Koala

Rien hors d’ici,
Tout encore là,
Qui parle ?

Il était une fois, un ver, une tortue, un koala. J’appris que chacun parlait une langue. Je leur demandai de faire un tour avec moi, mais ils me regardèrent avec beaucoup de circonspection. Leur regard me fit m’esclaffer. Que dis-je, je finis par les surprendre et voilà que le soleil se leva. La nuit n’était pas sombre et le jour se découvrit. Le ver verdit ; la tortue rentra ; le koala resta.

Publicité

Mouche

Etions-nous hantée par le mot ? L’on y touchait avec le doigt, juste de l’encre noire sur une page blanche. Mais, était-elle si blanche cette page ? Notre corps disparaissait. Nous n’avions pas d’âge. Nous avions un an, puis deux, puis trois, mais nous n’avions pas d’âge. Une main nous serrait très fort. Était-ce un étau, était-ce autre chose ? Le mot pouvait bien être un point, ou bien une mouche, pourquoi pas ? Celle-ci dansait avec ses drôles de petites ailes vitraux. La mouche se frottait à la page blanche, y traçait un sillon et il était noir. Beau noir de l’accomplissement, le parfait, la couleur sans nuance. La mouche voletait ici ou là. A bien considérer les choses, nous n’avions véritablement pas de corps, ou bien le corps avait-il été façonné dans une matière inconnue ? En y pensant longtemps, je le crus possible. En cette réalité de l’instant, tout était possible, n’est-ce pas ? La mouche effaçait les mots, en traçait de nouveaux ; parfois, cela était de petites tâches, très bénignes au demeurant, de si petits points et il fallait pouvoir en trouver le décodage. Pourtant, le mot avait bien commencé quelque part. Il avait dû apparaître dans l’obscurité des temps reculés. Ou peut-être en pleine lumière ? Les mots ont toujours gigoté. Ils ne tenaient pas en place. Il fallut beaucoup de temps pour les voir enfin s’aligner. Néanmoins, lors que vous remontez jusqu’à l’origine du mot, vous comprenez que ceux-ci ne vous appartiennent absolument pas. Ils viennent d’un monde bien précis, bien probable. C’est la mouche, voyez-vous, qui me le confia alors que je lui donnais à boire…

Dix mille pachydermes

.

Dix mille pachydermes sont passés,
Mais aucun Baobab sur le chemin,
Le soleil effleure la savane,
Comment avez-vous survécu au déluge ?
D’une graine, dix mille encore égrènent,
Point de girafe au long cou,
Les caïmans pâlissent devant les pâturages verts,
Ne soyez pas ignares, les crocodiles le disent :
Quelques larves avérées et quelques criquets.
Non, ne soyez pas crédules !
Rien de tout cela n’a existé.
Comment ? Vous doutez ?
Je vous le dis de net : je ne vous crois pas.
Vous n’êtes ni ceci ni cela.
Avez-vous existé ?
Est-ce le parfait déni ?
Oui !
Je ne vous crois pas.
Mais vous, êtes-vous bien là ?
Comment, vous ne le savez pas ?

____

Œuvre de Annie Walkowiak

Confidence d’un servant

機密

L’art de dresser une table au milieu d’un salon, sans prétention, en posant une simple chandelle. Celle-ci tremble de toute sa flamme dans la nuit éclairée par le petit geste d’un souffle. Mettez-y un capuchon, ou bien une feuille d’érable d’un vermillon prononcé. Grenade émerveillée au-dessus d’une nappe mordorée. Quel est donc ce poussif élan forcené, au-delà des pins sylvestres ? Plait-il à sa majesté de poser son séant à la place indiquée ? Non, par ici, majesté, un fauteuil d’une couleur grenat vous est réservé. Comment faites-vous pour continuer de vivre sans être indigné, sans même vous révolter ? La vie ineffable trace une certaine conformité, et lors que ce monde vous assigne à une résidence, portez-vous bien, innombrables petits numéros dans la vaste machinerie ! Comment faites-vous pour croire aux sornettes des palefreniers, des bas lignages et de certains chimpanzés ? Ah non ! je ne suis pas le moindre du monde contre la race des primates. Ce sont de petits animaux drôles et quelques fois espiègles, pouvant causer, néanmoins, de sérieux dégâts. Comment ? Que dites-vous ? Il me semble que nous tenons depuis quelques temps un fameux discours de sourds et de muets. Veuillez ne pas m’en tenir ombrage. Je suis, vous le savez bien, un enfant gâté.

Intelligence

#art de Convallaria maialis

L’intelligence ne meurt pas, puisqu’elle se cache là même où les pierres restent muettes. Tentez de la saisir et voici qu’elle vous rit au nez. L’intelligence a des milliards d’années, mais que dis-je, elle ne relève plus d’aucun nombre et se tient droite sur la citrouille, comme un homme qui marche lentement sous les étoiles. Elle a les allures fières d’un têtard, que dis-je, plutôt celles d’un lézard. Elle s’inscrit partout où vous semblez ne rien voir, puis elle vous vient par derrière tel un enfant qui vous surprend avec ses deux bras vigoureux et qui ne veulent plus vous lâcher. Elle trébuche sur le caillou d’un très implicite sentier et l’on voit passer un énorme cheval qui vous montre ses dents. Cheval de trait, dans un pré dont on ignore l’âge. Cette intelligence se glisse sous l’oreiller, puis rafraichit les rêves que l’on tarde à oublier. C’est un peu baroque, je vous le concède, mais que dis-je, la sauterelle vient de me confier quelque bonne nouvelle et peut-être que je suis sur le toit d’un parapluie qui vous dit merci comme l’on dit bonsoir, sans jamais se lasser, puisque le vent du large vous taquine et que la petite mélusine s’endort sagement dans un lit de mousses sauvages. Je rêve enfin de t’étreindre et de ne plus jamais desserrer mes bras fous de toi.

