Miroir 鏡子 (21)

Lumière

La gravité d’un sol et la poussière légère sur le bout d’une chaussure, qui s’étonne de voir son cuir altéré, nous interpellent. Tu vins depuis l’horizon lointain, marchant en balançant le manteau avec une allégresse peu commune. Tu écartas le pan d’un voile et soudain, je m’engouffrai à l’intérieur des pages. Je m’émerveillais de leur indicible forme et de leur éclatante blancheur. Elles étaient semblables à mille soleils, et sans doute aussi à mille lunes. Il ne s’agissait pas non plus d’un océan, et pourtant cela en avait tout l’air. Les pages formaient des vagues et l’on entendait bruisser les arbres à l’intérieur d’une immensité infinie. Tu m’invitas à m’asseoir sur un banc. Puis, tu m’enseignas certaines choses : comment se rassemblaient les gouttes de pluies, combien il fallait de gouttelettes pour former un nuage. Tu m’expliquas aussi que tu avais toujours souhaité revenir à l’enfance, où tout était en suspension et que l’espace du cœur était encore bien immense. Je n’approuvais pas du tout ce désir. Il me semblait que l’enfant n’était pas non plus tout vierge. Bien au contraire, les enfants, pour la plupart, m’avaient semblé être des adultes vénéneux en miniature. Les petits chérubins que j’avais rencontrés, là-bas, dans un autre monde, n’avaient pas perdu leur cœur. Ils étaient plein de vie et même de vitalité. Leur cœur juteux rayonnait. Oh ! comme cela était beau ! La lumière traversait leur corps et se répandait tout autour. Il me semblait que cela venait en nous avec une telle puissance que nous nous mettions à rire d’un rire jubilatoire. Ce qui importe c’est notre réalité, ici ; notre lumière, ici ; notre étincelance, ici. Alors, je te le fis comprendre. J’insistais sur cela. Tu m’écoutas et dodelinas de la tête. Puis, tu t’exclamas : La lumière ! La lumière ! C’est un torrent qui charrie tout ce qui n’est pas elle. Alors, je vis un enfant derrière un arbre qui me fit un signe de la main et le bonheur fusa aux quatre coins du monde.

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L’eau

L’eau glisse,
Mes pas l’effleurent,
Ou bien est-ce mon cœur ?

La sérénité est semblable à un lac. Le miroir est aussi stable qu’une montagne. Pourtant celle-ci voyage si loin que le cœur a tressauté. Était-ce ici ? Était-ce ailleurs ? Le miroir s’entrouvre et l’âme est semblable au Miroir.

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Tableau de Johan Fredrik Eckersberg (16 June 1822 – 13 July 1870)

Miroir 鏡子 (19)

Chercheur de Lumière

Le cœur tissa une étoile, et le ciel l’entendit. Le fil faisait : frou, frou et les mains glissaient, à deux, à quatre, dans les profondes étendues obscures et le chercheur de lumière fut prompt à faire le mémorable arrêt ; il leva le regard au ciel et des milliers d’étoiles entendaient son cœur faire : frou, frou ! L’étoile filait de la soie à la couleur argentée et le ciel entendait la douce clameur. Elle virevoltait au son du jovial bonheur et les anges faisaient : frou, frou avec leurs ailes bruissantes comme un blanc nuage. Les montagnes d’un autre monde venaient les compagner telles les amies les plus graciles, tandis que la lune les contemplait sagement. Le chercheur entra dans la lumière et se mit à tournoyer. Il avait quitté, père, mère, enfants et même son chat sauvage. Sa robe faisait une ronde et l’on entendait : frou, frou ! Le ciel s’étonnait et finissait par jeter un léger voile pour cacher le chercheur. Celui-ci faisait : Raf, Raf et ondulait comme le voile d’une mariée. Notre homme se laissa guider par les chevelures de la Voie Lactée et les constellations se mirent à scintiller. Les cailloux blancs se mettaient à parler et s’ouvraient aux plus grands secrets. Je ne t’ai point imaginé, mais dans une sphère, tout me fut révélé. A ma Boussole, il sied de tout vérifier, mais, le Miroir fait état d’une ancestrale majesté. Par Elle, l’influence est grande. C’est en Elle que des myriades de lumières s’éteignent puis se renouvellent dans le regard des cœurs perlés.

