Correspondances XLI

Très cher,

Durant des jours entiers, dans le silence du cœur, je peux ainsi demeurer sans plus rien désirer. Quelque chose de l’étonnement qui m’enlève tout. Les gestes ont leur seule réalité, et je vais ainsi, charmée par les pensées qu’ont révélées certains hommes, prodigieux hommes, que je ne cesse de visiter et de remercier d’avoir été. Peut-être n’avons-nous que ce moment et lui seul qui nous offre son ultime secret ? Parfois, il me vient à l’esprit que très peu de gens peuplent la terre, car, ne sont-ce pas les rencontres qui font notre monde ? Chaque fois que je vois passer un être, et la plupart ont laissé derrière eux loin la vie, celle qui les a menés jusqu’à ce moment où je suis à les voir passer, il vit par son entier passage. Ne trouvez-vous pas que la plus belle chose qui soit réside dans le fait que précisément nous voyions l’autre et que nous le prenions en nous, dans la discrétion la plus absolue ? Vous m’avez vous-même confié que vous fîtes cela à de nombreuses reprises, comme si vous étiez une sorte de vaisseau et que par la tendresse qui vous anime, vous veilliez à ne jamais oublier tous ceux-là qui ont traversé votre vie ? Il se peut même que ce soit un inconnu, et voyez-vous, je l’embarque comme par magie. Par mon regard, je lui dis : toi, je ne t’oublie pas. Cela peut-être l’espace d’une seconde et pourtant, le voilà bien en moi. Nous nous étions demandés si nous n’étions pas finalement des collecteurs de personnes. Vous souvenez-vous comme nous avions été étonnés d’avoir cette même et vive impression ? D’où cela peut-il nous venir ? Me voilà à vous écrire ces choses que nous avons maintes fois évoquées, mais c’est ce qu’il me vint ce matin et je me demande si ce n’est pas dans le but de conserver nos paroles complices, tous ces moments qui forgent notre amitié. Merci d’être, très noble ami.

Votre B.

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Correspondances XXII

Cher,

Aujourd’hui, dans ce froid presque neigeux, quand les montagnes frissonnent de ne pas avoir leur blanche vêture, j’ai marché. Je faisais attention de bien me tenir droite, vous savez, à cause de la conversation que nous avions eu hier soir, comme aspirée par le ciel. J’ai croisé quelques personnes dans la ville, comme si elles étaient à dormir tout en marchant. Sont-elles si malheureuses ? Je n’ai jamais compris ces tristesses peintes sur le visage à l’image d’horribles masques. Que cachent-ils donc ? Une grisaille que des lèvres rouges rendent plus blafarde. Est-ce l’hiver, est-ce la vie ? Il peut nous arriver toutes sortes d’événements, la vie peut même nous sembler longue, et pourtant, que se passe-t-il alors qu’un oiseau vous surprend par son envol ? Le ciel descend jusqu’à votre bouche et vous courtise. Oui, l’on pourrait pleurer jusqu’au bout de la nuit, et après ? Quelle est donc cette parodie de vie qui s’épuise presque hideusement avant même d’avoir jamais vraiment fini? Après tout, à voir les passants, on se surprend à ne pas être seul, mais plutôt peuplés d’indicibles boutons de petites perles fleuries ; on se surprend d’avoir vécu ce monde avec constance ; ou bien avons-nous seulement été épargnée par une certaine misère mentale ? Pourquoi le froid de l’hiver qui brise les os fragiles des va-nu-pieds et le bout des orteils ne leur enlève-t-il pas le sourire ? Mon père, dont la famille s’était appauvrie durant la guerre, avait passé de longs hivers pieds nus, alors qu’il était enfant. Combien de fois lui ai-je pris les mains, quand il rentrait du travail, et les lui ai-je massées alors qu’elles étaient gercées par le froid ? Mon petit papa, viens par ici, mon petit papa, viens par là. Et il souriait.

Votre B.