Tout ce temps

.

Sur la place publique, il se tint bien droit et tapa énergiquement des mains. Il martelait aussi le sol de ses pieds fantasques, en cadence soutenue. Il acclamait ainsi la foule. Je le surpris plusieurs fois, alors que je marchais sans véritable but, mes pas affamés de vieilles ruelles, affamés de saltimbanques, d’êtres perdus, éperdus. Plus d’orgues de barbarie ! Les trottoirs formaient d’étranges arabesques. On aurait cru qu’il s’agissait de flaques de lait. Nous courions, mon père et moi pour attraper le métro, avant que l’immense portique vert ne se referme. Nous étions essoufflés, mais nous riions avec une joie peu contenue. Comme il se tenait sur cette place que nous traversions d’un bon pas parisien, je le regardai longtemps. Mes yeux s’accrochaient à son regard et je lui parlais silencieusement avec tout mon cœur, avec toute mon âme. Il était absent au monde et pourtant le haranguait avec force violences. Son être m’impressionnait. Que clamait-il au milieu de la foule ? Je ne saurais vous le dire. Il me semblait qu’il disait forcément des choses importantes, mais personne ne l’écoutait. Les passants fuyaient leur propre ombre. Ils s’évanouissaient sur les murs de vieilles bâtisses. Puis, alors que nous faisions une énième fois ce parcours, je me retrouvai face à lui, sans l’avoir vraiment prémédité. Alors, il cessa de parler. Il descendit de son estrade improvisée et se dirigea vers moi. Une joie incommensurable m’envahit. Paris disparut. Il ne resta plus que lui et moi. Nous nous tînmes ainsi un long et interminable moment, nous fixant des yeux. Toutes les frontières étaient abolies. L’espace d’un instant qui n’avait plus de nom, nous étions devenus simultanément un seul regard. Mon cœur chavira. Il finit par prononcer ces quelques mots : Tout ce temps et c’est à toi que je parle.

Publicité

Automne

L’éternité fut cet instant inconciliable avec tout autre regard et j’en vins à fouler du pied enfantin, les feuilles tombées au sol dans leur étonnant et vivant flamboiement, leur odeur de larmes, l’été de leur craquelure, les semences d’une terre pluvieuse. J’allais, unissant tous les temps, et les saisons filant, au ramure de leurs nervures, mon cœur immortel, et cela n’était qu’une simple césure, jetant sur l’autre rive, le pont de notre Amour. Quelle est donc cette invitation qui donne à la pleine certitude ? Les mots ne sont rien devant ce qu’imprime le cœur, et saisir c’est être déjà saisi, comme parti, puis venu, comme jaillissement, comme point ineffable dans le cœur. Je revois tes yeux trembler, l’intensité infinie et de me laisser submergée par l’envolée d’une totale abolition, l’effacement d’une vie entière, entrer en ton flanc éthéré et ne plus jamais le quitter.