Peinture de Edward Robert Hughes

Colombelle

Incisives dentitions, mordantes et pour quoi faire ? Une pomme n’est bonne que par son pédigrée et j’en ai croqué de juteuses, même les acides aminés ont quelque chose d’essentiel. La plus vieille pomme n’est pas une poire et c’est ainsi que s’adresse la colombelle à son ami courtisan. Elle frôle un peu le ciel de son aile puis s’en retourne au Carrousel. Cocasserie et humour pour un monde qui du puzzle ne détient qu’une partie du tableau. Le bal était masqué car mon velours, j’ai oublié, et de mes atours, je vous livre peu. Quand tout donner est une gageure dans ce monde immature, pour vivre heureux, vivons cachés. Avez-vous parlé de folie ? Que nenni, je vous confie, de plus belle, une dose de mon rire. S’il était grinçant, aucune porte n’aurait son battant. Au loin, Colombelle rejoint son Arlecchino, veuillez ici lire un poème, écrit à l’intention d’une jouvencelle et d’un damoiseau. Ils tinrent ce discours dans les couloirs d’un château, l’éventail recevant leur propos. Du prélude, ne gardez que l’essentiel, mais du rire, recevez mes chaleureuses intentions. Au miroir déformant, crissent les dents, tandis qu’au rebours, je vois marcher une ombrelle, au-dessus d’une élégance, celle d’une chevelure cendrée de mèches et sertie d’une barrette dont le soyeux papillon est d’un bleu d’azur pur et de quelques gouttes de vermillon.

Hommage à Claude Monet, la femme à l’ombrelle, peinture de A MT VANKERK

Folie

Folie a le désir de poésie,
Ou bien l’inverse,
Le fou est libre.

Si tu n’es pas fou,
Tes mots cognent à la raison,
La mienne joue depuis.

Les mots sont mon corps,
Suis-moi, ou bien pars très loin.
J’ai vu les fuyards.

Je bois au nectar,
Telle est la joie perpétuelle,

Répond l’hirondelle.

Oyez, oyez braves gens !

Oyez, oyez braves gens ! et c’est peu dire,
J’ai sonné du clairon et esquissé une danse,
J’ai brûlé de l’encens, c’était dimanche.
Quand vient la transhumance, quel soupir !

Oyez, oyez braves gens ! je vais vous le redire,
Demain, nous verrons le tailleur verser une rente,
Et tous les nobles écuyers sous la soupente,
De maugréer et peut-être même de maudire ?

Oyez, oyez ! gentes dames et seigneurs des villes,
Je vais sur le chemin et de brandir un tambourin,
Rire aux regards bouffis après certains lendemains.
Voici la horde d’un matin bien moins civile,

Que le marchand de pain dans une bourgade de Séville.
J’ai acheté trois semonces d’un âpre vin,
L’ai porté à la bouche tout en mangeant son raisin :
Le corps a les saveurs d’un corps couvert de résille.

Oyez, oyez ! damoiselles et damoiseaux de Paris,
Derrière une ancienne barricade meurt un jouvenceau :
Il avait, de l’amour, le vivant des purs lionceaux.
Quel cœur bat en ces temps contre la barbarie ?

Oyez, oyez braves gens, faisons courbettes et révérences,
Les lieutenants du mal poursuivent leur macabre cérémonie,
Les diables sur la scène de leur monstrueuse orgie,
Tandis que la girouette sur un clocher tourne, à l’évidence.

 

L’enfant


L’abandon, un cœur
Essoré à la lumière
Le « moi » a eu peur.

Comment as-tu agi ?
Sont-ce l’effet de tes prières,
Ou l’enfant rieur ?

Il vit sans âge,
L’enfant du silence s’assoit
Les yeux hébétés.

A pleins poumons

Peinture de Anka Zhuravleva

J’ai marché de travers sur un trottoir, penchée sur les effets miroitant de la pluie, l’humeur joyeuse, éclaboussant l’ordre par trop rectiligne et il m’a fallu de longues années pour ne jamais me défaire de l’air taquin qui flotte dans l’air. Que voulez-vous, C’est ainsi. Je ne cache pas ma joie, même au milieu d’un magasin et quand je vois les gens mornes déambuler avec leur masque, il me faut briser leur muselière. D’avoir été si sombres, les hommes ne rient plus. Ils ne dansent plus et jouent à être des adultes mortifères. Quand ils se prennent d’euphorie, il leur faut quelque verres de whisky. Je n’y ai jamais cru. Je dis bravo à la vieille dame qui a oublié son masque et nous sourions toutes les deux, complices. Un homme, qui avait baissé son masque blanc, lance, dans le train, à un contrôleur, qui le rappelait aux règles sanitaires : respirez à ma place si vous le pouvez ! Oui, respirez, respirez fort le bon air de l’hiver et ressentez les gouttes de rosées vous caresser le visage. Vive le ciel, et vive le bon air à pleins poumons ! Que voulez-vous, il s’agit de ma folie et sans whisky, je vous prie !

Veuillez considérer cela comme le plus extravagant des interludes qui se puisse être.