Miroir 鏡子

Adam

Le corps du cœur a pris forme, tandis que la rivière s’écoule sous les pas du ravisseur, car celui qui a un cœur a fait de son corps le lieu de l’accueil, tandis que le cœur continue de battre au rythme d’une onde à la lueur du fil insignifiant de l’aube, sans fin, sans interruption, et l’érosion révèle une fissure dans le tréfonds de la roche. J’y introduis les mains du labeur, puisque le cœur aime l’assiduité et la ferveur. J’ai rencontré un enfant. Il se nomme Adam, et son cœur éprouve toutes les langueurs, toutes les mélancolies de la vie primordiale. Je lui parle avec les mains, tandis qu’il s’élance avec le plus sincère et maladroit des élans tout contre moi. Nous nous tenons ainsi le temps du mariage secret de nos âmes. Adam a tous les âges, mais son corps a l’apparence du plus doux des enfants. Il a pris l’habitude de se plaindre, mais, je souris discrètement. Il sait que je peux le réprimander. Il sait que je l’aime dans le temple secret de notre âme. Je lui dis par le regard : Viens ! J’ai appris depuis bien longtemps à marcher dans le silence, et tous les bruits de la terre n’ont aucun impact sur moi. J’ai traversé les mondes, et parfois, je m’arrête sur le bord du chemin. Depuis bien longtemps, ici, je ne suis plus qu’un reflet dans un Miroir immense, et mon être est désormais bien plus loin encore. Adam ne parle guère. Il remue les lèvres avec une grande moue qui devient son visage, et je l’observe. J’entre dans le cœur de l’enfant et déverse l’Amour que l’on garde uniquement pour les esseulés. Ceux-là souffrent d’une mélancolie extrême. Ceux-là, les anges viennent leur rendre visite. Ceux-là qui ont peur, mais ne le disent pas.

Miroir 鏡子

Rien ne nous appartient

Il s’était tracé un arc de cercle et celui-ci se prolongeait au-delà de lui-même. Il s’était conçu au milieu des oliviers rieurs. Nous étions enfin tous réunis et il nous semblait que nous n’avions jamais été séparés. La véritable féerie s’était manifestée lors d’un unanime et total abandon. Chacun, nous avions appris à ne plus résister face à la force vive de notre cœur. Ensuite, il était apparu une source en nous-mêmes et de cette prodigieuse source, l’eau s’était mise à bouillonner joyeusement. Une texture légère, effervescente et transparente tout à la fois, dansait. Il s’agissait du chant pur d’un parfait accord. L’eau jubilait. Elle débordait même, mais sans nuire. Nos cœurs avaient rencontré le point du basculement : nous n’avions plus rien. Tout autour, nous savions que cela ne nous appartenait pas. Nous étions simplement des hôtes et nous étions tous émerveillés de ce qu’il se passait. Nous étions affranchis de toute forme d’attache, tandis que nous étions à nous aimer aussi dans la plus extrême des nudités. L’Amour était l’être et il n’y avait aucune espèce de mélange dans celui-ci. Nous pleurions en secret parce que l’Amour était puissant. Nous nous mîmes à flotter au-dessus des eaux, alors que nous étions, sans conteste, devenus l’eau. Depuis les nuées, nous survolions des multitudes d’extraordinaires jardins. Pourtant, nous étions toujours assis en arc de cercle et lui se trouvait au centre. Il nous regardait et nous répondions à son regard avec la même intensité. Tout comme rien ne nous appartient, tout comme le soleil se lève chaque jour, nous étions au-delà même de la paix. Vivre ou mourir, tout nous était égal, puisque nous vivions l’Eternel.

Miroir 鏡子

L’art du lâcher-prise

Du vert de ton âme, la blancheur conquise, au-dessus, flottants comme les laiteuses courbures, les sillons d’un or pur nous parlèrent durant des jours et des jours. Les merveilleux jardins suspendus révélèrent un autre monde, tandis que plus jamais nous ne voulûmes en sortir. Nous fîmes le choix de vivre avec ce qui, désormais, ne manquait jamais d’advenir. Nous avions accepté de vivre simplement, et même de mourir de faim et de froid. Nous l’avions accepté, alors qu’un homme, assis tout près du grand parc, nous avait fait le récit d’une singulière vie. Cet homme s’émut de me voir pleurer. Il était apparu pour répondre à la question que je m’étais posée sur le chemin. Il était exactement apparu alors que j’avais formulé une requête bien précise. Vous conterai-je cette étrange histoire ? Seule la foi nous permet de le vivre ; seule la foi nous permet de nous abandonner au sort, sans même que nous ayons à lever le petit doigt. Courber la tête, après avoir longtemps marché. Telle est la vérité de l’âme. Non, répliqua le Miroir, l’âme ne courbe pas, mais ce qui voulait prendre sa place a cédé. Les digues sont tombées. Quelles sortes de digues, demandai-je ? Celles de la peur. La peur s’est transformée en une immense joie. Quel est donc ce monde nouveau, né au milieu des ténèbres ? Quel est donc cette suée extraite d’un autre courant ? Pressuré et pressuré, la rosée donna au diamant sa couleur. Puis, la rose se mit à parler. Elle me confia les plus incroyables récits, et enfila chaque perle de rosée, nacre inviolable.

La peur de s’éloigner de l’origine, de s’en éloigner à un point tel que nous ne soyons plus à même de revenir. Nous devenons de piètres stratèges. Ainsi parla le Miroir. L’homme s’abîme dans les sursauts de son humanité. L’homme ne sait plus qu’il est. Ainsi, Il m’enseigna. Je vis le Miroir noircir, et de cendre, et de fumée, s’épancher. Il avait toujours été là, fidèle comme le plus grand des amants. Soudainement, s’était-il fâché ? Je l’en croyais capable. Oui. Mais, il n’en était rien, car au-delà de la noirceur, je vis surgir en son centre, une violette. J’en respirai même l’odeur. Je n’osais en parler à la rose. Mais celle-ci me fit un grand sourire. Oh ! la rose est la prodigieuse joie immutable. Elle avait le cœur de la parfaite Bien-Aimée. Elle ne jalousait personne. Quand je lui demandai ce qui lui donnait cette imperturbabilité, elle me dit : N’as-tu pas compris que je suis aussi la violette ?

