Le marché Brassens

Dans certains quartiers de la capitale, le malheur erre indéfiniment, et les entrailles fourbes de la ville s’accommodent, sans qu’aucun discernement puisse se faire, de toutes les infamies et les vilenies du siècle. Parcourant ce Paris, dans les poussières nerveuses du mouvement incessant, la misère m’a côtoyée. Je l’ai vue, comme on voit la beauté et la hideur. A l’époque, j’étais étudiante à la Sorbonne, inscrite au département des Lettres classiques, avec une mention particulière, celle de Littérature générale et comparée. Je suivais également assidûment les cours libres d’un pédagogue* qui avait étudié la gestion mentale, en avait fait son principal objet d’étude, objet d’étude qui avait été également le seul engagement de sa vie durant. Il avait observé les phénomènes de la gestion mentale, celle de l’acquisition des connaissances, celle aussi de la transmission des savoirs ainsi que de la mémoire humaine, et il avait, de fait, établi une didactique de l’enseignement. Plus tard, je pus mettre en pratique cette méthodologie novatrice avec grands succès, je le reconnais volontiers, car il s’agissait d’un enseignement qui n’éludait aucun des aspects psychiques, sociaux, et même spirituels des élèves. Quand je sortais de mon séminaire de Lettres, je descendais lentement les escaliers en bois qui grinçaient irrésistiblement sous nos pas, et je m’arrêtais au premier étage, m’enrichissant des quelques bribes du cours magistral de théologie. Puis, je poursuivais ma descente jusqu’au grand hall. J’aimais traverser Paris à pieds. J’habitais dans le quatorzième arrondissement, dans un de ces immeubles en briques rouges. Non loin de Porte de Vanves se tenait le rendez-vous incontournable, celui qui nous invite presque à notre insu, à la quête, celle qui semble être, aux premiers abords, sans but défini. Le marché aux livres anciens est à lui seul les prémices d’un voyage, celui que l’on espère secrètement, celui qui nous poursuit longtemps, celui qui nous bouscule incontestablement, jusqu’au plus profond des racines de nos convictions les plus intimes. Y avait-il autre endroit plus opportun et plus symbolique que le marché Brassens pour faire la connaissance d’Emily Kaitlyn ?

*Antoine Payen de La Garanderie

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Les voix souterraines

Que de voix souterraines
Enterrées par les flots
Que de voix hurlantes
Saisies par les clameurs souveraines
Que de voix désarmantes
Dans l’oppression aveuglante
Que de germes en latence
Pour te rencontrer
Et que de putrides arrogances
Dans les mers déchiquetées
Mais que de fausses semblances
Qui tuent nos enfants

Et que de vaines paroles
Qui suffoquent d’avoir trop parlé
Coupables d’ignorances
Subversives à souhait
Voulant boire au vin d’innocence
Que de voix qui me hantent
Qui se sont effondrées
Dans les méandres
Insoupçonnées

Et que de voix qui me disent
Les douleurs de l’incohérence,
Quand la nuit est à tomber
Et que viennent les présages
Et que chantent nos âmes
Dans le cœur de l’aimé,
Sans être plus désarmés.

Les rues

J’ai vu un homme affalé de tout son long sur le trottoir. Je ne sais pas s’il était ivre ou s’il avait décidé de dormir dans le froid, ou bien s’il était mort. Je suis passée à côté sur la pointe des pieds. Je crois avoir aperçu son visage bleui. Il ne fallait peut-être pas le réveiller ? Un homme est venu vers moi, il sentait si fort que j’ai cru que j’allais m’évanouir. Il parlait dans une langue étrangère. Polonaise ? Il était vieux et beau, mais son visage était noirci par des jours et des jours de poussière et même de folie, je peux en témoigner. Quand nous nous sommes quittés, son odeur m’a hantée. Il flottait des relents d’urine partout. J’ai marché longtemps pour m’en défaire. Où pouvais-je bien aller pour ne pas exister ?