Tout commence

Le sillage est intemporel et je me souviens, et je me souviens, alors que je gisais sur la terre d’un autre monde, et lors qu’au creux d’un lit d’éther, mon souffle continuait, continuait, à Te mémorer dans l’antre d’une caverne, Tu es venu me donner au Rappel, Tu es venu me donner au Rappel, et c’est là, dans le désert que la pluie a son sens, et c’est là que je respire sans discontinuer, pour absorber Ton accord, celui en ré majeur. Chaque couleur avait son ciel et chaque ciel avait sa merveille. Comment puis-je l’oublier alors que de Ta main, l’océan s’ouvre encore ? Tu peux me dire des choses, tu peux m’en dire d’autres, je fais « oui » de la tête, le sourire aux lèvres. Tu m’as chantée et je T’ai chanté, mon corps devenu celui qui aime. Je marche encore dans la ville, le soleil éclaboussant son indolence, et la brise murmure dans l’étroite ruelle. Je meurs à chaque instant, et chaque instant me réveille. Ai-je bien clamé le vol d’une trentaine de tourterelles par-dessus le clocher vermeil ? Cette blancheur, est-ce la mouette qui vient des mers lointaines, m’invitant au voyage torrentiel ? Je suis morte à chaque souffle du puissant et magistral écartèlement. Ne sens-tu pas vibrer l’Amour d’une multitude de jours ? Comment vivre et mourir d’Amour ? C’est ici, c’est ici, c’est encore, c’est l’élan d’une création entière, alors que tout commence, dans la nuit la plus obscure.

Correspondances XLVIII

Cher,

Il pleut aujourd’hui, une pluie fine sur la ville, une pluie caressante, une pluie chaude. Je me suis munie du parapluie pagode et j’ai marché au rythme de cette petite eau légère, descendue du ciel. Quelques gens sont sur les terrasses, sous les auvents, parfois sous les parasols. Je me demande s’ils affichent ainsi leur pass-sanitaire, ou s’ils ont vraiment envie de partager un moment, somme toute très public. Je ne sais pas. Cela m’indiffère. Je continue de marcher, portée par la petite pluie, l’âme un peu triste, les yeux en pluie, le cœur flottant avec les nuages. La ville rayonne sous l’averse. Les petites bulles chantent sur les pavés et les roses des jardins s’intensifient de couleur. Quand je suis sortie de la maison, la lavande ressemblait à un majestueux soleil pourpre. Je suis restée un moment à la regarder comme hypnotisée par sa générosité. Je lançai au ciel : Ne pleure pas ! Il me répondit : Ne pleure pas ! Nous étions à marcher sous la pluie, ensemble, bras dessus, bras dessous. J’avançais en hoquetant. Mais mon compagnon me secouait le bras. Ne pleure pas ! J’arrivai, enfin, devant, ces gens, les ivrognes, comme on les nomme et que je croisais souvent sur ce chemin. Je les regardais tous, un à un et leur souris derrière le voile de la pluie. Ils me saluèrent avec une telle révérence que j’en fus, une fois de plus, émue. Ils étaient nombreux aujourd’hui. L’un me dit : Votre parapluie est vraiment beau.Oui, c’est un parapluie pagode, lui répondis-je alors avec enthousiasme. C’est le parapluie ne pleure pas ! Nos regards étaient, une fois de plus, emplis d’Amour. Je les connais et ils me connaissent ; je les ai toujours salués. Seulement, aujourd’hui, ils étaient là pour que je ne pleure pas, eux, à boire debout, leur bière sans terrasse, mais tellement présents.

Votre B.

Je reviens

Quand la patience a le goût de la nuit,
Quand le jour a la fièvre de notre patience,
Les préambules à la volée,
Font chanter l’alouette,
Secret des buissons,
Et que le vent m’emporte,
Durant la longue marche,
Vers l’étrange horizon,
Que tous mes soupirs,
Au souffle lent de mes pas,
Quand flottent les récits,
Que confisquent nos lignes imparfaites,
Je reviens, je reviens…

Entrelacs

Image prise ce jour, quelque part en Gaule profonde…

Chaque grain avait sa grappe, et chaque grappe avait son soleil tandis que nous nous émerveillions des entrelacs du givre. Le soleil argenté, l’auréole de ton blé sur les buées de la lune, car la brume annonce l’automne dont je me souviens, nos pas légers sur les feuilles, au sol embaumé, non loin des rigoles. J’étais ivre de ta présence, comme la connaissance du fond des âges, profondément ressenti à travers la particularité d’une odeur que la terre nous rappelle avec toute la puissance d’un mois de septembre. Quand tes yeux plongent avec cette intensité dans notre regard, mon âme de femme étreint la nuit et je remonte tous les courants, sans que ne cesse un seul instant mon élan vers toi. Puis la femme marche sous le parapluie des arbres et par volute les pins s’épanchent et les montagnes vaporeuses s’élancent prestigieuses. Ô notre entrelac !

Je ne les oublie pas

Les soubresauts, saugrenus des formols d’un laboratoire outrecuidant, quand j’ai vu l’enfant marcher tel un guerrier au milieu des jungles de la folie des hommes et dormir dans le froid des étoiles et la nuit lui apprendre la résistance du corps. La chaleur venue à la lumière du soleil, à la liesse de l’aurore, lors que les bouvreuils sautent, libres, indomptables, reproduisant les sauvages échappées d’une brumeuse gelée. Dans la pénombre de la forêt, les mille bruissements hivernaux près de l’arbre qui danse, mon cœur connaît l’étendue des espaces que l’extérieur élargit depuis l’intérieur de notre âme, et voici que le courage supplée à l’insaisissable, lors que la mort rôde, comme un basculement. Cet homme m’a parlé, l’homme venu des contrées de l’est, sa Pologne, durant plusieurs heures et lui de s’exalter des épousailles d’un voyage que l’on reconnaît comme l’universalité et qui le libère. Il m’a offert le gite et le couvert, dans l’étrangeté d’une rencontre, moi l’inconnue. Puis, cette femme qui m’a prise tendrement dans ses bras, la sœur, près du sentier, me donnant la chaleur de l’instant. L’enfant est sauvage de ses pérégrinations, et les pas nous mènent à l’ivresse du fraternel aimant. Je n’avais pas un sou en poche, juste le temps aux aguets, affûtant les récifs de l’inconfort, oubliant la ville, plongeant au cœur de la solitude hivernale. Chacun de leur visage, de leur silence, chacun de leur cœur, de leur yeux aussi profonds que notre émoi, je ne les oublie pas. La force du voyage vient du dénuement. J’ai eu froid, j’ai eu chaud.