Epopée

Acte II

Scène 1 : Melpomène et le libertin qui prend la parole

L’aveu de mes penchants,
Ma disgrâce,
L’aveu de mes tourments,
Les appétits voraces,
Anéanti par l’indifférence,
Des cruautés de mes outrances,
L’aveu du crime de n’avoir vu,
Ô Melpomène, n’es-tu pas enfin la bienvenue ?
Je suis mille fois à ta merci,
Mais de ma déraison,
Tu n’es pas encore assez sévère,
Si tes mots coulent à l’infini,
Déversant le breuvage amer,
Et si l’on me mène soudain en enfer,
Sache que j’y suis,
Car, ne pas avoir su me gouverner,
Le malheur est devenu mon Maître associé.
Je suis submergé par les affres.
Saisis-moi donc par le toupet !
Je suis ton esclave à présent.
Me veux-tu ramper et gémir ?
Par mes forfaits, je veux m’amender !
Les sinistres purulences,
Les désirs et la méconnaissance,
Brûlent aujourd’hui de mille autres désirs,
Ceux qui hantent le réprouvé.
Qu’est-ce donc que cette conscience ?
Béni soit le jour où tu vins m’assaillir !
Mes doigts crochus, mes yeux tremblants,
Tiens ! Prends-les ! Jette-les !
Par leur mort, je renais !
Est-ce possible ? Je suis déjà mort !
Depuis les feux de ma dépravation,
Sont nées des larmes de regret,
Et du feu de mes errances,
Mes mots ont parfois loué la Vérité,
Quand, après avoir succombé à ma transe,
J’entendais l’alouette chanter,
J’écoutais aussi les fleurs soupirer.
Suis-je donc totalement mauvais ?
Ô Melpomène ! Les raisins sont mûrs :
Emporte ce vieux libertin !
Par ma plume, j’ai gratté quelque beauté,
J’ai pleuré des rivières de mots,
Effusions graciles mais guère imposture, je le jure !
La douceur me faisait défaut.
Je prenais, en effronté,
Me donnais mille excuses pour ne pas voir,
Mais le mal est le mal !
J’ai enfreint les limites du sacré.
J’ai détruit, complice, d’autres que moi.
Ô Melpomène ! Dur est le réveil !
Soudain, le soleil écorche mon âme,
Je ne sais échapper à sa terrifiante majesté,
Ni même l’affronter. Sa Lumière est sans pareille.
Te voici : aie donc pitié de moi !

Melpomène, rangeant le sabre :

Homme ! C’est ce que je fais en venant à toi !

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Epopée

Tandis qu’Erato remonte vers le premier Ciel de l’effusion poétique, Melpomène se dresse devant un vieux libertin, poète à ses heures perdues.

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Acte II

Scène I : Melpomène et le libertin (silencieux, à genoux devant la Muse qui brandit son poignard sanglant)

Jeter la coquille,
Fouler aux pieds,
L’immonde,
Immondice palpable,
Jeter les débris,
L’extrême du vice,
Les brûler au feu du dissolument,
Jeter le masque derrière soi,
Hurlant, puis rire de joie,
Courir pieds nus,
Sans plus se retourner,
Déchets d’un rêve pullulant,
Pulvérisé dans le râle du deuil,
Puis courir plus loin encore,
Franchir tous les seuils,
Défait des putrides sorts,
Renoncer à ces tristes vêtures,
Se laisser mille fois engloutir,
Chasser les vains parjures,
Tenir en sa main,
Le miroir sans faille,
Poignard qui brise le regard,
Trempé dans les flammes du repentir,
Puis courir encore,
Saisir l’océan,
A bras le corps,
Déversant la gangrène et ses blessures,
Dans le regret des impostures.
Ô homme, je t’ai vu gémir,
Courbé dans la traîtrise infâme,
Que n’as-tu arraché tes yeux, cette fêlure,
Pour avoir violé l’extrême pudeur,
Jette donc cet œil et puis cet autre,
Comme ils anéantissent ton cœur et ton âme !
Quand cesseras-tu de plaider l’innocence,
Lors que tu flagelles celles de ces femmes ?
Pourquoi n’en as-tu pas fait des sœurs ?
Pourquoi n’as-tu pas cherché à voir,
Qu’en elles, gît le gouffre d’un désespoir ?
Que n’as-tu jeté ta pupille dans la fange !
Ne cours-tu pas vers la rédemption ?
J’ai vu l’exsangue venin des succubes,
S’emparer de ton âme, la dévorer cruellement.
Que n’as-tu coupé ta main,
Corrompant mille fois la vie !
Que n’as-tu plongé plutôt dans les bouillonnements,
D’un brasier sans fin,
Et que n’as-tu versé l’amertume des âpres larmes !
Sache que la damnation ne réjouit que les démons,
Et je gage que tu ne comprennes aucun de mes propos,
Quelque chose en toi qui te ravage !
Voici l’enfer et ses terrifiants maux !
Fosse des malheureux, gouffre des obsessions.
Que n’as-tu donc pleuré cette vie d’esclavage !