Correspondances LI

Très cher,

Nous cueillons les passerelles, comme nous cueillons l’Amour, ou plutôt comme nous accueillons l’Amour, le temps d’être touchés par l’esprit des choses, la quintessence de la réalité, et nous naviguons après avoir brisé les figements de la pierre et avoir été saisis par le jaillissement d’une Lumière, Elle, source depuis le cœur, et s’il n’y a pas d’existence, c’est que nous n’avons jamais été extraits de rien. Nous avons un Père et nous avons une Mère. Nous n’avons que faire des bruits au long cours ; ils finiront par se taire. Tôt au tard, la Vérité finit par triompher. Nous ne cherchons pas à nous défaire de nos frères, ni même à les railler. Sur les rives d’un Fleuve, rayonnent mille et un miroirs. Nous sommes faits pour les voir. Nous avançons avec une simple étincelle, mais à notre regard, elle brille déjà comme mille soleils. Notre Âme appartient à Dieu. Je vous écris, à vous, mon frère, et par la même occasion, j’écris à tous mes frères et à toutes mes sœurs, et je souris, car, là-bas, nous savons que Celui qui est l’Âme de toutes les âmes nous appelle et nous fait la plus belle des invitations. Depuis l’Aube des aubes, nous n’avons jamais désiré autre chose que de réaliser sur Terre comme au Ciel, l’union. Si nous avons souffert, c’est que nous sommes passés par le plus éprouvant des voyages. Il nous a fallu déchirer les voiles, traverser des milliers de mondes, porter en soi, au creux de notre plus intime foi, le joyau. Mais, chaque étape fut, à la fois, un renoncement, puis une investiture. Nous avions promis et nous avons tenu notre promesse. Depuis la rencontre d’une fourmi, depuis le mille pattes, depuis le pétale d’un bouton d’or, depuis les œuvres infinies de la vie, cette prodigieuse trame, nous sommes en paix. Que nous importe que l’on nous comprenne ou non, que l’on projette sur nous des limitations ou non ! Nous sommes encore assis sous les oliviers et nous écoutons la voix d’un enseignement qui vient depuis les niches les plus reculées, depuis les livres de notre réalité. Notre cœur est ravi. Notre âme est pleine, non pas de joie, mais de reconnaissance et celle-ci est source de plénitude, source d’Amour. Nous revenons perpétuellement à Lui. Nous Le remercions de nous avoir donné à la tourmente qui encercle le Jardin. Ainsi sont les délices.

Votre fidèle amie.

B.

Visage de lune

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Nous nous étions rencontrées, il y a fort longtemps. J’étais alors étudiante. Déambulant dans Paris, à mes heures perdues, j’avais fini par atterrir au sein d’un cercle quelque peu intime et où l’on redécouvrait, tels des nouveau-nés, la spiritualité. Nous réapprenions tout, le monde caché, le monde des douces concordances, de la fraternité, de la pratique, de l’avancée. Ce jour-là, elle arriva. Je fus frappée par son visage de lune. Elle resplendissait. Je la regardais. Tout son être semblait se détacher du groupe. Elle souriait avec une réelle grâce et les yeux baissés, elle avançait dans la pièce. Ce sont les premières impressions qui comptent. Tout comme avec Emily Kaitlyn, je demeurais sous le charme vibratoire de sa réalité spirituelle. Sans doute, suis-je très sensible à l’aura de l’autre. (…)

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Frère et soeur

Si je ne suis que femme, alors, même le chemin des étoiles ne me suffit plus et ce sont les confidences de la lune qui me retiennent, mais si je suis esprit alors les rayons du soleil ont transpercé les vagues de l’océan et la nuit est soudain sertie de ta présence. Anticipation, je m’évanouis dans la perle turquoise. Rêve, je surgis de ton jour. Si je ne suis que femme, je m’évade à l’aurore de ton absence. Si tu es homme, je n’ai pas peur. Le crépuscule est devenu un corps. Mais si tu es mon frère, je suis éternellement ta soeur. Je m’assois et mon coeur devient ta lune.

