Les yeux du chat

Ce doux moment,
Exalté telle une goutte,
Le ruisseau rejoint l’océan.

Je n’imaginais rien, tout se concevait, tout chantait et les yeux apparurent dans la nuit. Était-ce le chat d’un rêve ? Était-ce l’abondance d’un regard intérieur. Les pas menus sur la terre, léger, et le velours s’émerveille.

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Aquarelle de Maryse De May.

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La guêpe

La belle âme, geste tendre, esquissée sur les feuilles blanches, qu’une ombre chinoise révèle à contre-jour. Des couleurs qui s’invitent dans la soie épurée et une mouche bourdonne, tandis que la guêpe écoute la voix qui lui conseille : va doucement et tu trouveras la sortie. L’ayant suivie de l’intérieur, la voix résonne tout contre l’infroissable vent et soudain, malgré quelques obstacles surmontés, la guêpe s’évade et la voix de chanter. Pure merveille que voilà ! Quelqu’un parle : sans cette triangularité, tout ce que tu écris te poursuit ; quant à mettre au sommet le soleil, alors tout s’évanouit et c’est ainsi que la forme devient un papillon. Qui étais-tu, Ô guêpe ?

La visite

Peintes par le plus bel horizon, les yeux embués de soleil, de lointaines montagnes découpées par un ciel lacté, quand flottent mille et un sortilèges, j’ai vu le temps émerveillé et si je disparais certains jours, c’est que la contemplation emplit l’âme vive et hébétée, car rien ne saurait autant frissonner, si ce ne sont ces gracieux arbres fruitiers, que le vent fait parler. Le poète s’efface ostensiblement et l’oraison tremble de telle façon que les mots se suspendent à notre gorge éplorée. L’on pose délicat un front sur le sol dont l’humus ainsi que l’herbe à peine séchée, dans le silence de la journée finissante, viennent aviver l’effluve des souvenirs incessants de notre éternité. Je remercie celui qui nous permet ainsi d’être visitée. Je remercie celui qui témoigne dans les feuillages de la douce colline par ses pas enchantés. Je remercie la présence de nous prendre au détour de l’allée et de nous détacher de chaque chose qui se voulait s’accrocher, comme l’automne de notre âme, feuille à feuille, sur le sol d’un jardin, caressé.

Les esprits

Tous les esprits peuvent se rencontrer, mais quelques-uns ressemblent indéfiniment à deux vagues qui dans un élan extatique, se touchent, du bout de leur blancheur écumée, comme se cherchant avidement, comme affamées l’une de l’autre dans le désert de leur solitude, s’entrechoquant, se fracassant même dans les flux de leurs improbables rencontres, mais transpirant suavement des flux de leur intime retrouvaille. Vagues, qui se mêlant dans le tumulte de leur aspiration, forment à elles-seules le bouillonnement d’un océan. Quels sont donc ces esprits vigoureux, inépuisables, ces esprits trempés dans les fleuves de leur intégrité, de facture semblable, et qui échappent à la rumeur du siècle ? Libres sont ces âmes qui s’élancent ensemble, sans jamais se disjoindre, dans les violences mêmes de leur nature irréductible, s’écartant sans le vouloir de toutes les dissociations et s’unissant dans la plus grande joie afin de s’élever dans l’ivresse de leur incandescence. Deux vagues échappées des sentiers battus. Deux vagues dansantes, ne bravant plus les dangers, ceux-ci même dissipés dans la puissance de leur union. Exaltation pure qui vit, comme ici, comme là-bas, sans faillir à sa réalité.

La vieille femme et le singe 老女人和猴子*

Image associée

Il existait, sur la colline éloignée du village, une vieille femme, dont les cheveux hirsutes faisaient penser à un misérable dindon. Gloussait-elle sans cesse pour inspirer la terreur aux enfants ? D’ailleurs, certains garçons qui gravissaient discrètement la colline s’enhardissaient jusqu’au mûrier, mais n’osaient guère plus outrepasser cette limite. La vieille femme était considérée, par les villageois, comme la plus malfaisante des sorcières. Elle maugréait du matin au soir. On la soupçonnait même de manger les chats qu’elle recueillait. Pourtant un jour, un magicien vint à passer. Il entendit ses plaintes et ses vociférations. La sorcière venait de cracher vulgairement sur le sol de sa maison délabrée. Il se changea alors en petit singe et l’approcha en faisant moult acrobaties. C’est ainsi qu’elle finit par s’apercevoir de son manège et lui jeta un regard noir. Elle n’aimait pas la compagnie, encore moins celle d’un singe. Elle l’attrapa par la queue et le ficela. J’en ferai mon dîner, marmonna-t-elle. C’est alors que le singe lui parla. Tu sembles bien malheureuse. Que t’est-il arrivé pour devenir si désagréable ? La vieille femme parut à peine surprise quand le singe s’adressa à elle. Elle le regarda et lui répondit sans hésiter : la laideur m’a frappée depuis mon plus jeune âge. Je ne sais pas être autrement que laide et repoussante. Dans le fond, conclut le singe, tu obéis à ta nature propre. Tu n’es donc pas malheureuse. Alors la femme se mit à rire si fort qu’elle manqua s’étouffer. Elle finit par lui dire: Ah ! Il ne manquerait plus que ça ! Malheureuse de mon malheur !

***

Moralité : il en ressort de cette histoire un vieux dicton populaire qui dit à peu près ceci : le malheureux ne voit jamais son dos. 不幸從未見過, bùxìng cóng wèi jiànguò, ou : malheureusement jamais vu.

*Prononciation : Lǎo nǚrén hé hóuzi

L’usage de la métaphore


Quelqu’un essaya de discréditer Huizi auprès du Roi des Liang :
– Huizi fait un usage trop fréquent de la métaphore. Il ne sait pas s’expliquer autrement. Le Roi dit :
– Vous avez raison.
Le lendemain, Huizi s’étant présenté devant le Roi, celui-ci lui dit :
– Désormais quand vous aurez à me parler, je vous prie d’aller au but sans user de métaphores.
Le ministre répondit :
– Supposons qu’un homme ne sache pas ce qu’est qu’une catapulte. S’il vous demande qu’elle est la forme de celle-ci et que vous lui disiez : La catapulte a la forme d’une catapulte, comment voulez-vous qu’il puisse se la figurer ?
– Pour sûr qu’il ne le peut pas, acquiesça le Roi.
Huizi poursuivit :
– Si vous lui dites que la catapulte ressemble à un arc dont la corde est faite de bambou, et que c’est une machine de guerre pour envoyer des boulets, alors vous comprendra-t-il ou non ?
Le Roi dit :
– Il comprendra.
– Rapprocher une chose connue de tous par comparaison et la proposer à votre interlocuteur qui ne la connaît pas encore est un moyen de la lui faire comprendre. Maintenant si vous me défendez l’usage des métaphores, quel moyen me restera-t-il ?
– Vous avez raison , dit le Roi.