement. Les béquilles ne sont certainement pas celles que l’on croit et combien de fous marchent avec la régularité des estropiés ? Bien sûr que seule la folie dit la vérité. Mais sans doute existe-t-il deux types de folie. L’une consiste à imaginer le raisonnement, tandis que l’autre en rit ouvertement. Entre les deux, il y a la peur. Savez-vous ce que me confia la sagesse ? Les fous les plus dangereux sont ceux qui ont peur. Ils alimentent la démence en feignant de ne pas avoir peur, mais dans le fond, ils éprouvent la peur la plus incommensurable qui soit. Ce monde vit sous l’effet d’une peur à peine déguisée.

La femme

Notre souvenir commence quand tout s’arrête. Notre sensibilité se révèle quand tout nous retient dans la défaite. L’épreuve nous démêle de nos encombrements et soudain, la grâce de n’être ni hier, ni aujourd’hui, ni demain. La force vient de notre faiblesse. L’amour vient de notre dépassement. La paix vient de notre silence. La transformation vient de notre sublimation. Une femme sait cela quand elle ne se débat plus. D’avoir enduré, elle vit le commencement à chaque instant. Son alchimie est une puissante magie.

Peinture de Vladimir Volegov