Folie

Il faut beaucoup de folie pour être un ami, car sans la folie, l’amitié se dissout dans les trivialités et mesquineries de la vie. Il faut beaucoup de folie pour aimer, et ne pas perdre son Amour, et il faut beaucoup de folie pour être dans le souffle même de l’Amour. Sans cette folie, sans cette exaltation de l’âme, sans cette foi en ce vide, qui se lancerait donc du haut d’une falaise sans craindre d’être fracassé par les lames d’une mer meurtrière ? Mais l’Amour vainc toutes les tiédeurs et donne au cœur une force qui au-delà de la douleur de l’Amour devient son Flambeau. Je te porte sur mon dos comme un fils porte son père, ou comme une mère qui ne lâche jamais son enfant. Je te porte par la lumière qui porte. La folie est lumière.

Où aller ?

Seule, je sortais et faisais le tour du parc plusieurs fois. Il s’agissait d’un grand parc, peu fréquenté, au demeurant, mais riche d’endroits où l’on pouvait s’arracher du « moi ». Un grand lac, où nageaient plusieurs canards, m’attirait irrésistiblement. Des pontons, bordés de joncs et de massettes, avaient été aménagés et lorsque le soleil réchauffait suffisamment l’endroit, je m’y asseyais et pratiquais une longue méditation. Les canards s’approchaient, et leur présence me mettait dans le plus grand des émois. Je finissais par regarder leur manège avec beaucoup d’amusement. J’écoutais leur conversation parfois très véhémente. Il fallait vraiment voir comment certains se disputaient et comment leur chef, bien avisé, les remettait à leur place. J’observais ces scènes, oubliant le temps qui passe. La nature m’a toujours fait sourire. Je trouve les animaux bien plus humains. Quel ne fut pas mon ravissement lorsque je fus saisie un matin, par le vol d’un héron ! La blancheur de ses ailes avait empli le ciel et il irradiait tel un astre dans la nuit. Il m’arrivait de sortir aussi très tard, souvent vers minuit. J’aspirai à ce que la voûte céleste s’entrouvre et m’emmène ; je murmurais inlassablement cette phrase qui a fait toute ma vie : où aller ?

J’appelais l’invisible, celui que l’on palpe de ses doigts, et j’appelais avec toute l’intensité du bouleversement intérieur, cet invisible qui palpitait au-delà de la raison. Il ne s’agit pas d’une émotion, ni d’une intuition. Le destin cogne si fort que vous courez dans le sens de cet appel. Vous effleurez le ciel avec votre cœur, ou bien est-ce tout simplement lui qui vous effleure ? Vous ne savez plus.

Vous rencontrez alors les dix mille étoiles vivantes de votre espace, vous valsez avec les étoiles de votre éternelle rencontre, et vous comprenez que ces âmes qui vous émeuvent sont les âmes que vous avez déjà rencontrées dans un autre monde et le ciel se déchire, et les âmes accourent, vous les reconnaissez et vous les aimez en silence.

Illustration de Tijana Lucovik

Le sourire

Certains hommes deviennent des loups et d’autres des rapaces, et d’autres d’ impudiques cœurs délétères. J’ai très peu connu les hommes, mais j’ai tendu les mains à certains. J’ai perçu de la lumière chez les humbles. J’ai vu aussi certains êtres se métamorphoser. La rencontre est chargée de grands mystères. En allant de par le monde, j’ai même dormi chez des inconnus dont l’hospitalité était une merveilleuse évidence. J’ai tâtonné dans le couloir de la relation, et c’est en marchant lentement que j’ai vu l’autre. Je lui souris, d’abord d’hébétude, puis, je lui souris éternellement. Tu me rencontreras dans ces sourires de lumière, et je marche à chaque instant incognito. Personne ne connaît mon nom, ni mon visage, mais le sourire est ma maison.

