Les engins

La lenteur d’un long chemin, celui que l’on ne souhaiterait jamais quitter est en dehors de tout espace et de tout temps, quand même nous serions née ici, je ne me reconnais pas dans les violences conjuguées des engins motorisés. Je suis née avec ces rugissements, mais je reste toujours inadaptée et ces routes de fer et de béton me sont intégralement et définitivement étrangères.

Publicité

Au bord d’un lac

A la beauté, coupe est pleine,
Je marche bâton en main.
Ne me crois pas si vilaine,
Depuis l’enfance l’âme vagabonde.
De surprise en émoi,
J’ai rencontré une naine,
Elle sautait à pieds joints.
Quant à moi, je file la laine,
Au bord des sentiers muets.
C’est parce que l’année prochaine,
Je deviendrai bergère,
Et que dans les nuages,
J’ai vu passer mille et un présages.
Puis, quand vient le soir,
Au bord d’un lac je m’assois,
Et je chante le murmure des branchages ;
Là-bas, je consens à l’adage.
Ne m’en dis pas plus !
Je finirai par rencontrer le sage…

Le bourdon

La solitude s’incline doucement vers la terre, courbée par la grâce d’un diffus abandon, tandis que l’âme reconnaît le ciel qui lui parle de mille et une farces, tel le papillon égayé par les soubresauts vifs du balancier opportun. Quand nous quittons le monde, léger, le parfum exhalé d’une pluie estivale, le soupir délicat d’un corps automnal, le renoncement à tout combat, l’amour à son apogée, le bourdon bourdonne et l’esprit s’étonne du miracle de la pure rencontre.

Surprendre

Se surprendre au matin accueillant dans les bleus de lavande, sourire aux coquelicots, déposer le délicat velours au baiser d’une blanche rose, parler au merle, surprendre l’oiseau-mouche au cœur du pourpier rose dont le suc juteux en fait un plat d’abondance, puis entrer dans le rêve langoureux du silence des roses trémières. Le jardin s’éprend d’une brassée de bruyères et la coccinelle se balance dans l’onde d’un calendula. Les torrides rayons du soleil nous amène dans la pénombre de la maison. Chaque matin, son renouveau. Sa simplicité en offrande, les mains offertes au regard surpris par le merveilleux dans la translucidité, qui pose et repose inéluctablement sa lenteur.

Peinture de Robert Reid.

Correspondances XL

Très cher,

Une goutte de lumière sans aucun doute, parce que la lumière abonde, même au plus noir des abysses, une goutte suspendue comme éclairant indubitablement le chaos qui n’est pas véritable, car une goutte de lumière nous parle et nous dit le mystère. Une goutte épanchée, de saveur inconsommable, juste comme une rosée qui vient sur le cœur palpiter et devient ainsi la fleur éternelle. Celle-ci a bien son langage. Elle s’ouvre perpétuellement et ne vous trompe jamais. Cette fleur devient la lyre, cordée aux douces notes, magie des prières incantatoires, mémoire de l’unité. D’où viens-tu ? aurait-on la faiblesse de demander. Mais nous savons que la réponse est dans la question. Complicité inouïe avec cette lumière tournoyante, effusive, sans frontière, évoluant dans son propre cadre d’infinitude, de semblants paradoxes aussi. Quand perdue dans les promenades solitaires, nous touchons avec un détachement qui n’est assurément pas de l’égoïsme, et comment cette chose pourrait nous envahir, lors que notre essence est tout autre, les sentiers sauvages au milieu de la campagne, non loin de ces prodigieuses montagnes, ces imposantes vagues qui nous parlent comme le fabuleux océan, gorgé de surabondance exultante, jamais défaillante dans sa constance, parce que nourrie de sèves exaltées, d’amour culminant, d’union cultivée, comme l’on cultive lentement le jardin de notre âme, ce jardin qui se révèle sauvage, indomptable, et pourtant depuis son inextricable fouillis apparent, chaque chose est exactement à sa place. Nous n’éprouvons ni peur, ni doute. Effectivement, le sourire est suprême quand il provient de cette source inaltérable, inépuisable. Nous pouvons lui donner tous les noms, mais un jour, c’est bien elle qui s’empare de nous et qui nomme chaque chose. Une fois que nous entrons dans l’intimité de la Nature, Celle-ci ne nous lâche plus jamais, et nous fait le don de Son secret. Lors que Celle-ci donne, comme est légère sa main. Comme sa main pèse à peine et, délicate offrande, s’efface en nous submergeant.

