D’amour

Ils étaient deux dans le ciel,
S’enlaçaient tels des amants,
Je les suivais comme étourdie,
Ils étaient mon euphorie.

Ils étaient deux dans le vent,
Tournoyants indéfiniment,
Je riais de leur bras au firmament,
Ils étaient de grâce et d’étonnement.

J’étendis sur la plaine,
Des pas blanchis par leur trace,
Je leur confiais un mot ou deux,
Ils étaient d’amour amoureux.

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La ville

La ville survolée,
Ivre du vol d’un oiseau,
Ose à peine respirer,
Brassée de froid.

La splendeur d’autrefois,
Lumière d’un souvenir,
Nos mots se voient,
Combien de tuiles sur un toit ?

La rivière a ses rondeurs,
Doux cercles qui clapotent.
J’aimerais être leur voyage,
Oraison invitatoire.

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Estampe de Tsuchiya Koitsu (1870-1949)

Fenêtre hivernale

Le crépuscule avance,
Tremble lentement,
Le froid pénétrant,
La nature s’éveille.

L’expiration est un terme,
Savamment engourdissant,
Puis les mots s’attendent,
Le cœur en silence.

Quel est ce soupir ?
La fenêtre seule,
Sur les toits s’élance,
Un effet pensif à la chaude haleine.

Le froid

Le ciel vêt son silence,
De lustrales étoiles,
Ce regard
Incandescent,

Brise les glaces.
Mais le vent couvre la plaine,
D’étincelants miroirs,
Autre regard.

Le froid,
Blancheur d’un verbe,
Sur les cimes,
S’émerveille.

Au cœur de la nuit

Peinture de Irene Sheri Vishnevskaya, Bulgarie

La pluie a sa vêture. Sache que par moment mon regard est oblique, semblable à un regard de lune. Il pourfend tous les solstices, transperce l’insondable nudité des arbres, et va jusqu’à la profondeur, là où vivent de minuscules bêtes que je distingue dans la pénombre. Elles s’acheminent dans les labyrinthes de la terre. Rien n’est vraiment mort, tout est suspendu. J’entends précisément le vent par l’étrange immobilité de la terre. Il y a des vagues que l’on traverse et elles sont faites de boues froides. L’hiver est déjà descendu partout et couvre un sol silencieux et patient. J’ai parfois marché pieds nus et la terre me parle. Elle est froide de sommeil et, soudain, mon regard devient le faisceau d’un criquet, ou bien d’une dernière synonymie, une sorte de ressemblance avec pareils insectes. Quand j’écris, je le dis : j’ai la démarche d’un crabe, mais je marche bien droite. La feuille dentelée me réchauffe les pieds, et s’y accroche comme une chaussure. Je m’en étonne. Alors, je cours vers la mousse et ce tapis vert me sert de refuge. Le froid me violente jusqu’aux os. Telle est la sensation de l’hiver, gerçures épisodiques, flambées au cœur de la nuit. Maintenant, le feu crépite. Je lui souris. Mon visage est vif d’une chaleur rougeoyante. Il m’envahit de sa texture insoluble, de ses bras de douceur. Mon cœur oublie la nuit et même la peur de la forêt. Le feu est une présence qui danse et je suis sous la lumière d’un automne encore flamboyant.

Décembre

Quand décembre arrivait, je n’aimais pas qu’il passe vite. La nuit tombait et toute la froidure m’enveloppait. Quand je rentrais du collège, je respirais à pleins poumons le froid et j’expirais tout doucement. Il me fallait voir s’envoler la chaleur de mon corps, la voir sortir de ma bouche tandis que je suivais un peu de ce qui était moi dans l’air glacé. Dès que cela devenait invisible, je recommençais et recommençais jusqu’à en rire. L’euphorie était telle que je ne pouvais plus m’arrêter. Le rire venait se jeter sur le trottoir et le froid engourdissait mes doigts. Alors je soufflais dessus pour les réchauffer. Je marchais et je dansais ivre de décembre que je voulais à tout prix retenir. Je lui disais : va doucement, ne file surtout pas. Il faut que je boive à chacune de tes gouttes, il faut que cette force puisse me saisir. Alors le froid se transformait comme par magie. Je courais dans tous les sens et tournais le dos au vent cinglant. Mes deux longues nattes étaient comme pétrifiées de froid. Je n’osais les toucher, elles, devenues étrangères, se déroulant sur mon manteau parme, lui-même presque aussi rigide que mes deux nattes. J’essayais de réchauffer mes mains bleuies en les glissant à l’intérieur de mes manches. Mais, en réalité, je n’avais d’autres alternatives que celle de courir, courir jusqu’à la maison.

