Doux zéphyr

Dans l’infinitude des présences, ne T’ai-je pas choisi ? Vivre en Toi, m’occuper de Toi, entrer en Ta Danse et tournoyer. Que nous importe le reste ? L’on choisit son Ami. Un jour, il vient, rompant avec l’horizon. Il le brise dans le soleil cru et transperçant ; voici la croix défaite ; voici le champ ouvert ; Il se dessine dans le cœur gravé de Lui, devient le chemin sans pareil. Il ouvre le secret d’une lointaine étoile, donne au voyage de l’âme et l’âme Le reconnait. Il devance tout appel. Son écho vibrant nous rappelle à la promesse. Nous courons sur les allées et même si les ronces entravent la route, la main n’hésite pas à les prendre en soi et à en faire le labour du cœur. De l’autre côté du miroir, l’Amour gravit les échelons et de grade en grade, la vision est un écartèlement, un écartement et Tu apparais comme Tu as toujours été là. La relation pure. La connaissance. C’est le jus d’une grenade, la transpiration d’un ruisseau, l’effervescence du vent, notre doux zéphyr. Ta Main prodigieuse nous emporte. Elle imprime notre Livre mutuel. Nous lisons…

Le cap des anges

Le livre a l’odeur d’un biscuit brun ; quelques larmes de mer ont gondolé les pages et je tiens au vent un petit carnet rouge que j’avais tressé d’un ruban noir. J’écrivais des notes précieuses comme celles des secrets d’une adolescente, et j’y inscrivais aussi les impressions de mes lectures en cours. Je lisais, lentement, La Reine morte de Montherlant et levais parfois mon regard vers un ciel contenu de bleu et de soleil. La plage de sable fin et blanc était quasi déserte. Le cap des anges. Méconnu du grand public, nous y parvenions par une longue piste caillouteuse. Non loin, des pins s’élevaient et leur parfum enivrant caressait la plage. Il me semblait être seule, puisque, mue par l’appel de la présence, je m’éloignais de notre campement familial, et parcourais le sable fin en longeant les vagues. J’aspirais à graver l’instant par mon cœur et je lui parlais en proclamant sauvagement : Tu n’oublieras pas. J’y suis encore, et respire l’air marin. J’y suis encore et fidèle à cet instant, celui-ci revient et me dit : Je n’ai pas oublié. J’aimais l’intelligence de l’Infante, et ses paroles provoquaient en moi je ne sais quelle sorte d’extase. La beauté me submergeait. La beauté faisait de moi son esclave. Ou bien était-ce l’Amour ? Je ne sais plus. Je suis à marcher, ivre encore de l’Infante, ivre du soleil, du sable et des anges…

Lire

Se vider pour lire ; se vider pour accueillir ; la toute première lecture, ces ondes furtives, au sein d’un grand Verbe, des milliers de touches légères, des sons qui se propagent, et encore lire, oui, lire, car lire c’est entrouvrir l’instant de son cœur. Telle est la première poésie qui fut la multitude de signes, déferlant tout d’abord en nous-mêmes, puis au large du rayon transperçant d’un ciel, transfigurant toutes choses ; tels sont aussi les mots que l’on cueille à la rosée de l’aube, sans penser qu’un jour cela a bel et bien commencé, et sans penser aussi que cela finira. Lire est une sorte de comptine, de précieux arrêts, d’une suite d’apnées au milieu d’une immense vague. Ah ! que dire de la merveille qui nous attrape et nous retient ? Que dire de ces instants qui ne s’écrivent plus, qui sont simples moments, fusionnants en eux-mêmes, tantôt grondants et tantôt joyeux ? Puis, lire pour se remplir, lire les mouvements d’une mémoire au sein d’un monde étonnant. Lire pour entrer dans les gorges profondes de mots écrits à la sueur des fronts. Lire pour apprendre et laisser le fruit d’un instant devenir l’enseignant. Lire et s’étonner, trouver un autre différent, un sentier, des cris et des pleurs, des silences offusqués, des mots inconvenants, des phrases suspendues dans le tourbillon du vent. Lire et aimer. Puis, lire pour de nouveau se vider. Laisser le torrent charrier tout ce que l’on connaît et traverser les peurs viscérales, les frissons de l’épouvante au milieu de nulle part. Nulle part. Cela résonne comme un abandon, un ultime naufrage, des hurlements. Puis désapprendre et ne plus lire. Tout quitter sans se retourner et soudain, comme en impesanteur, s’envoler.

Liang 亮

Chaque fois que nous marchons ensemble, Liang, je vois les choses différemment. Est-ce le fait d’être à tes côtés, ou bien est-ce autre chose ? Quand tu baisses le regard, je baisse le regard, et si tu vois l’insecte se contorsionner sur le chemin caillouteux, je le vois avec toi. Si tu regardes les nuages qui filent dans le vent, je les vois aussi. Que s’est-il passé, Liang ? Pourquoi mes yeux changent-ils en ta compagnie ? Mais plus encore, quand tu n’es pas là, mes yeux voient comme si c’était toi.

Liang 亮

Elle était de grâce, sans l’avoir cherchée, ses vêtements bien usés, de campagne que l’on avait courue sans se lasser. Les cheveux ruisselaient sauvages, au vent, emmêlés de poussière, de sable fin et des rosées de cascades, le visage de glaise séchée ; elle enfilait les ouvrages, brodait sur les coussins des paysages. Tu vois Liang, j’écris sur la soie, les heures de nos promenades.

Liang 亮

Quand Liang restait des heures durant, le nez dans ses livres, elle commençait par tourner tout autour de lui, d’abord en faisant de grands cercles silencieux, puis, face à son inertie, elle finissait par pousser de bruyants soupirs, des soupirs de plus en plus profonds et même orageux. Quand elle était d’humeur taquine, il lui venait l’idée de lui chatouiller les narines avec un brin d’herbe, mais, il faisait toujours un geste nonchalant comme pour chasser une mouche un peu trop audacieuse.