Signe

Comme s’imprime ton cœur,
Au velours d’une lumière,
L’allusion d’un vitrail !

Il fut saisi par l’Amour, palpitation de l’instant subtil, et la légèreté de ses fines dentelles, sur la main qui accueille l’effet vibrant du jardin, le suspend. Le cœur ne meurt pas. Le regard ne meurt pas. L’Amour ne meurt pas. La veine jugulaire de ta poignante pression sur la conscience.

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Ton jardin

Peinture de Michael Malm, Américain et contemporain

Ô toi qui écris depuis les sources fabuleuses,
Qui me surprends au plus profond de l’âme,
Par une touche ou deux,
Ô toi qui m’invites au prix d’une larme,
Sans fioriture dans le dédale des mots,
Ô toi, dans l’esprit d’un oiseau,
Dans le temps qui passe,
Sans séparation,
Je marche auprès de toi,
Et je te regarde.
Dans le bruissement d’une flamme,
Dans le crépitement d’une source,
Dans l’émerveillement d’une larme,
Délicat et peint de senteurs,
Dans le flottement d’une eau vive,
Dans l’intention pure,
Défiant les enracinements,
S’évadant par le cœur,
Quand frissonne l’humain,
Entre chaque pétale,
Dans un écrin délicat,
Sans froissement ni velléité,
Car il est fragile,
Le parfum,
Cette chose d’étrange facture,
Chez l’humain.
Ô toi qui écris avec une plume de cristal,
Sur les feuillures de la nuit,
Qui touche le toucher de ma main,
Ô toi qui visites ces brisures,
Serties de nos chagrins,
Adoucis par le temps d’un murmure,
L’homme retrouve un chemin,
Semé de retrouvailles
J’entends une montagne,
Mais, Ô toi, je suis aussi ton jardin.

Le châle

Portrait de Thomas Gainsborough, Angleterre

J’ai coupé le laurier,
Arrondi la lavande,
Soupiré devant la sauge,
Adouci le romarin,
Effeuillée d’automne fugace,
Un instant bleuie par la montagne,
Quelques morsures involontaires,
Sur la chaste bruyère,
D’une vérité qui m’enlace,
Sans encombrantes treillis,
Je marche seule,
A la lune ombrage,
Quand tremble le murmure,
La solitude m’attrape,
Le châle d’une promenade.

La visite

Peintes par le plus bel horizon, les yeux embués de soleil, de lointaines montagnes découpées par un ciel lacté, quand flottent mille et un sortilèges, j’ai vu le temps émerveillé et si je disparais certains jours, c’est que la contemplation emplit l’âme vive et hébétée, car rien ne saurait autant frissonner, si ce ne sont ces gracieux arbres fruitiers, que le vent fait parler. Le poète s’efface ostensiblement et l’oraison tremble de telle façon que les mots se suspendent à notre gorge éplorée. L’on pose délicat un front sur le sol dont l’humus ainsi que l’herbe à peine séchée, dans le silence de la journée finissante, viennent aviver l’effluve des souvenirs incessants de notre éternité. Je remercie celui qui nous permet ainsi d’être visitée. Je remercie celui qui témoigne dans les feuillages de la douce colline par ses pas enchantés. Je remercie la présence de nous prendre au détour de l’allée et de nous détacher de chaque chose qui se voulait s’accrocher, comme l’automne de notre âme, feuille à feuille, sur le sol d’un jardin, caressé.

Surprendre

Se surprendre au matin accueillant dans les bleus de lavande, sourire aux coquelicots, déposer le délicat velours au baiser d’une blanche rose, parler au merle, surprendre l’oiseau-mouche au cœur du pourpier rose dont le suc juteux en fait un plat d’abondance, puis entrer dans le rêve langoureux du silence des roses trémières. Le jardin s’éprend d’une brassée de bruyères et la coccinelle se balance dans l’onde d’un calendula. Les torrides rayons du soleil nous amène dans la pénombre de la maison. Chaque matin, son renouveau. Sa simplicité en offrande, les mains offertes au regard surpris par le merveilleux dans la translucidité, qui pose et repose inéluctablement sa lenteur.

Peinture de Robert Reid.

La femme du jardin

Parfois, pour ne pas perdre ceux que l’on aime, nous devenons bien maladroits, comme se souvenant à peine des alentours et fuyant aux abois. Je revois votre démarche singulière et me surprends à longtemps hésiter cet instant, le retenant de mes deux mains impuissantes.

La volupté dépasse toutes les raisons et le jardin avait surgi telle cette femme, irréellement inédite dans mon répertoire misérable de peintre, pour ne plus jamais en sortir, submergeant mes palettes de couleur. La fraîcheur de l’apparition correspond au murmure rauque de mon âme d’impie. Quelque peintre ironique avait touché la toile de mon cœur à l’aide d’un pinceau acéré.