Miroir 鏡子

Joie

Si je vivais,
Qui étais-je alors ?
Mais si je ne vivais pas,
Qui parlerait encore ?

La merveille fut de ne pas survivre aux raz-de-marée, ni de prétendre être autre. Mais, si tu n’existais pas, je t’inventais dans une préexistence tissée de nos mains aimantes, et tu fis, sans doute, apparaître notre rêve commun. Tu donnas à l’ombre les pas de notre souvenance et tu me dis combien nous nous aimions. Je vis Amour et Il ne cessa de me submerger, alors que l’océan était une vastité. Nous nous mîmes à chanter. Ce fut une visitation permanente, la joie indomptable, une présence révélée. Plus que tout, tu m’invitas à le clamer et je retins à peine cette étrangeté, car la joie se voulait être partagée. Vivre en Lui, l’Amour, c’est ne point survivre à tout ce qui nous sépare. Je vis une onde tournoyer, alors que la nuit glissait comme une invitée et nous nous mîmes à rire dans le ciel sans nom, le ciel de notre unité. Je l’attrapais au vol, cet instant pérenne et nous nous mîmes à danser. Une infinité de petites ailes au sein d’un ciel émerveillé.

Vivais-je d’avoir été ?
L’éclatante lumière,
Du miroir de notre cœur,
Le monde s’est révélé.

Miroir 鏡子

Contemplation

Il aima porter loin la douceur exquise des vins d’un arbre intérieur et depuis des écorces vives surgissaient des feuillets sublimes tandis que le chemin traçait les profonds sillons d’une terre ancienne et les nuages volaient dans la proximité du cœur. Il prit une sorte d’enclume, mais l’outil appelait son violent marteau, alors, il jeta un regard furtif sur les sculptures de l’émouvante saison et s’empara plutôt d’une plume dont il trempa la pointe au milieu d’un bassin aux couleurs argentées. Il en fit du mercure, puis une ambre devint son livre. Il se mit à chanter, car le chemin formait soudain une roseraie, la pointe d’un Lotus, le chant d’un diamant. Mais il ne s’en tint pas là, car, il comprenait, depuis les brumes balbutiantes de son langage, qu’ainsi son esprit se raffinait. Il en vint à jeter la plume et l’encrier, car tout s’unissait en une seule larme, et de là, il vit poindre une folle herbe, une nervure instable, tandis que le vent soufflait. Il se pencha et de ses deux mains burinées, il forma un écrin protecteur. L’herbe sauvage se transforma en une plante plus vivace, tandis que son cœur était ivre. Il s’émut, car, la délicatesse de cette sage semence lui révélait à chaque étape d’indicibles secrets. Je ne puis vous faire plus récit déployé, car à l’image d’une graine, le semeur est conquis. Il contemple et se tait.

Miroir 鏡子

Montagne

Mon cœur est un burin qui cisaille les montagnes, et je ne vois plus que L’Un, saisissant de Ses deux mains toutes les étoiles, les comprimant contre Son Cœur, faisant jaillir des myriades de constellations, des nébuleuses endormies, des nuages galactiques, dans l’immensité intersidérale. La montagne est une plume légère comparée aux sombres voiles de nos images, mais voici que Montagne s’assoit et veut nous parler. Sais-je L’écouter ? Elle attend. La terre palpite et s’émeut. Une sauterelle verte s’envole telle la réalité effervescente d’une féerie. Elle était posée près de moi et je remarquai son ventre qui respirait au rythme étourdissant d’un cœur étonnamment puissant. A qui appartenait cette force ? J’observais cet abdomen vert strié dont la couleur devenait quasi surnaturelle. La vie révélait son intensité présente et je touchais le ventre de cet orthoptère, je le touchais doucement et lui parlais. Montagne souriait. De floconneuses et blanches fleurs dansaient.

Miroir 鏡子

Le centre

Quand je le vis, j’entrai dans une demeure. Elle pouvait être perçue semblablement à l’immensité, dans un lieu si paradoxalement exigu et pourtant, l’espace le contenait tout entier. L’écho vibrait longtemps, révélant les feuillets d’une phrase infinie. En cette résonance, tout s’immobilisait, et tout s’activait dans un bruissement à peine perceptible. Il se passait cette chose incroyable : le coeur éclosait en une myriade de rosées. Chaque rosée était un univers complet. L’image était plus qu’une image. Elle était un corps ; elle était une infinité de corps. Cela ressemblait à des étoiles, mais il s’agissait, en vérité, de larmes hébétées, devenues des constellations de cristaux musicaux. Chaque larme était un son et chaque son était un mot. Cela tintait et riait. Je les suivais et l’enchantement s’étendait sans discontinuer. L’éternité devenait un rire cristallin, un centre concentrique et une spirale épandue de joie et de beauté.