Autour

Le lait nourricier en abondance dans un monde asséché par l’outrance, je suis née pauvre. Mes deux mains dansaient autour avec la plus grande des confiances. Je ne pleurais pas. Les yeux étaient grand ouverts. Parfois, le plafond faisait une danse. Je suis née pauvre, nue et démunie. Mon corps frêle sur la peau nacrée d’une mère et ses bras comme un berceau. Je suis maintes fois née pauvre. J’observais autour de moi les ombres et les lumières. Mais je suivais la merveille et tandis que je marchais autour, la lumière se planta en moi si profondément, tel un glaive, que je fus saisie par la béance d’une blessure effusive. Il ne s’écoulait guère de sang : de la plaie ruisselait une eau miraculeuse. Elle fusait depuis la terre et le ciel et je demeurai stupéfaite. J’étais née pauvre et pourtant l’on m’abreuvait. Je marchais autour mais on me plaçait là où tout danse. J’étais née pauvre, et l’on m’ôtait la peur, un caillot purulent. Je pouvais vivre avec quelques amandes dans la poche, me laisser mourir de faim et de froid, une chaleur douce s’emparait de mon âme. J’étais née pauvre et l’on me vêtait d’un manteau. Je marchais encore autour, mais le milieu m’absorbait. L’on m’y tirait inéluctablement et je me mettais à rire. Le monde n’avait aucune prise sur mon être et je continuais de marcher autour, suivant les sillons d’un cercle qui amplifiait son cercle et je riais. Un jour, le monde aussi valse autour…

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Peinture de Serge Marshennikov

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Nouveau-né

J’ai préféré courir,
Semblable à la mémoire,
Dont l’amnésique miroir,
Venait cogner tout contre mon intrépidité.

J’ai préféré tout abandonner,
Et rire des dunes de sable,
Etourdie par le monde enchanté,
Quand le soleil rougeoyait.

J’ai préféré courir,
Comme une va-nu-pieds,
Jetant les livres au panier,
Tout découvrir comme un nouveau-né !

Correspondances XXII

Cher,

Aujourd’hui, dans ce froid presque neigeux, quand les montagnes frissonnent de ne pas avoir leur blanche vêture, j’ai marché. Je faisais attention de bien me tenir droite, vous savez, à cause de la conversation que nous avions eu hier soir, comme aspirée par le ciel. J’ai croisé quelques personnes dans la ville, comme si elles étaient à dormir tout en marchant. Sont-elles si malheureuses ? Je n’ai jamais compris ces tristesses peintes sur le visage à l’image d’horribles masques. Que cachent-ils donc ? Une grisaille que des lèvres rouges rendent plus blafarde. Est-ce l’hiver, est-ce la vie ? Il peut nous arriver toutes sortes d’événements, la vie peut même nous sembler longue, et pourtant, que se passe-t-il alors qu’un oiseau vous surprend par son envol ? Le ciel descend jusqu’à votre bouche et vous courtise. Oui, l’on pourrait pleurer jusqu’au bout de la nuit, et après ? Quelle est donc cette parodie de vie qui s’épuise presque hideusement avant même d’avoir jamais vraiment fini? Après tout, à voir les passants, on se surprend à ne pas être seul, mais plutôt peuplés d’indicibles boutons de petites perles fleuries ; on se surprend d’avoir vécu ce monde avec constance ; ou bien avons-nous seulement été épargnée par une certaine misère mentale ? Pourquoi le froid de l’hiver qui brise les os fragiles des va-nu-pieds et le bout des orteils ne leur enlève-t-il pas le sourire ? Mon père, dont la famille s’était appauvrie durant la guerre, avait passé de longs hivers pieds nus, alors qu’il était enfant. Combien de fois lui ai-je pris les mains, quand il rentrait du travail, et les lui ai-je massées alors qu’elles étaient gercées par le froid ? Mon petit papa, viens par ici, mon petit papa, viens par là. Et il souriait.

Votre B.