Je revins le lendemain et le surlendemain avec entêtement, quand je réalisai, non sans un certain étonnement, que je me promettais de consacrer le reste de ma vie, s’il le fallait, à attendre Thaïs.

Elle arriva en souriant, sortie de nulle part, avec un panier, qui je le vis, contenait des petites brioches, un pot de miel, du beurre frais, une grande serviette à carreaux.

– Hé Ho ! lança-t-elle comme si elle m’avait connu depuis toujours. Je n’ai pas grand chose, mais vous apprécierez sans doute, dit-elle quelque peu confuse. Puis elle ajouta : Faisons enfin connaissance, Marc. Le souhaitez-vous ?

Tandis que je la regardais, je me sentis envahi par le plus troublant des sentiments, et j’acquiesçais de la tête.

– Merci ! Merci ! fit-elle comme si ce fut la chose la plus extraordinaire. Elle frappait des mains avec cet air enfantin qui m’avait subjugué.

Je ne pouvais raisonnablement plus la quitter des yeux, perdant toutes mes maigres facultés mentales. Mais chose étrange, je n’en avais cure. Il suffisait. Cet instant suffisait. Elle reprit avec une joie volubile :

– Savez-vous que j’aime particulièrement les artistes ? Maman n’est pas du même avis et pense plutôt que ce sont des gens parfaitement immoraux. Oserais-je vous confier ? Je n’aime pas l’immoralité, mais pourtant, je ne peux m’empêcher d’aimer le souffle si particulier de l’artiste, qui dans sa folie, avec une démesure tenant du prodige, est dévoilé ingénieusement dans son art. Un artiste est forcément fou ou je ne sais plus rien, ajouta-t-elle avec une moue dédaigneuse. Sa sensibilité ne peut être une posture tout de même. Je ne peux y croire. Comment peut-on alors être seulement artiste si l’on n’est pas un peu bohémien ?

– Thaïs, les artistes sont certes fous, mais certains sont devenus les artificiers de la folie. Je peux vous l’assurer. Ils sont, pour la plupart, des bricoleurs de mondanité et deviennent vite ce que l’on appelle des négociants sans vergogne, déclarai-je à mon grand dam.

– Alors ce ne sont pas des bohémiens, de vrais aventuriers, renchérit la jeune femme. Je ne peux m’empêcher de croire en l’art. C’est définitif. Il est à mon sens la plus vivifiante des expressions de notre âme. Il est le meilleur de nous-même. Voyez-vous, j’ai en horreur le mensonge. Vous, Marc, êtes-vous un imposteur ? me demanda-t-elle en me dévisageant sérieusement et avec une grande insistance.

Je me surpris à rire et ce rire résonna bizarrement dans tout le jardin. Des oiseaux s’envolèrent au même moment, comme surpris par ma voix. Je me mis à les suivre du regard puis, je finis par lui répondre :

– Même si je peins et que j’aime ce métier qui m’emploie à toute heure, je ne prétends à rien. J’ai déjà trop vécu pour ne plus avoir de prétentions, mais pas assez pour ne pas y croire encore. J’ai sans doute les prétentions de mon ignorance, terminai-je.

Thaïs devint alors mélancolique et ne prononça plus un mot. Elle était de nouveau comme absorbée par le vide. Puis, brusquement, la douce Thaïs se tourna vers moi et me lança solennellement : « Marc ! peignez ce jardin, peignez-le et n’oubliez aucun des détails qui le composent. N’oubliez pas les tilleuls en fleurs, les roses sauvages, ni les capucines au fond du jardin, ni les camélias, ni même les pâquerettes. Fouillez dans les herbes et retrouvez l’âme de ce lieu féerique. Peignez-la. Faites-le pour moi, je vous en prie. Décrivez à travers votre pinceau le bruit furtif des lézards dans les fourrés, le chant du délicat rouge-gorge. N’oubliez pas les violettes, les pensées, les myosotis, les clochettes, les tubercules sauvages, le bleuet, la belle marguerite, les jonquilles, le parterre des fleurs vivaces et odorantes, les œillets, les pétunias, les roches aspergées d’eau du ruisseau, les émouvantes et fragiles perles de l’aube. Peignez le merle et la fauvette, ainsi que la mésange ; faites de ce jardin le regard de votre âme. Venez-y à toute heure, à l’aube, tandis que la rosée mouille nos pieds sauvages. Venez-y au crépuscule, lorsque les belles-de-nuits ouvrent leurs corolles aux papillons. Marc ! Venez ! Revenez me chercher, partout au milieu des centaurées, des pois de senteurs, des vaporeuses pivoines, cherchez-moi partout et trouvez-moi. Thaïs vous attend. »

L’instant d’après, la jeune femme disparut et sur le banc, le panier témoignait de notre dernière rencontre irréelle. Bouleversé, je sus, sans me l’expliquer, que je l’avais perdue. En effet, jamais plus elle ne revint. Thaïs avait disparu dans le secret du jardin. Plus tard, j’appris que la demeure n’était plus habitée, depuis fort longtemps déjà, mais qu’il y avait bien eu une jeune fille qui y avait vécu avec sa mère. Toutes deux avaient péri assez mystérieusement, à la suite d’une maladie. Personne n’avait réclamé la propriété, et celle-ci demeura abandonnée, durant de longues années, envahie par les ronces et les herbes sauvages.

