Miroir 鏡子

Le centre

Quand je le vis, j’entrai dans une demeure. Elle pouvait être perçue semblablement à l’immensité, dans un lieu si paradoxalement exigu et pourtant, l’espace le contenait tout entier. L’écho vibrait longtemps, révélant les feuillets d’une phrase infinie. En cette résonance, tout s’immobilisait, et tout s’activait dans un bruissement à peine perceptible. Il se passait cette chose incroyable : le coeur éclosait en une myriade de rosées. Chaque rosée était un univers complet. L’image était plus qu’une image. Elle était un corps ; elle était une infinité de corps. Cela ressemblait à des étoiles, mais il s’agissait, en vérité, de larmes hébétées, devenues des constellations de cristaux musicaux. Chaque larme était un son et chaque son était un mot. Cela tintait et riait. Je les suivais et l’enchantement s’étendait sans discontinuer. L’éternité devenait un rire cristallin, un centre concentrique et une spirale épandue de joie et de beauté.

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Intelligence

#art de Convallaria maialis

L’intelligence ne meurt pas, puisqu’elle se cache là même où les pierres restent muettes. Tentez de la saisir et voici qu’elle vous rit au nez. L’intelligence a des milliards d’années, mais que dis-je, elle ne relève plus d’aucun nombre et se tient droite sur la citrouille, comme un homme qui marche lentement sous les étoiles. Elle a les allures fières d’un têtard, que dis-je, plutôt celles d’un lézard. Elle s’inscrit partout où vous semblez ne rien voir, puis elle vous vient par derrière tel un enfant qui vous surprend avec ses deux bras vigoureux et qui ne veulent plus vous lâcher. Elle trébuche sur le caillou d’un très implicite sentier et l’on voit passer un énorme cheval qui vous montre ses dents. Cheval de trait, dans un pré dont on ignore l’âge. Cette intelligence se glisse sous l’oreiller, puis rafraichit les rêves que l’on tarde à oublier. C’est un peu baroque, je vous le concède, mais que dis-je, la sauterelle vient de me confier quelque bonne nouvelle et peut-être que je suis sur le toit d’un parapluie qui vous dit merci comme l’on dit bonsoir, sans jamais se lasser, puisque le vent du large vous taquine et que la petite mélusine s’endort sagement dans un lit de mousses sauvages. Je rêve enfin de t’étreindre et de ne plus jamais desserrer mes bras fous de toi.

Peinture de Edward Robert Hughes

Tout commence

Le sillage est intemporel et je me souviens, et je me souviens, alors que je gisais sur la terre d’un autre monde, et lors qu’au creux d’un lit d’éther, mon souffle continuait, continuait, à Te mémorer dans l’antre d’une caverne, Tu es venu me donner au Rappel, Tu es venu me donner au Rappel, et c’est là, dans le désert que la pluie a son sens, et c’est là que je respire sans discontinuer, pour absorber Ton accord, celui en ré majeur. Chaque couleur avait son ciel et chaque ciel avait sa merveille. Comment puis-je l’oublier alors que de Ta main, l’océan s’ouvre encore ? Tu peux me dire des choses, tu peux m’en dire d’autres, je fais « oui » de la tête, le sourire aux lèvres. Tu m’as chantée et je T’ai chanté, mon corps devenu celui qui aime. Je marche encore dans la ville, le soleil éclaboussant son indolence, et la brise murmure dans l’étroite ruelle. Je meurs à chaque instant, et chaque instant me réveille. Ai-je bien clamé le vol d’une trentaine de tourterelles par-dessus le clocher vermeil ? Cette blancheur, est-ce la mouette qui vient des mers lointaines, m’invitant au voyage torrentiel ? Je suis morte à chaque souffle du puissant et magistral écartèlement. Ne sens-tu pas vibrer l’Amour d’une multitude de jours ? Comment vivre et mourir d’Amour ? C’est ici, c’est ici, c’est encore, c’est l’élan d’une création entière, alors que tout commence, dans la nuit la plus obscure.

Trouve-moi

Si tu veux me trouver,
Entre en ce cœur brisé,
J’ai tenu les morceaux,
Puis j’ai dansé.
Si tu veux me voir,
Entre en mon étreinte,
Puis serre-moi de tes bras,
Sans compter
L’instant.
Si tu veux me connaître,
Observe l’hanneton, la fourmi et même l’oie,
Suis la légèreté du papillon sur la voie,
Puis sème au vent le chant Aimer.
Tu me trouveras dans les déchirures,
Aux soupiraux de nos rêves à Trois,
Entre l’églantier, la rose et le mimosa,
Tu me trouveras dans une larme,
Puis dans la voix qui s’exclame,
Au sein d’une longue invocation,
L’apesanteur sans douleur,
Le cristal d’une pleine lune,
L’écho du vent de douceur,
Et nous nous verrons, alors.
Qu’importe les brisures,
Voici que la voix est un pont,
Sur les coteaux aux grappes mûres,
Je cours sur le chemin,
La joie dans les bras…
M’entends-tu dans le la la la ?