Le froid

Au début, le froid nous surprend,
Au midi de son gel qui fleurit,
Le ciel n’a pas d’ombrage,
Mais le froid ravit la nuit,
Et c’est toute la ville qui s’évanouit,
Dans le silence qui pétrifie.
Puis il bourdonne et m’échappe,
Je n’ai pu déceler son sourire
Quelque part, s’est-il enfui ?

Je ne les oublie pas

Les soubresauts, saugrenus des formols d’un laboratoire outrecuidant, quand j’ai vu l’enfant marcher tel un guerrier au milieu des jungles de la folie des hommes et dormir dans le froid des étoiles et la nuit lui apprendre la résistance du corps. La chaleur venue à la lumière du soleil, à la liesse de l’aurore, lors que les bouvreuils sautent, libres, indomptables, reproduisant les sauvages échappées d’une brumeuse gelée. Dans la pénombre de la forêt, les mille bruissements hivernaux près de l’arbre qui danse, mon cœur connaît l’étendue des espaces que l’extérieur élargit depuis l’intérieur de notre âme, et voici que le courage supplée à l’insaisissable, lors que la mort rôde, comme un basculement. Cet homme m’a parlé, l’homme venu des contrées de l’est, sa Pologne, durant plusieurs heures et lui de s’exalter des épousailles d’un voyage que l’on reconnaît comme l’universalité et qui le libère. Il m’a offert le gite et le couvert, dans l’étrangeté d’une rencontre, moi l’inconnue. Puis, cette femme qui m’a prise tendrement dans ses bras, la sœur, près du sentier, me donnant la chaleur de l’instant. L’enfant est sauvage de ses pérégrinations, et les pas nous mènent à l’ivresse du fraternel aimant. Je n’avais pas un sou en poche, juste le temps aux aguets, affûtant les récifs de l’inconfort, oubliant la ville, plongeant au cœur de la solitude hivernale. Chacun de leur visage, de leur silence, chacun de leur cœur, de leur yeux aussi profonds que notre émoi, je ne les oublie pas. La force du voyage vient du dénuement. J’ai eu froid, j’ai eu chaud.

Correspondances X

Cher,

Je suis allée dans la nuit me promener, déambulant dans les ruelles de la ville animée de quelques étoiles de Noël avant Noël, quand tout nous enveloppe du sourire de la marche, au milieu des quelques passants. Parfois, nous croisons de vieux visages opaques, définitivement fermés à la vie, comme enterrés de grisaille et leur regard semble même perdu dans je ne sais quel trou noir. Si d’aventure, vous accrochez leurs yeux, ils sont fermés de la tête aux pieds. Quelle sorte de misère ont-ils traversé pour que leur âme se soit éteinte avant leur corps ? Quelle sorte de lumière ont-ils perdu pour que leur cœur s’enfonce ainsi dans les ténèbres de leur réalité ? Homme ou femme, ils traînent leur corps, lourds d’amertume, peut-être de rendez-vous manqués, loin des lueurs de leur beauté naturelle. J’ai continué de marcher, tout en regardant le ciel. Le quart de lune resplendissait et cette veilleuse dans la nuit des derniers jours d’automne était un sourire flottant au-dessus de nos têtes courbées. Elle riait de toute sa clarté. J’ai continué de marcher dans les ruelles étroites, si peu éclairées, les rues poétiques aux noms insolites, et quelques fleurs encore dans les jardinets. A ce moment-là, un homme se tenait près du magasin, droit, sirotant une bière, et son chien d’aboyer. Vas-tu arrêter ? Qu’est-ce qui te prend d’aboyer à chaque fois que quelqu’un passe ? Je lui répondis en riant : peut-être que c’est simplement sa façon de dire bonjour. L’homme que je connaissais, pour l’avoir plusieurs fois croisé, avait perdu une grande partie de sa dentition. Nous échangeâmes quelques mots. Mais je dus lui demander à brûle-pourpoint : avez-vous où dormir cette nuit ? Je réitérai la question plusieurs fois. A vrai dire, les nuits sont rudes par ici, comme vous le savez. Il me confia quelques anecdotes, me fit certaines confidences et je lui demandai avec tout mon amour : comment vous appelle-t-on ? David, me répondit-il. Je reviendrai, David… A ce moment-là, son sourire fut la plus belle chose qui soit, dans cette nuit, anonyme.

Bien à vous,

B.

Les falaises

Le désert semblable à la prairie sauvage court jusqu’aux falaises et que rugissent donc les vagues, tandis que le souffle suspendu au vent de ton étreinte ravive la grandeur du silence ! Le froid engourdit nos doigts, et c’est sur l’étoffe légère que se resserrent nos mains. Le bateau est l’adieu qui passe. Mais l’instant est le même.