Inconnu

Je n’ai rien cherché,
Mais, il m’a cherchée,
Et je le trouvais.

Je balaie d’un grand geste toute raison et vis comme une mendiante. Vous me trouverez au bord de la folie, mais j’aligne tous ces mots, car ils dansent en moi. J’ai tendu les mains tant de fois, si vous saviez ! J’ai répugné aux discours, à la rationalité. Si j’avais découvert le connu, je n’aurais rien cherché. Mais quand cet Inconnu vous saisit, vous demeurez dans ses yeux et vous vous y noyez. Vous Lui dites : Surtout, ne bouge pas ! Ne bouge pas !

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Œuvre de Anthony Frederick Augustus

Pulsation

Il était en moi, la chair intense et il était en moi, l’impalpable. Il était en moi, mes épis de blé, le jonc des rivières, le froissement du vent, la course effrénée dans les arbres. Il était en moi, dans le ciel insaisissable, les nuages fuyants sur les côteaux, la fleur des champs et même dans le mille-pattes. Il était en moi, la solitude transie, la danse des lucioles dans la nuit, son absence interpellant dans la clameur de mon âme. Il était en moi, dans les battements de mon cœur, dans le souffle suspendu, l’instant de lui-même, les ouvertures poignantes qui font d’un épouvantail, l’alarme d’un homme. Il était en moi, partout, cet inconnu, et je longeais certains châteaux de sable, rêveuse incertaine, dans les buissons et les marécages. Il était en moi, dans les brumes du langage, les mots incisifs et les orages. Il était en moi, à mon flanc, les forces vives de mon Amour. Il avait les formes improbables des lunes, des puits d’étoiles, du suc sur nos lèvres-cristal, les planètes lointaines, les constellations d’un fulgurant espace, et même dans les chants de nos dérives. Il était en moi et je le vis avancer parmi les multiples ombres chinoises. Il vint vers moi qui ne comprenais pas. Mais il était en moi, dans les élans de mes bras, dans les pulsations de l’accueil, puis, il était en moi, quand il vint vers moi, encore. Peut-on revenir à la vie, quand cette vie-là a fait de nous ce cœur qui bat ? Quand le monde tient dans la semence de notre souffle ? Quand la Beauté se révèle à certains basculements de nos pas ?

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Peinture de Albert Lynch

Intelligence

#art de Convallaria maialis

L’intelligence ne meurt pas, puisqu’elle se cache là même où les pierres restent muettes. Tentez de la saisir et voici qu’elle vous rit au nez. L’intelligence a des milliards d’années, mais que dis-je, elle ne relève plus d’aucun nombre et se tient droite sur la citrouille, comme un homme qui marche lentement sous les étoiles. Elle a les allures fières d’un têtard, que dis-je, plutôt celles d’un lézard. Elle s’inscrit partout où vous semblez ne rien voir, puis elle vous vient par derrière tel un enfant qui vous surprend avec ses deux bras vigoureux et qui ne veulent plus vous lâcher. Elle trébuche sur le caillou d’un très implicite sentier et l’on voit passer un énorme cheval qui vous montre ses dents. Cheval de trait, dans un pré dont on ignore l’âge. Cette intelligence se glisse sous l’oreiller, puis rafraichit les rêves que l’on tarde à oublier. C’est un peu baroque, je vous le concède, mais que dis-je, la sauterelle vient de me confier quelque bonne nouvelle et peut-être que je suis sur le toit d’un parapluie qui vous dit merci comme l’on dit bonsoir, sans jamais se lasser, puisque le vent du large vous taquine et que la petite mélusine s’endort sagement dans un lit de mousses sauvages. Je rêve enfin de t’étreindre et de ne plus jamais desserrer mes bras fous de toi.

Peinture de Edward Robert Hughes

Folie

Folie a le désir de poésie,
Ou bien l’inverse,
Le fou est libre.

Si tu n’es pas fou,
Tes mots cognent à la raison,
La mienne joue depuis.

