Correspondances XIX

Cher,

Nous avons appris, ou bien apprenons-nous que nous avons appris ? Apprenons-nous chaque jour à découvrir que nous avions depuis toujours ce que nous découvrons ? La plupart du temps, je ne cherche rien, mais je suis surprise. Par exemple, je suis chaque jour à découvrir quelque chose de nouveau. Un rien attire mon attention. Cela peut-être à l’extérieur, mais cela peut tout aussi bien être à l’intérieur. J’ai découvert que le monde que nous voyons correspond au degré d’ouverture et d’unité qu’il y a en nous. J’ai aussi découvert que nous pouvons tous avoir des yeux, un nez, une bouche et tout autre sorte d’organes sensoriels, mais nous ne somme pas, en absolu, semblables. Pourquoi l’homme a-t-il tenu à ce que tous les êtres humains soient identiques, alors, que nous ne le sommes pas du tout ? Pourquoi confondons-nous unité et uniformité ? J’aime beaucoup rencontrer mon semblable, singulièrement unique et différent. Mais tous les êtres humains ne se rencontrent pas. Pourquoi ? Qu’est-ce qui fait que nous ne parvenons pas à nous entendre ? Quand sommes-nous à nous séparer et quand sommes-nous une réalité humaine, fraternelle ? Il est assez étonnant de tenir un tel langage, je le sais. Il est même déroutant. Mais, je ne m’y arrête pas moi-même. Je suis à m’entretenir avec vous en ce fameux dialogue que nous aimons depuis notre enfance. Ce dialogue, d’un commun accord, nous l’appelons dialogue platonicien. Vous me l’avez maintes fois dit et je vous écoute toujours très attentivement. Il me semble qu’à chaque fois, une précieuse révélation a lieu, en cet instant. Le monde devient palpitant et notre cœur s’ouvre avec cette résonance impossible à limiter. Impossible, vous-dis-je ! Est-cela la liberté ? Il me faut écourter cette lettre car Abi frappe à la porte. A bientôt.

Bien à vous,

B.

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Correspondances XIII

Cher,

Parfois, je cherchais les fleurs qui vacillaient à votre approche, lourdes de votre songerie que je voulais attraper, et quand les abeilles se suspendaient comme une étole, je respirais votre passage comme toujours enivrée de pollen. Si les arbres venaient à se balancer de grâce, vous ébauchiez un sourire à peine et je me sentais gourmande de tant de générosité. Quand l’âme est en friche, que reste-t-il des parterres de notre humus et que reste-t-il de notre observance? Je sus, que louange est la vie qui s’émerveille et qui restitue le jus du pur Soleil. Telle est notre verdure écorchée de vent et telle est la semence en la clairière de nos mots mêlés à l’étreinte de vie qui s’annonce. Il est vrai que l’on nous empêche avec une indéniable vigilance à goûter à l’ingratitude, et même à l’avarice : nous ne tombons pas en cette réalité. Il n’est aucune amertume au soleil qui s’élève chaque jour étincelant d’amour. Le cœur est le jus de notre vie. Vous me rappelâtes à maintes reprises ce sage conseil : préservez le cœur, c’est sauver son âme. L’on nous apprit aussi que celui qui tend vers la lumière a pour mission de sauver ses frères. Le pouvoir d’intercession est puissant. Il est aussi une vaillance. Celui qui reste a pour devoir de devenir une coupe et de recueillir la sève montante de l’amour pour donner à celui qui est maintenant dans les dédales de l’au-delà, une lueur telle une généreuse veilleuse, car les morts nous entendent et souffrent de nos souffrances. Nos mots et nos actes sont notre écriture et notre instant fécondé sur les labours de nos semences. C’est ainsi que nous aimons. Ou peut-être cela s’aime-t-il de cette façon en nous ? Nous sommes née avec l’élan indéfectible du devoir, celui de semer l’instant de lumière. Et lorsque nous partirons, nous serons heureux. Parce que nous n’avons jamais cultivé le rejet, ni même aucun déni.

Bien à vous,

B.

Femme

La plume est incisive des lucidités que l’on préfère taire quand la femme délivrée du narcissisme, des volontés de plaire, de son abîme, quand elle s’extrait des mains du marionnettiste, en elle, en ses jougs inopportuns, quand son âme s’épure des luttes sans fin, quand la parole volubile des babils s’étourdissent des asservissements du corps sous l’emprise, et que libre, libre, libre du regard destructeur, finalité sans fin, sens sans essence, de celui qui l’emprisonne, l’esprit en elle respire et jouit du flux de son être, quand l’âme virile n’est plus annihilée en son besoin de séduire, ni de dominer, quand la femme marche semblable à l’homme, devenu lui-même la femme des principes de gestation et de réception, son souffle devient le filet libérateur des jours de plénitude, des jours de son orchestration, ivre et nullement aux abois. Je ne suis pas ton objet, je suis ton autre toi…

Correspondances V

Cher,

La liberté n’a pas le goût des dérives, ni ne peut être une déconsidération du respect de notre personne et donc de l’autre. La liberté est ce qui fait tomber le faux et qui fait apparaître la lumière. J’ai répondu à votre requête avec une grande circonspection, mais aussi le plus naturellement du monde. Ce que je venais de traverser, ce que j’avais appris, à l’instar de ma propre volonté, me permettaient d’entrer d’emblée en votre longueur d’onde. De fait, je vous sentais aussi en ces ondes bienveillantes, lissées de vie, érodées d’épreuves. J’avais reçu vos mots en toute objectivité. La résonance qu’ils me procuraient était claire, limpide, authentique. Je ne suis pas à écrire que je percevais l’absolue perfection en vous, ni en moi, du reste. Quand même la perfection est partout, et son appréciation relève d’une perception autre que celle que nous vivons quotidiennement, mais pour nous exprimer en termes plus communs, plus accessibles, je savais que ni l’un ni l’autre n’étions aboutis. Je suis sûre que la perfection réside, d’abord et avant tout, dans la totale bienveillance. C’est cela même qui donne à chaque pensée, à chaque acte, leur note de douceur. L’amour nous enveloppait de toute son immensité universelle. C’est par notre perpétuelle quête intérieure, celle qui s’inscrit en l’instant vibrant, que l’amour n’est jamais réduit à l’égocentrisme. La vie nous donne le temps d’apprendre. La vie nous donne le temps de donner. Elle est aussi la vigilance qui nous oriente sagement. Ainsi sommes-nous libérés de nos prisons.

Bien à vous,

B.

Promenade

J’ai pris sans réserve, et j’ai donné sans mesure, puis je suis allée me promener, libre de partout aller, quand je sais avoir rencontré beauté et la paix n’a jamais cessé d’être, rareté offerte au goût d’un promptitude accueil, et c’est même la défaite qui fit de la vie ce poème… instantané. Quand tout disparaît, tout apparaît. J’en suis à peine étonnée.