Votre fidèle B.

Complainte d’un saule pleureur

Je m’étonne, qu’ayant bu au vin des mots, les hommes nourrissent encore de l’amertume. Nous ont-ils donc menti ? Ont-ils volé au ciel les fragrances d’un raisin qui ne leur était pas encore destiné ? Qu’ont-ils fait si ce n’est recracher la vie qui les cueillit comme une sœur aimante, infaillible et constante ? Ont-ils avalé les mots sans en goûter l’essence ? Quand la nostalgie devient le miroir éhonté de narcisse, ont-ils jamais vraiment fusionné avec la vie ? Quelles sont donc pour eux les lettres alignées si ce n’est le flambeau de leur moi débridé ? Les mots, à leur tour, se tournent vers leur mensonge et viennent les rattraper, dans le puits sombre de leur ingratitude. Quelle sorte de vermine crachent-ils au crépuscule de leur sommeil profond dans la nuit de leur déni ? Les mots sont loyaux et ne transigent pas avec le faux. A la sève de leur douceur, les lettres dansent au cœur de lumière et la vie est forte de son intelligence. Poète, la vie donne quand Toi tu voles son secret. La vie a ses violences que l’homme a souhaité méconnaître. Mais la Poésie est pré-existente à Ta venue. J’ai vu les cadavres devenir des grimaces, alors que leur vie durant, ils avaient fait les gestes des danses macabres de leur méchanceté. Que l’on se gargarise des mots qui reviendront nous hanter, la vie n’a pas dit son dernier mot. Tandis que le saule pleure inconsolable d’avoir été trahi…

Le Héron

Un jour, j’interrogeai muette, le calme héron,
Qui, au milieu de l’eau, semblait irréel.
Je tournais furtif mon regard vers le ciel,
Et l’oiseau s’envola vers une haute branche ;
Sans doute avait-il entendu ma question ?
Son corps blanc avait déchiré ma nuit,
Le silence comme déconfit de spasme,
En mon âme subjuguée, et je découvris
La réponse irénique que son aile avait tracée.
Alors je remerciai ce noble et grand oiseau.
Tels sont les secrets qui nous bouleversent,
Ceux qui font de la vie, la splendeur d’un tableau.

Image : Héron Gravure by Mikio Watanabe, 2012

La femme du jardin

Parfois, pour ne pas perdre ceux que l’on aime, nous devenons bien maladroits, comme se souvenant à peine des alentours et fuyant aux abois. Je revois votre démarche singulière et me surprends à longtemps hésiter cet instant, le retenant de mes deux mains impuissantes.

La volupté dépasse toutes les raisons et le jardin avait surgi telle cette femme, irréellement inédite dans mon répertoire misérable de peintre, pour ne plus jamais en sortir, submergeant mes palettes de couleur. La fraîcheur de l’apparition correspond au murmure rauque de mon âme d’impie. Quelque peintre ironique avait touché la toile de mon cœur à l’aide d’un pinceau acéré.

Je revins le lendemain et le surlendemain avec entêtement, quand je réalisai, non sans un certain étonnement, que je me promettais de consacrer le reste de ma vie, s’il le fallait, à attendre Thaïs.

Elle arriva en souriant, sortie de nulle part, avec un panier, qui je le vis, contenait des petites brioches, un pot de miel, du beurre frais, une grande serviette à carreaux.

