Profondeur

Si profond cet air,
Le temps de s’en souvenir,
Ne t’échappe plus.

L’avoir tenu, le fil d’un appel et le voici à nous conduire. L’instant éphémère glisse comme n’ayant été qu’un voile qui nous séparait, Ô infime ! Puis, se loge ici, où rien ne périt.

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Peinture d’Odilon Redon

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Immutable soif

Les jours s’en vont,
Ils passent selon leur nature,
Rien ne s’y accroche.

Soif aspirée par la soif, l’immutabilité d’une soif ! L’Eternel agit et plonge dans l’abysse de l’être. Il brûle tout ce qui n’est pas Lui. Il crée un passage. Je L’ai reconnu : Il danse.

Miroir 鏡子 (20)

L’autre bout du chemin

Le temps s’était figé, le souffle de la forêt, les arbres musqués, le mur de pierre, la clairière dont la vue nimbait le cœur d’un halo de lumière, les petites fleurs ramassées, le goût exquis des feuilles sur le sol, jonchées, le ciel entre deux branches, l’éternité du silence, le souvenir d’un autre souvenir qui nous saisissait et nous basculions dans nos larmes émerveillées, le cœur palpitait et l’Amour s’épanchait. Je L’ai découvert au détour d’une clairière, cet Amour sanglotant comme les pierres, je L’ai trouvé écartelant les arbres, la furtive silhouette d’une biche, le clairon d’un passant, mon corps sur la mousse, le ciel s’entrouvrant. Je L’ai trouvé ce souvenir jaillissant, m’étreignant jusqu’à suffocation. Je L’ai trouvé, à l’autre bout, venant me chercher. Elle était frêle, les yeux écarquillés, le monde valsant autour d’elle. Elle avait les cheveux longs jusqu’aux hanches, les pieds fluets, la robe flottant telle un parterre de lune, le regard étonné.

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Le vieillard

Un mendiant se tenait près de sa hutte et scrutait passivement l’horizon. Il étreignait, par son regard, certains nuages et s’envolait, ainsi, sur les mirages de ses pensées. Il n’y avait aucun remède à sa maladie. Elle avait fini par le ronger comme un ver ronge le bois. Il était assis à même le sol, voûté par les années, au milieu de la forêt. Les saisons avaient passé sans guère l’épargner. Il n’était ni soucieux, ni même indifférent. Pourquoi ce vieillard s’était-il ainsi éteint ? Certaines placidités sont en vérité l’antre d’une véritable mort. Alors que la morosité venait le tirailler, il vit passer un homme. Celui-ci chantait et dansait. Parfois, il s’arrêtait et tirait de la poche de sa veste un petit carnet et inscrivait ses joyeux chants. Longtemps, le mendiant le suivit du regard. Toute sa mémoire remonta et la vie entière défila comme si cela avait duré un seul instant. Il porta tout contre sa poitrine un poing de douleur et des larmes s’écoulèrent sur son visage buriné. Le jeune homme se tourna vers lui et s’arrêta un moment, puis, pris par l’évidence, s’écria stupéfait : Mais, ce vieillard, c’est moi !

Nénuphars

S’éveiller est une douce brise, et ce qui fit nos rêveries, vient des profondeurs imprécises que les pages augmentées de longues dérives, des pensées contemplatives, qui se voulurent se rassembler dans les brassées du temps de la fratrie de notre enfance, car comme longtemps hébétée, les voyages de milliers de secondes sont les regards que le cœur a su retrouver. Ce n’est jamais perdu et les souvenirs sont le présent qui s’ouvre à chaque instant, puisque la vie les a gravés avant même qu’ils ne soient vécus. L’eau ainsi boit à la source et s’écoule de haut en bas, puis aussi de bas en haut. Le temps est pareillement à cette eau qui n’a jamais perdu sa mémoire. Tel ou tel paradigme et le monde bascule ici ou là. Que retenons-nous si ce n’est la joie infuse et diffuse des moments qui ont écorché les écorchures et unifié les plaies ouvertes en ces délices qu’un jardin agrémente de pluie et de fleurs délicates. Près de l’étang, pour la première fois, alors que les canards glissaient imperturbables, j’ai vu surgir les nénuphars que je ne connaissais pas. Leur floraison émut quelques libellules et l’eau frémit une nouvelle fois.

Estampe de Ido Masao

La visite

Peintes par le plus bel horizon, les yeux embués de soleil, de lointaines montagnes découpées par un ciel lacté, quand flottent mille et un sortilèges, j’ai vu le temps émerveillé et si je disparais certains jours, c’est que la contemplation emplit l’âme vive et hébétée, car rien ne saurait autant frissonner, si ce ne sont ces gracieux arbres fruitiers, que le vent fait parler. Le poète s’efface ostensiblement et l’oraison tremble de telle façon que les mots se suspendent à notre gorge éplorée. L’on pose délicat un front sur le sol dont l’humus ainsi que l’herbe à peine séchée, dans le silence de la journée finissante, viennent aviver l’effluve des souvenirs incessants de notre éternité. Je remercie celui qui nous permet ainsi d’être visitée. Je remercie celui qui témoigne dans les feuillages de la douce colline par ses pas enchantés. Je remercie la présence de nous prendre au détour de l’allée et de nous détacher de chaque chose qui se voulait s’accrocher, comme l’automne de notre âme, feuille à feuille, sur le sol d’un jardin, caressé.

L’océan

Lors que l’insécurité devient elle-même le minimum extrême du confort, le soleil étreint avec force d’embrasement, l’éther d’une légèreté pluviale. Un jour, l’on me mit au défi, mais je regardai cela avec toute l’envergure de la lenteur, car je suis ainsi à longtemps voir, puis à longtemps écouter, et voir ainsi distinctement se bousculer l’écume sur un rivage. Chaque fois qu’elle atteint le sable fin, je vois l’expir de son voyage, beauté d’un témoignage, puis comme advient une autre vague, je dis que celle-là est encore la même et son écume est la perfection pure et indéfectible du renouveau. Il ne suffit pas de regarder et de voguer dans l’inépuisable. Quelque chose de l’océan qui parle. Quelque chose qui vient semblable à l’écume des ailes toucher notre âme. Ce défi consistait à tout quitter. C’est alors qu’advint l’incroyable : tout me quitta, sauf ce qui ne nous quitte jamais.

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Peinture de Frank Weston Benson