Sœurs d’âme

MM, qui était fille unique, n’avait pas de chambre. Elle dormait, à la nuit tombée, dans le salon dans lequel se défaisait chaque fois un petit canapé-lit. Cela me touchait beaucoup que cette jeune fille ait pu grandir sans avoir une pièce où se recueillir. Chaque fois que je la rencontrais chez elle, le salon nous accueillait. Elle me réservait, avec une sorte de révérence fébrile, le fauteuil près de la grande fenêtre. Une immense plante, ce fameux caoutchouc, Ficus elastica de son nom latin, se déployait au-dessus de ma tête. J’avais l’impression d’être transplantée dans une singulière forêt en Amazonie. MM m’invita de suite dans son univers intime. A défaut de chambre, mon amie avait arrangé un placard en y plaçant des étagères sur lesquelles, elle avait posé ça et là des objets, des images, des livres et toutes sortes de petites choses qui lui étaient précieuses. Je trouvais cela émouvant et sans doute féerique. Je me souviens de la couleur d’ensemble : un pourpre pastel. MM était délicate dans ses manières, pleine d’une certaine grâce. Je pouvais l’observer ainsi sans jamais me lasser. J’aimais tous les menus détails. J’aimais nos conversations qui duraient des heures. J’aimais la confiance qu’elle me manifestait. Elle me changeait des autres filles que j’avais connues et qui étaient d’humeur toujours changeante, qui étaient égoïstes voire versatiles et colériques. Auprès de MM, je coulais des moments heureux, et elle venait comme une touche exquise se poser sur mes jours contemplatifs et apaisés. Nous étions sœurs. Nous étions véritablement des sœurs d’âme. Où que nous nous trouvions, nous étions toujours dans le plus beau des jardins.

***

Peinture de Lawton Parker

Moment de partage

Peinture de Dee Nickerson

Je n’ai rien préparé, tout s’est décliné, par les mains qui agissent lentement et doucement. Sur le seuil de la porte, avec notre voisin, diacre de sa fonction, nous avons échangé quelques propos, sur les temps, sur les histoires qui courent, sur notre foi commune et universelle, sur la douceur des jours, les rencontres inoubliables, les instants de lumière. Il m’a parlé de son séjour en Suisse, alors qu’il avait été appelé sur un chantier durant le confinement. Il m’a conté sa merveilleuse anecdote déroulée dans une église, désertée depuis deux mois, et dans laquelle il s’était mis à chanter et prier à voix haute. J’ai failli m’installer sur la chaire, m’a-t-il confié, mais j’ai craint que le curé me surprenne. J’ai déclamé Alléluia, Alléluia... et l’église résonnait joyeusement. Nous avons ri. Il me raconta comment il finit par percevoir un bruit à peine étouffé dans l’église : comme je ne vois pas très bien, j’ai dû me rapprocher et là, j’ai vu une petite dame âgée qui pleurait doucement. Elle était émue d’assister enfin à un office puisque le curé avait déserté son église.

Plus tard, nous allâmes, mon amie et moi-même visiter une chère disparue au cimetière de la ville. Nous empruntâmes l’allée centrale. De part et d’autre, la demeure de chacun, en ce couloir de vie me parlait, comme le vestige d’un passage. Je saluais chacun en silence, uniquement par la présence. Parfois, je m’attardais sur une inscription, sur le nom patronymique d’une famille. Je saluais encore, chacun de ces êtres, dans une révérence intérieure. Malgré tout, si présents, ces disparus, le sont-ils vraiment ? Je percevais comme un souffle soudain et je me sentis bien parmi les morts. Rien de lugubre à cela, rien qui ne soit néant. En traversant le cimetière, je les sentais tous là et je répondais à leur réalité. Le matin fut paisible et intemporel. La mort possède tous les visages. Elle vient comme elle veut. Elle est, simplement. Elle est aussi la vie. Elle a cette douceur de nous rappeler à cela.

Ponant

Certains ponts durent mille ans,
D’autres dix mille,
Et d’autres plus encore,
Avançons !

Ô sage du passé présent,
Tes paroles tel un adage,
Plient le temps,
Quelques pas sur le pont.

La traversée est rude,
Mais le pont est solide :
Quelques compagnons,
La voile et le ponant.

Les étourneaux

L’homme pétri d’émotions, voit son regard arrêté tout de net, et quand il sirote une pensée, il baisse le bras, s’appuie sur le genou, et dodeline de la tête. L’avez-vous vu cet homme ? L’avez-vous considéré, dans la vastité de son horizon ? S’est-il entremêlé dans le ciel de vos yeux ? Il se peut qu’une enfant le découvre en silence et le suit toute une vie, tandis que vibre cet instant qui bat au rythme du cœur suspendu. L’homme des petits gestes, et d’indicibles souffles que l’on vient cueillir à l’aube de l’âme, afin que la main se glisse et dise ce que les mots taisent. Mais au loin, les étourneaux dansent et se rassemblent, faisant du crépuscule, le commencement d’un long voyage.