Shambhala

Parfois, quand le soir semblait suspendre la capitale dans un halo flottant, enveloppant certains quartiers d’un doux voile de résistance face à la frénésie de la foule, alors que mes pas fatigués me hurlaient de les épargner d’une plus grande et impitoyable marche, je poussais ma dérive, au déclin du jour, et presque à mon insu, me retrouvais sur le perron d’Emily Kaitlyn. Dans le fond, je n’étais guère surprise. Où aurais-je bien pu aller ? La journée estudiantine avait été harassante. J’éprouvais un sentiment de vide si intense, qu’instinctivement, je ressentais le besoin d’aller rejoindre mon étrange amie, et malgré notre différence d’âge, je savais que seule Emily Kaitlyn pouvait me redonner un peu de force, un peu de gaîté aussi. Son monde me paraissait tellement vivant en comparaison avec la grisaille mouvante des élèves, de certains professeurs aussi. Très vite, je dois le reconnaître, je ne sus plus vivre sans elle. Je me disais que ma rencontre avec Emily Kaitlyn n’était pas fortuite. Je me disais que j’étais certainement très chanceuse de la connaître. Mais, je savais bien que ni la chance, ni le hasard n’y étaient pour quelque chose. Tout cela avait été scrupuleusement agencé par la main d’un Maître. Emily Kaitlyn m’apprenait à être vraie. Sa spontanéité attisait la mienne. Plus je lui rendais visite et plus je souhaitais la revoir. Son intégrité me fascinait. Sa force intérieure me stimulait. Notre relation n’était certainement pas fortuite et je le compris assez vite.

Je n’eus guère le temps de m’attarder d’avantage à ces pensées, car Emily Kaitlyn, qui m’avait aperçue depuis la fenêtre du salon, me fit un signe énergique et m’invita à entrer. A tout instant, cette femme m’accueillait avec une noblesse d’âme peu commune et je n’ai jamais vu chez elle les réticences égotiques et individualistes que l’on rencontre fréquemment. Il y avait une entièreté dans sa personne que je ne m’expliquais pas. J’étais la fille ; j’étais la sœur ; j’étais l’amie ; j’étais la complice. Il s’agissait d’un immense privilège et je le savais.

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