– Hé Ho ! lança-t-elle comme si elle m’avait connu depuis toujours. Je n’ai pas grand chose, mais vous apprécierez sans doute, dit-elle quelque peu confuse. Puis elle ajouta : Faisons enfin connaissance, Marc. Le souhaitez-vous ?

Tandis que je la regardais, je me sentis envahi par le plus troublant des sentiments, et j’acquiesçais de la tête.

– Merci ! Merci ! fit-elle comme si ce fut la chose la plus extraordinaire. Elle frappait des mains avec cet air enfantin qui m’avait subjugué.

Je ne pouvais raisonnablement plus la quitter des yeux, perdant toutes mes maigres facultés mentales. Mais chose étrange, je n’en avais cure. Il suffisait. Cet instant suffisait. Elle reprit avec une joie volubile :

– Savez-vous que j’aime particulièrement les artistes ? Maman n’est pas du même avis et pense plutôt que ce sont des gens parfaitement immoraux. Oserais-je vous confier ? Je n’aime pas l’immoralité, mais pourtant, je ne peux m’empêcher d’aimer le souffle si particulier de l’artiste, qui dans sa folie, avec une démesure tenant du prodige, est dévoilé ingénieusement dans son art. Un artiste est forcément fou ou je ne sais plus rien, ajouta-t-elle avec une moue dédaigneuse. Sa sensibilité ne peut être une posture tout de même. Je ne peux y croire. Comment peut-on alors être seulement artiste si l’on n’est pas un peu bohémien ?

– Thaïs, les artistes sont certes fous, mais certains sont devenus les artificiers de la folie. Je peux vous l’assurer. Ils sont, pour la plupart, des bricoleurs de mondanité et deviennent vite ce que l’on appelle des négociants sans vergogne, déclarai-je à mon grand dam.

– Alors ce ne sont pas des bohémiens, de vrais aventuriers, renchérit la jeune femme. Je ne peux m’empêcher de croire en l’art. C’est définitif. Il est à mon sens la plus vivifiante des expressions de notre âme. Il est le meilleur de nous-même. Voyez-vous, j’ai en horreur le mensonge. Vous, Marc, êtes-vous un imposteur ? me demanda-t-elle en me dévisageant sérieusement et avec une grande insistance.

Je me surpris à rire et ce rire résonna bizarrement dans tout le jardin. Des oiseaux s’envolèrent au même moment, comme surpris par ma voix. Je me mis à les suivre du regard puis, je finis par lui répondre :

– Même si je peins et que j’aime ce métier qui m’emploie à toute heure, je ne prétends à rien. J’ai déjà trop vécu pour ne plus avoir de prétentions, mais pas assez pour ne pas y croire encore. J’ai sans doute les prétentions de mon ignorance, terminai-je.

Thaïs devint alors mélancolique et ne prononça plus un mot. Elle était de nouveau comme absorbée par le vide. Puis, brusquement, la douce Thaïs se tourna vers moi et me lança solennellement : « Marc ! peignez ce jardin, peignez-le et n’oubliez aucun des détails qui le composent. N’oubliez pas les tilleuls en fleurs, les roses sauvages, ni les capucines au fond du jardin, ni les camélias, ni même les pâquerettes. Fouillez dans les herbes et retrouvez l’âme de ce lieu féerique. Peignez-la. Faites-le pour moi, je vous en prie. Décrivez à travers votre pinceau le bruit furtif des lézards dans les fourrés, le chant du délicat rouge-gorge. N’oubliez pas les violettes, les pensées, les myosotis, les clochettes, les tubercules sauvages, le bleuet, la belle marguerite, les jonquilles, le parterre des fleurs vivaces et odorantes, les œillets, les pétunias, les roches aspergées d’eau du ruisseau, les émouvantes et fragiles perles de l’aube. Peignez le merle et la fauvette, ainsi que la mésange ; faites de ce jardin le regard de votre âme. Venez-y à toute heure, à l’aube, tandis que la rosée mouille nos pieds sauvages. Venez-y au crépuscule, lorsque les belles-de-nuits ouvrent leurs corolles aux papillons. Marc ! Venez ! Revenez me chercher, partout au milieu des centaurées, des pois de senteurs, des vaporeuses pivoines, cherchez-moi partout et trouvez-moi. Thaïs vous attend. »

