Monde crépusculaire

Doux ruisselet, épanché de grâce, discret le long de la rive, barbotant tel un canard sauvage ! Le lilas refleurit aux senteurs d’une main qui s’y pose, et vois-tu, la révérence du jour pointe sans demande, sans imprécation, sans violence, s’écoulant comme un matin nouveau, sur le mur ancien et, la branche salue le passant. Dans le pays de l’âme, il y a une lumière qui ne dit pas ses mots : elle tremble au soir d’un monde qui s’étrangle, les nœuds d’une image infernale. Au centre, la lumière bâille et la porte s’ouvre sans bruit. L’on y aperçoit une nymphe et puis une créature que l’œil ne sait encore nommer. Des eaux lustrales, l’elfe asperge de rosée les premières lueurs de l’aube. Un bourdon enhardi vole et le papillon le suit transi d’Amour, effeuillé par le vent léger tandis que l’âme conçoit un soupir, puis un autre et le corps s’éveille et les bras chantent. Une multitude de feuilles s’échappent telles des mains éparpillées aux quatre coins du monde. Le chêne lance des glands au loin, comme le semeur d’étoiles. La roche devient l’appui des lutins mutins. Le clapotis les occultes derrière une senteur de mousse. L’on voit s’élever des poussières dorées et des noms de joie se transforment en éventail : Eléonore ! Madrigal ! Partition ! Odorée ! Saint Graal ! Donjon ! Pierre tombale. Epopée ! Chevalier ! Le ruisselet en est tout ébaubi. Paladin, destrier ! Le Gué ! C’est là que s’endort Arianne. Où nous conduit son monde enchanté ? Au pied d’une muraille, le labyrinthe et les bottes de sept lieux. L’on vient à peine de s’éveiller.

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Plus loin encore

Je m’arrêterai mille fois encore, n’ayant jamais avancé, car, où aller ? Je ne bougerai pas. Je serai un arbre dont la féerie commence là où tout est parfait. Je suis dans une cellule, mais, je suis partout à la fois. Tu as brisé les murs et des jaillissements effusifs, je me suis arrêtée. Je ne bouge plus ; je ne respire plus. Je pose les mains sur l’accueil d’un imperceptible souffle, Ô Souffle, comme je ne sais plus te dire, mais comment dire ? je demeure immobile, et la lune est altière. Elle plonge dans le puits de notre discours. Comment ? Oui, il s’agit d’un indicible murmure et je sens combien Tu me serres au-delà du possible. Il n’est qu’un seul possible d’ailleurs, et comment y en aurait-il un autre ? Je pointe un doigt et touche le sol. Maintenant ce doigt monte au ciel et prolonge l’effervescence du cœur, Ô cœur ! Les yeux se ferment et tout autour bruisse. Il se tient droit, bien droit et de nouveau, le souffle entre en apnée. Je suis sur la place publique et regarde, puis, le dit fort, car le dire fort est une émanation salutaire, entrelac de joie. Je me retrouve dans un lieu qui n’existe pas. Il est au-dedans, au-dedans, vous dis-je. Le doigt vient toucher le cœur ; le cœur, là où l’horloge n’est pas de ce monde. Chaque instant n’est qu’un seul instant et il me fait rire. Oui ! Vous pleurez sur les défunts, les torturés, les impasses cosmiques, ou terrestres. Vous pleurez sur votre nombril, vous pleurez sur les informations que vous ne vivez pas un seul moment, mais vous pleurez. Vous pleurez sur les abeilles qui meurent, et puis sur les bombes qui mangent des pieds, des jambes et des bras. Mais, vous ne pleurez pas vraiment. Vous ne riez pas non plus. Vous ne savez plus. Alors, je m’arrêterai mille fois encore, n’ayant de ce monde qu’un arrêt qui s’ouvre sur toutes les perspectives, plus loin encore, plus loin encore.

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Peinture de Edward Burne-Jones (1833-1898)

