Le capitaine

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En pleine tempête, les marins s’agrippaient aux voilures avec toute la force de leurs mains. Alors que le tonnerre grondait, que la foudre menaçait de s’abattre sur eux, le ciel descendait si bas que les nuages semblaient cingler, de leur sourde colère, les noires vagues. L’océan se déversait violemment sur le pont, tandis que le bateau était soulevé si haut, que les marins apparaissaient comme totalement écrasés par la force occulte des eaux. Ô Voyageurs ! Ces téméraires, ces nobles hommes avaient bien bu à l’amertume salivaire de l’océan et leurs doigts gelés avaient consenti à s’accrocher aux dernières cordes tranchantes du navire. Ivre, leur magistral et courageux capitaine, debout, fermement uni au gouvernail avait connu tous les temps. Il faisait corps avec le bateau et avec ses hommes. Il en était le mât. Il en était la structure. Il devenait la mer. Il devenait le ciel. Il devenait le vent. Il était le tonnerre, l’éclair, les abysses. Il était le père et la mère de tous ses hommes. Il n’en chassait aucun. Ils étaient tous en lui. Le gouvernail était son maître.

Jardin

Nous nous sommes évadée,
Les hauteurs incontournables,
Quand du cœur de la femme,
Tu es loin d’avoir saisi le secret,
Car, aimer est au féminin,
De scintillantes flammes,
Alors que s’achève le matin,
Défroissé au contour de notre improbable,
Puisque du cœur de l’aimée,
Jaillissent les verbes de son âme,
Tout le mystère d’une prostration :
Un homme peut aimer comme une femme,
Lors qu’il éclot à sa divinité,
Il chante suave les mots de la passion,
Et de dérive en dérive, comme un forcené,
S’anéantit dans les vagues déchaînées.
Puis, une femme peut aimer comme un homme,
Née d’une incandescente cuisson,
Jusqu’à se tordre parmi les feux d’une fusion,
Usée par la douleur,
Tenant en son âme,
Le dernier sursaut.
D’aimer est illimité et sans concession,
Car, l’Amour est entier,
Il suscite la tranchante vérité,
Tandis que d’avoir hurlé,
Dans les sanglots que l’on étouffe,
Tel un rayon blessé,
Le corps entier transpercé,
Un jardin inconnu s’éveille,
Tressé des larmes de ta veillée,
Goutte à goutte,
Révèle l’immensité.

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Peinture de Scott Burdick

Man and Woman

I was not a woman, but I opened my eyes to this reality when I was born. Life was playing in me and I was playing in life. Sometimes, it was laughing pearls and sometimes a barely perceptible breath. How marvelous to discover a spirit that flies everywhere. The sun tasted like an amazing rose. When the rose shook the morning with its pearls of dew, the sky became a road traced towards the marvelous. I am a woman who likes to be a woman. I like to meet my brother, the side of my flesh, the companion of my soul. And I speak to him by addressing myself to all humanity, and I say to him : O my brother, you my complementary humanity, I love you ! You are the face of my soul, the reflection in a clear mirror.

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Je n’étais pas une femme, mais j’ai ouvert les yeux à cette réalité quand je suis née. La vie jouait en moi et je jouais en la vie. Parfois, c’était des perles rieuses et parfois un souffle à peine perceptible. Quelle merveille de découvrir l’esprit qui vole partout ! Le soleil avait le goût d’une incroyable rose. Quand la rose secouait le matin des perles de rosée, le ciel devenait un chemin tracé vers le merveilleux. Je suis une femme qui aime être une femme. J’aime rencontrer mon frère, le flanc de ma chair, le compagnon de mon âme. Et je lui parle en m’adressant à toute l’humanité, et je lui dis : Ô mon frère, toi mon humanité complémentaire, je t’aime ! Tu es le visage de mon âme, le reflet dans un miroir clair.

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Peinture de Hugh Goldwin Riviere (1882-1958)

Frère et soeur

Si je ne suis que femme, alors, même le chemin des étoiles ne me suffit plus et ce sont les confidences de la lune qui me retiennent, mais si je suis esprit alors les rayons du soleil ont transpercé les vagues de l’océan et la nuit est soudain sertie de ta présence. Anticipation, je m’évanouis dans la perle turquoise. Rêve, je surgis de ton jour. Si je ne suis que femme, je m’évade à l’aurore de ton absence. Si tu es homme, je n’ai pas peur. Le crépuscule est devenu un corps. Mais si tu es mon frère, je suis éternellement ta soeur. Je m’assois et mon coeur devient ta lune.

Le vieillard

Un mendiant se tenait près de sa hutte et scrutait passivement l’horizon. Il étreignait, par son regard, certains nuages et s’envolait, ainsi, sur les mirages de ses pensées. Il n’y avait aucun remède à sa maladie. Elle avait fini par le ronger comme un ver ronge le bois. Il était assis à même le sol, voûté par les années, au milieu de la forêt. Les saisons avaient passé sans guère l’épargner. Il n’était ni soucieux, ni même indifférent. Pourquoi ce vieillard s’était-il ainsi éteint ? Certaines placidités sont en vérité l’antre d’une véritable mort. Alors que la morosité venait le tirailler, il vit passer un homme. Celui-ci chantait et dansait. Parfois, il s’arrêtait et tirait de la poche de sa veste un petit carnet et inscrivait ses joyeux chants. Longtemps, le mendiant le suivit du regard. Toute sa mémoire remonta et la vie entière défila comme si cela avait duré un seul instant. Il porta tout contre sa poitrine un poing de douleur et des larmes s’écoulèrent sur son visage buriné. Le jeune homme se tourna vers lui et s’arrêta un moment, puis, pris par l’évidence, s’écria stupéfait : Mais, ce vieillard, c’est moi !