L’instant d’après, la jeune femme disparut et sur le banc, le panier témoignait de notre dernière rencontre irréelle. Bouleversé, je sus, sans me l’expliquer, que je l’avais perdue. En effet, jamais plus elle ne revint. Thaïs avait disparu dans le secret du jardin. Plus tard, j’appris que la demeure n’était plus habitée, depuis fort longtemps déjà, mais qu’il y avait bien eu une jeune fille qui y avait vécu avec sa mère. Toutes deux avaient péri assez mystérieusement, à la suite d’une maladie. Personne n’avait réclamé la propriété, et celle-ci demeura abandonnée, durant de longues années, envahie par les ronces et les herbes sauvages.

Depuis, les soirs d’été, il m’arrive de pressentir sa présence évanescente, effleurer l’allée de sa longue robe, marchant avec légèreté et riant comme un papillon. Thaïs m’attend et je la rejoins au fond du jardin. Je lui montre mes travaux et je devine toujours son sourire caresser mon pinceau.

Le soleil s’est allongé

Petite pluie fine en bulles insouciantes,
Le soleil t’a rattrapé et nous avons dansé,
Quand chaque fleur descendue du ciel,
Nous a inondé de simplicité ;
Que nous as-tu donc ramené ?
L’eau qui nous a émerveillé.
Pour chaque seconde délicate,
Pour chaque parole de sincérité,
Nous avons disparu, envolé !
Le tableau s’est effacé.
Et que reste-t-il de l’autre côté ?
– Des fruits mûrs, des baies sauvages,
Du jus à volonté, des grappes de joie,
Des moments rayonnant de légèreté.

Jusqu’où peut-on s’effacer ?
Mais quoi ? Faut-il, là, s’évanouir,
Quand tout a commencé ?
Je sais, le soleil s’est allongé.
As-tu vu la lune se lever ?

Correspondances XXXVIII

Très cher,

La seule nostalgie que j’éprouve est le présent perpétuel, comme s’il ne savait jamais passer. Est-ce lenteur sur les ruissellements de chaque goutte magnifiée ? Je pose un pied puis un autre comme apprenant à marcher et le pas est aussi titubant que la première fois, mais aussi léger, tel du coton se posant sur la douce terre de notre regard. Ce matin, j’ai touché la terre, l’ai caressée tandis que je la sentis soudain frémir et me parler. Le soleil l’avait réchauffée et comme elle sentait bon ! J’ai entendu alors la terre pousser un cri d’amour. Oh ! rien d’horrifiant ! Bien au contraire, il s’agissait d’une explosion lente délivrant mille délicieuses complicités. Je ramasse souvent les fleurs fanées et les dispose en petits tas. Elles vivent encore et me réchauffent les mains. Elles prononcent, à ces moments, des phrases qui m’invitent à les écouter. Alors, je comprends que rien ne meurt. Absolument rien ! La magie est là, dans le regard du cœur. Même les couleurs pastelles, délavées par le soleil, sont interpellatrices. Tant de murmures dans la vie ! Tant d’apprentissages ! Et si la vie passe, elle ne passe pas vraiment puisque le vivant ne meurt pas. Le vivant est une continuité. Elle nous parle où que nous soyons et par où nous passerons. Ne le pensez-vous pas ? La matière est une grande phrase poétique qui nous révèle une infinité de choses. Cher ami, je vous regarde par moment et vous êtes assis sur la chaise en bois, tandis que vous écrivez quelques notes sur votre précieux carnet. Nous avons tous un petit carnet qui nous accompagne fidèlement, un crayon qui sert de transcripteur de notre voix intérieure…

Bien à vous,

Votre B.