Les mots sont mon corps,
Suis-moi, ou bien pars très loin.
J’ai vu les fuyards.

Je bois au nectar,
Telle est la joie perpétuelle,

Répond l’hirondelle.

Folie

Il faut beaucoup de folie pour être un ami, car sans la folie, l’amitié se dissout dans les trivialités et mesquineries de la vie. Il faut beaucoup de folie pour aimer, et ne pas perdre son Amour, et il faut beaucoup de folie pour être dans le souffle même de l’Amour. Sans cette folie, sans cette exaltation de l’âme, sans cette foi en ce vide, qui se lancerait donc du haut d’une falaise sans craindre d’être fracassé par les lames d’une mer meurtrière ? Mais l’Amour vainc toutes les tiédeurs et donne au cœur une force qui au-delà de la douleur de l’Amour devient son Flambeau. Je te porte sur mon dos comme un fils porte son père, ou comme une mère qui ne lâche jamais son enfant. Je te porte par la lumière qui porte. La folie est lumière.

Nouveau-né

J’ai préféré courir,
Semblable à la mémoire,
Dont l’amnésique miroir,
Venait cogner tout contre mon intrépidité.

J’ai préféré tout abandonner,
Et rire des dunes de sable,
Etourdie par le monde enchanté,
Quand le soleil rougeoyait.

J’ai préféré courir,
Comme une va-nu-pieds,
Jetant les livres au panier,
Tout découvrir comme un nouveau-né !

La grève

# أبو تمام de Kh.hosny

L’amour a parcouru une rive, puis a flotté au-dessus de la terre, comme hésitant, puis une nouvelle fois a fredonné un vieil air perdu sur l’écume blanche des vagues altières. Une main s’est levée, inlassable main, constante dans sa prière, et par simple boutade, s’est amusée de la mouette. L’oiseau s’est emparé de l’ivresse titubante de la jeune fille. Un coquillage dans la poche, offert, il y a bien longtemps par un pêcheur aux yeux bleus, les grains crissants de chaque algue sur sa peau. L’oiseau s’est envolé avec la petite fille dans la hauteur des nuages. Il y pleuvait quelques grises larmes et des rayons de fou rire. La mouette est une compagne peu commune et ses ailes s’étendent aussi loin que les bras de l’enfant. La voici qui valse dans le ciel et plus rien ne compte. C’est là-haut que l’on se sent le mieux dans la froidure du vent qui nous glace. C’est là-haut que le froid nous ranime et il y fait bon vivre étourdi de tournoyer à l’infini. Entends-tu mon cœur, ce cri sur la grève ? C’est un écho écorché de bonheur…

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Peinture de Jeremy Lipking

Folie et raisonnement

Certaines idées farfelues provoquent le déchainement raisonnable des penseurs, mais comme nous ne comprenons rien à leurs propos, nous voyons arriver en courant la folie qui prend toutes sortes de divagations notables. La plupart du temps la folie s’affole et prend ses jambes à son cou. Mais quand la folie inaugure les lieux de sa magistrale détermination, celle-ci s’assoit très sagement sous un arbre et compte les ailes des papillons. Pour chaque aile, elle voit distinctement les envolées légères de son détachement. La folie exprime à voix haute, au vu et au su de tous, sans aucun état d’âme, la cohérence de son absolu détachement. Les béquilles ne sont certainement pas celles que l’on croit et combien de fous marchent avec la régularité des estropiés ? Bien sûr que seule la folie dit la vérité. Mais sans doute existe-t-il deux types de folie. L’une consiste à imaginer le raisonnement, tandis que l’autre en rit ouvertement. Entre les deux, il y a la peur. Savez-vous ce que me confia la sagesse ? Les fous les plus dangereux sont ceux qui ont peur. Ils alimentent la démence en feignant de ne pas avoir peur, mais dans le fond, ils éprouvent la peur la plus incommensurable qui soit. Ce monde vit sous l’effet d’une peur à peine déguisée.