Grandeur d’âme

Je m’interroge sur la grandeur d’âme. Elle est aussi puissante qu’une rafale de vent, peut-être même bien plus semblable à l’ouragan qui ne rien n’épargne. Voici que file un voilier sur le miroir ondulé de l’océan. Telle peut m’apparaître la grandeur d’âme. Une lumière qui transperce de part en part la poitrine offerte à l’étendue d’eau. Sans doute que cette beauté de l’âme devient l’orage grandement menaçant pour tous ceux qui sont corrompus. La grandeur d’âme est un état d’être qui s’expose paradoxalement intransigeant dans la douceur ferme d’un cœur de lumière. Sans doute, s’agit-il aussi d’une droiture semblablement dressée tel le mât d’un navire. Cette grandeur, chez l’homme véritable, est le geste allié à la parole. L’homme passe et sa marche vous retient pour toujours.

Peinture de N. C. Wyeth (1882-1945)

Petit corps

La détresse,
Semblable élan,
Comme un rayon,
Flotte fragile

Petit corps,
L’homme rêve,
Aux femmes seules,
Les hautes mers,

Puis, l’écume invisible,
Par le rêve défait,
L’aube d’une vie,
S’est-il donc affranchi ?

Ton jardin

Peinture de Michael Malm, Américain et contemporain

Ô toi qui écris depuis les sources fabuleuses,
Qui me surprends au plus profond de l’âme,
Par une touche ou deux,
Ô toi qui m’invites au prix d’une larme,
Sans fioriture dans le dédale des mots,
Ô toi, dans l’esprit d’un oiseau,
Dans le temps qui passe,
Sans séparation,
Je marche auprès de toi,
Et je te regarde.
Dans le bruissement d’une flamme,
Dans le crépitement d’une source,
Dans l’émerveillement d’une larme,
Délicat et peint de senteurs,
Dans le flottement d’une eau vive,
Dans l’intention pure,
Défiant les enracinements,
S’évadant par le cœur,
Quand frissonne l’humain,
Entre chaque pétale,
Dans un écrin délicat,
Sans froissement ni velléité,
Car il est fragile,
Le parfum,
Cette chose d’étrange facture,
Chez l’humain.
Ô toi qui écris avec une plume de cristal,
Sur les feuillures de la nuit,
Qui touche le toucher de ma main,
Ô toi qui visites ces brisures,
Serties de nos chagrins,
Adoucis par le temps d’un murmure,
L’homme retrouve un chemin,
Semé de retrouvailles
J’entends une montagne,
Mais, Ô toi, je suis aussi ton jardin.

Vésuve

La solitude ressemble parfois à un éclat de rire qui défroisse certains plis. La femme ne voit pas comme un homme. Elle s’en étonne. Puis se retourne lentement avec le soleil au bas du ventre, envahie par l’émotion d’une incalculable seconde. La femme n’a que faire des explications ; elle s’assoit en silence puis vide sans inconsistance un humour provocateur. La femme devance mais ne revient jamais par inadvertance et n’a besoin d’aucune promesse, car celle-ci devient alors presque une offense. Elle marche maintenant dans la rêverie et pose sur le sol un petit talon tordu, inexacte révérence, puisque d’indolence, la main s’évertue à ne rien dire d’autre que le moment suspendu. N’y comprenez rien, il s’agit d’une rêverie sans lendemain. Il s’agit tout au plus d’une sorte de vague d’impression et d’un rire qui retentit jusqu’à la simple offrande, offrande intemporelle et délibérée. N’y voyez rien ! J’ai fait quelques pas dans un jardin, ce matin, et tout contre mon cœur, j’y dégustais une étrange saveur : il s’agissait des nourritures héritées* depuis une grave intensité d’adolescente, dans l’antique vision d’un Vésuve, alors qu’un navire accostait, et que la mer devenait le lac d’azur aux couleurs turquoises et mordorées.

*Allusion aux Nourritures terrestres d’André Gide.

Les étourneaux

L’homme pétri d’émotions, voit son regard arrêté tout de net, et quand il sirote une pensée, il baisse le bras, s’appuie sur le genou, et dodeline de la tête. L’avez-vous vu cet homme ? L’avez-vous considéré, dans la vastité de son horizon ? S’est-il entremêlé dans le ciel de vos yeux ? Il se peut qu’une enfant le découvre en silence et le suit toute une vie, tandis que vibre cet instant qui bat au rythme du cœur suspendu. L’homme des petits gestes, et d’indicibles souffles que l’on vient cueillir à l’aube de l’âme, afin que la main se glisse et dise ce que les mots taisent. Mais au loin, les étourneaux dansent et se rassemblent, faisant du crépuscule, le commencement d’un long voyage.