Soleil et Lune

La sagesse consiste à prendre le temps de peser toutes choses et de se laisser irriguer des réalités de la vie profonde. Vivre au rythme du pouls terrestre, regarder les nuages, les fleurs, tout cela ne peut être une anecdote en passant. Quand je le vis, je me lançais à corps perdu, à corps abandonné dans les bras de son étonnante magnanimité, dans les confins de sa préciosité. Cela peut sembler aussi fin qu’un cheveu, cela peut ressembler à un proton, l’effet d’une touche précise et délicate. Cela peut aussi ressembler à des milliers d’années-lumières, à une myriade de constellations, aux vents les plus improbables de millions d’étoiles. Tant que le soleil suit sa lune, que voulez-vous qu’il advienne ? Tant que la lune suit son soleil, que voulez-vous qu’il advienne ? Tant que l’Amour est la plus puissante des lumières, et qu’un orbite se met à poursuivre ce qui le poursuit, vous ne craignez rien et vous êtes forts de cette Joie incommensurable qui vous saisit perpétuellement. Celle-ci est le plus grand de tous les boucliers. Voyez comme la lune rit aux éclats, et comme le soleil est fidèle à son amante !

Folie

Folie a le désir de poésie,
Ou bien l’inverse,
Le fou est libre.

Si tu n’es pas fou,
Tes mots cognent à la raison,
La mienne joue depuis.

Les mots sont mon corps,
Suis-moi, ou bien pars très loin.
J’ai vu les fuyards.

Je bois au nectar,
Telle est la joie perpétuelle,

Répond l’hirondelle.

Cordée

Je ne marcherai jamais sans tenir fermement notre cordée, comme le seul lien de vie, car, est-il une autre exaltation que celui de ce souffle qui compte presque imperceptiblement chaque touche sur le doux clavier de notre marche en cadence ? Notre cordée nous tient aussi solidement qu’une brise sur le front impalpable de notre rencontre et jamais je ne méconnaitrais notre complice intimité, ni notre amour-amitié ; jamais, je ne lui jetterai la moindre ombre, puisque tout est lumière, étonnant élan qui n’en finit pas de s’épancher dans le tressautement de notre enchantement. Jamais, je ne renierai la plus infime de notre entente et même si mésentente il est, elle n’est qu’entente cachée. Jamais, je ne renierai rien de ce nous, ni de ce qui se vit dans l’enthousiasme d’un cœur irréversiblement irrigué. Chaque fois, je reviendrai, car mon cœur connaît le chemin de l’Amour et chaque fois qu’il le retrouve, il danse à tue-tête sans se soucier ni de toi, ni de moi.

Les grands hommes

J’ai toujours été amoureuse des grands hommes et chacune de leur histoire m’emportait tout comme le simple frémissement du vent dans les branchages. Avez-vous considéré que le mouvement et l’immobilité avaient le pouvoir de nous mettre dans une sorte d’émerveillement euphorique ? J’appris à plonger dans l’indicible dès lors que celui-ci s’approchait, lentement, avec sa délicate légèreté. A force d’observer le temps, l’on devient le temps et à force d’observer ce qui s’observe, l’on devient cet instant qui observe l’observé. J’ai attrapé les mots et ils sont devenus tous, un à un, des véhicules dont la féerie se mettait à dilater mon corps entier. Parfois, nous ne sommes plus aucun vêtement physique. Nous flottons dans l’immensité et nous rions ensemble. Il existe une réalité telle que l’on pleure parce que la joie nous étreint. Parfois, le bonheur est douloureux. Il est poignant d’un amour si vif. J’ai visité les grands hommes parce que leur beauté sont le véritable rappel de l’éternité. Ils sont en moi, même si je ne peux tous les citer. Quand vous entrez dans un jardin, vous voyez ces hommes. Même s’ils ne vous voient pas, vous les voyez par le regard de l’amour.

Envolée

Je ne sais pas écrire, mais il m’écrit encore et révèle la page blanche, brunie au son de sa propre voix, celle qui résonne. Je ne sais pas écrire, mais il ouvre un livre et j’y saisis sa trace tout le long d’une farandole, légèreté éprise qui fait de moi une misérable folle. Je m’attache au vœu du vent, un nœud incorruptible, ses mains autour de la taille et je l’écoute pour le suivre, à chaque fois, chaque fois. Je poursuis l’aurore quand il arrive sans m’avertir, et je reste des heures pensives, de longues heures, voyageant vers les contrées lointaines d’où l’on ne revient pas. Au milieu du jour, je m’arrête et ne sais plus rien. Qu’arrive-t-il à une folle qui brise mille chemins et ris du sérieux de certains ? Je marche tout comme toi, surprise par les bribes d’un miroir où nagent deux canards ivres. Que s’est-il passé pour que la crudité mesquine s’efface et que l’âme éprouve cette joie ? As-tu ordonné que le monde change et que s’arrête enfin la bêtise ? As-tu effacé, de tes deux mains, ce réalisme qui tue les pauvres gens ? Je ne vis plus ce monde et c’est ailleurs que je voyage. Jamais, ici, rien ne se brise. Tout est pureté, douceur et profonde joie.

Peinture de Harry Watson (1871–1936)