Depuis, les soirs d’été, il m’arrive de pressentir sa présence évanescente, effleurer l’allée de sa longue robe, marchant avec légèreté et riant comme un papillon. Thaïs m’attend et je la rejoins au fond du jardin. Je lui montre mes travaux et je devine toujours son sourire caresser mon pinceau.

La femme du jardin

Il me parut naturel de lui répondre, comme entraîné malgré moi dans cette familiarité spontanée. Et je lui demandai à brûle-pourpoint : Pourquoi ici ?

– Comment cela ? s’exclama-t-elle. Mais pour admirer les poissons rouges. Aimez-vous les poissons rouges, monsieur ? s’enquit-elle abruptement.

– Oui. C’est très joli, balbutiai-je un peu sottement, j’en conviens.

– En êtes-vous sûr ? insista-t-elle.

– Oui.

– Ah bon ! fit-elle, déçue.

Je la regardais. Elle était décoiffée, comme si elle avait couru dans la campagne. Pourtant, ses vêtements révélaient une élégance peu commune. Tout en elle respirait l’étrangeté, le mystère. Je ne parvenais pas à analyser sobrement la situation. J’étais saisi par le charme de ses gestes, de sa voix, de son regard évanescent. Confusément, je comprenais que cette rencontre allait bouleverser ma vie. C’est alors qu’elle s’était franchement tournée vers moi.

– Je suis Thaïs. C’est ma tante Esther qui m’a fait don de ce prénom. Elle a voyagé partout. Oui, vraiment partout. Une femme assez surprenante. C’est elle qui convainquit notre mère de m’appeler ainsi. Un nom illustre, d’après elle. Je ne suis pas certaine que ce prénom me plaise. Mais personne n’ose rien refuser à tante Esther.

– C’est un nom peu commun et je le trouve ravissant, déclarai-je prudemment.

– Pour ma part, je le trouve plutôt encombrant. Je suis définitivement liée à celle qui le portait à l’origine : une princesse égyptienne, au passé obscur et qui se convertit au christianisme plus tard, après avoir été recluse. Rien de bien réjouissant. Une fin tragique ! s’exclama-t-elle.

J’avais remarqué qu’elle ne s’était pas présentée comme on le fait habituellement et cela m’avait frappé. Au lieu de me dire, je m’appelle Thaïs, elle avait dit : je suis Thaïs. Comme je la regardais, elle se leva avec toute la grâce que l’on eût pu imaginer et se tint face à moi.

– Vous ne vous êtes pas présenté. Comment vous appelez-vous, monsieur ?

– Mon nom est Marcus Villié.

– Ce qui compte, c’est ce que nous sommes, déclara-t-elle, comme pour excuser mon nom si commun. Pensez-vous que ce soit le nom qui nous fait, ou au contraire, nous qui fassions le nom ? me demanda-t-elle en levant la tête, tout en ne manquant pas de suivre du regard, avec un intérêt non dissimulé, l’écureuil peu farouche, qui s’était aventuré au-delà de son arbre.

– Sans doute un peu des deux, répondis-je.

– Venez quand vous le désirez, Marcus Villié ! lança-t-elle tout en riant. Ici, vous serez toujours le bienvenu, ajouta-t-elle avec emphase.

Elle me regardait à la dérobée, et ses yeux, soudain plein de malice, pétillaient. La petite fille en elle apparut et cela me déconcerta. Elle était totalement imprévisible. Je finis par lui expliquer platement la raison de ma présence dans ce jardin afin, sans doute, de me donner une contenance.

– A la vérité, je pensais que cette propriété était inhabitée et même en ruine. Or, je vois qu’il n’en est rien.

– Puisque je vous dis que vous pouvez venir quand il vous plait. Ce jardin est à vous. Il ne vient jamais personne par ici et votre présence est plutôt une source de joie pour moi. La prochaine fois, je vous ferai goûter de mon miel. Nous avons placé, ici et là, quelques ruches avec ma mère. Je vis seule ici, depuis… Mais la jeune femme s’interrompit et ses yeux basculèrent dans ce qui me sembla être un gouffre sans fond, un vide abyssal et je frissonnai. Puis, elle se tourna lentement vers la vieille bâtisse et devint rêveuse. Sans crier gare, sans même me dire au-revoir, elle se mit à courir, comme se souvenant de quelque chose d’important et je restai là, hébété, ne sachant plus que faire. Je ne la vis plus. Avait-elle disparu dans les buissons comme par magie ? Il n’y avait plus personne et j’eus beau faire le tour de la propriété, je dus me rendre à l’évidence : il n’y avait ici nulle âme qui vive. M’étais-je alors assoupi un court moment, et la vision, ainsi que ma conversation avec Thaïs, n’avaient donc été que le fruit de mon imagination ?

***

*La peinture est de Carl Spitzweg

Coquelicots

Les coquelicots consanguins à la terre nourricière,
Cœurs en volée sur les fines tiges vertes,
Telles rougeurs incisives et légères,
Du carmin vif à bout de pinceau,
Touches volubiles librement offertes,
Jusque dans l’expiré de tes gouttes d’eau.

La femme du jardin

Voici comme promis, cette nouvelle écrite, il y a bien longtemps, alors que j’avais dix huit ans. J’ai procédé à quelques retouches, mais l’ensemble, ainsi que l’esprit, restent fidèles à mon écrit de jeunesse. Le personnage principal de cette nouvelle est un jeune peintre. Il est le narrateur de l’histoire. En voici la première partie.

**********

Quand le temps s’aplanit, il reste parfois celui des suspensions. Mais aucun des souvenirs, si révoltés soient-ils, n’auront raison du temps. Qu’ils soient enlacés de perpétuels commencements ne changent rien au goût éphémère et les images qui reviennent ne sont plus que sable asséché par le vent. Ose-t-on retenir ce qui a vocation de partir ? Peut-on nourrir le vent de nos chimères et regarder cela avec sérieux ? Serge Gavrilovitch Abdoulov, mon grand ami Serge Gavrilovitch Abdoulov, me déclarait encore hier soir, avec son emphase habituelle : la vie est un perpétuel commencement. Je n’étais pas d’accord avec lui et pour ne pas l’entraîner dans une longue conversation philosophique, à laquelle je ne me sentais pas le courage de faire face, je demeurai prudemment silencieux.

Quelque part, la vie est un gouffre profond duquel jaillit parfois une lumière, mais une pure lumière, dangereusement puissante. Je me suis donné ce moment d’arrêt, j’ai laissé la plume sécher, et j’ai plongé dans le vague. Que fais-je à écrire ces moments révolus ? Cette vie a-t-elle un sens ? Si j’ai vécu, n’ai-je vécu que pour ce passé qui me hante ? Douloureux passé, heureux ou malheureux, qui dans mon confinement, fait resurgir inlassablement ma secrète et incisive intimité ? Tout ce qui est advenu à la suite de cet événement, n’a été qu’une greffe mûrie au vermeil de ma souffrance, fruit mûri jusqu’au renoncement le plus radical. Je suis entré en errance et la vie m’a semblé insipide.

Cela survint quand je décidai de m’installer, durant cet été caniculaire, dans un petit village au sud de la France. Il me fallait oublier les mouvements incessants de la capitale. L’atmosphère y était particulièrement pesante. Le jour, Paris croulait de léthargie mortifère ; la nuit, la béance orgiaque faisait de la ville un ventre ouvert à la putride effervescence. Les boites de nuit croulaient dans les sueurs bestiales, et la débauche de chair avide, dans des troubles quasi insurmontables. Rosamonde m’y entraînait avec la vanité des femmes désœuvrées. Elle s’essayait à une multitude de sensations mondaines et je dirais même discourtoises. Elle se vautrait dans les cocktails parisiens insipides où régnait un ennui saumâtre, tout en se donnant des airs faussement indignés. Elle se flattait d’être encore convoitée. Pourquoi avais-je ainsi succombé à ses appels de veuve joyeuse ? Pourquoi avais-je été fasciné par ses airs de femme fatale ? Aujourd’hui, je me le demande encore. Du talon haut jusqu’à la courbure des hanches, du regard mascara à la bouche ensanglantée, tout sonnait la platitude et la fausseté. Son despotisme était à la mesure de ses lingots d’or, transformés pour la plupart dans les rivières factices des diamants que son cou arborait avec hauteur.

(…)

*La peinture est d’Irene Sheri

Rien ne change

La vie qui ne tient qu’à un fil,
Effervescente de jaillissement,
N’attend pas qu’on l’invite,
Elle vous prend sauvagement,
Dans les forces vives,
Quand même, rien ne change,
Et l’on vous parle simplement,
Alors que le jardin s’invite,
Les fleurs rafraîchissent,
Les bleus d’un romarin,
Et l’abeille butine comme avant.
Plus loin,l’orage se prépare-t-il ?