Le monde est un Cantique

Combien de fois, à la lueur de la lune, les êtres insolites revêtus de moussus luxuriants, traçaient sur certaines roches agrippantes, nos rêves entremêlés, et c’est d’avoir longé les frondaisons odorantes que nos âmes, toutes deux, se sont épanchées abondamment. Nous marchions le cœur palpitant et nous semblions aussi grands que le vent. Elles parlaient, à l’aube naissante, ces vestiges du généreux Amant. Nous entrions dans le murmure et nous respirions l’exhalaison de nos élans, comme ne sachant plus vivre autrement. A l’heure qui trépasse, élégance d’une continuité, il est un soupir riche de sillons d’argents et nous reposons sans cesse, les clés du firmament sur quelques partitions de mousses. Nous ne savons rien et ce sont les bruyères qui nous ouvrent un mystérieux espace. Combien de chants opalins, de nacres ondoyants à nos lèvres sidérées par ces jaillissements ! L’or est un ruisseau dans lequel baignent certaines créatures apparues depuis la lune blanche, puis glissant vers les dunes d’un sortilège exaltant. L’onde sereine palpe l’horizon et dit : Comment ? Des petites ailes poussent pour taquiner les larmes de l’enfant. Comme elles effleurent ces allégresses et comme elles sont désormais la clarté secrète d’un enchantement ! Je les ai vues, mille fois et encore mille autre fois. Quand elles apparaissent, elles entament le plus beau des chants. Je répète tout comme l’onde : Comment ? Et ces êtres éthérés rient et dansent de par les grâces précieuses d’un cristallin. Alors, au fond des bois où je vis, un autre chant plus puissant s’élève et l’on me souffle : Vois ! le monde est un Cantique, et nos cœurs résonnent sans discontinuité, au pouls de notre Amant.

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Illustration de Georges Soper

Danse du Haïku

Excursion en montagne, le 24 janvier 2022.

Plait-il à l’instant de faire une révérence, ou bien plait-il à l’instant de se laisser attraper, fugace, comme une perle qui pointe à la plume d’une rencontre ? Osmose et fusion, au milieu du Souffle qui suinte. Discipline résurgente, comme une visite du vivant. Tiens ! que vois-je ? Qu’entends-je ? Cela est l’aube d’un firmament. Déclaration brève, non rebutante, une sorte de porte ouverte à la magistrale Beauté. Nous marchons en silence, et le paysage se transforme en une douce et profonde intimité, dialoguant avec l’étonnante suspension d’un soleil à l’horizon. J’ose à peine jeter un coup d’œil en arrière, et la silhouette des arbres alignés surgit sur le chemin étroit menant à la montagne. Lointaineté. Le soleil a disparu, mais sa lumière continue à donner au chemin une forme nouvelle. Une lumière qui vient d’un au-delà de l’astre. Je pose prudemment le pied sur la pente caillouteuse et parfois verglacée. Mon bâton m’aide à ne pas glisser. Je vais d’un pas prudent et remarque que le chemin révèle une féerie. Le givre jette sur les feuilles du chêne et les herbes sauvages, une suave laitance, tandis que les vieux murs en pierre blanchissent à la lueur du jour déclinant. De petites fluorescences apparaissent et clignotent discrètement. Sont-ce des étoiles tout le long du sentier, ou bien des créatures surnaturelles, scintillances qui nous font signe ? Le paysage s’immobilise et la présence est soudainement si puissante que je respire à peine. La nuit finit d’envelopper la montagne. Nous sommes chez nous partout. Partout est une maison.

La montagne décline,
Le soleil, notre ami,
Comme il nous suit !

Miroir 鏡子

Joie

Si je vivais,
Qui étais-je alors ?
Mais si je ne vivais pas,
Qui parlerait encore ?

La merveille fut de ne pas survivre aux raz-de-marée, ni de prétendre être autre. Mais, si tu n’existais pas, je t’inventais dans une préexistence tissée de nos mains aimantes, et tu fis, sans doute, apparaître notre rêve commun. Tu donnas à l’ombre les pas de notre souvenance et tu me dis combien nous nous aimions. Je vis Amour et Il ne cessa de me submerger, alors que l’océan était une vastité. Nous nous mîmes à chanter. Ce fut une visitation permanente, la joie indomptable, une présence révélée. Plus que tout, tu m’invitas à le clamer et je retins à peine cette étrangeté, car la joie se voulait être partagée. Vivre en Lui, l’Amour, c’est ne point survivre à tout ce qui nous sépare. Je vis une onde tournoyer, alors que la nuit glissait comme une invitée et nous nous mîmes à rire dans le ciel sans nom, le ciel de notre unité. Je l’attrapais au vol, cet instant pérenne et nous nous mîmes à danser. Une infinité de petites ailes au sein d’un ciel émerveillé.

Vivais-je d’avoir été ?
L’éclatante lumière,
Du miroir de notre cœur,
Le monde s’est révélé.

Miroir 鏡子

Montagne

Mon cœur est un burin qui cisaille les montagnes, et je ne vois plus que L’Un, saisissant de Ses deux mains toutes les étoiles, les comprimant contre Son Cœur, faisant jaillir des myriades de constellations, des nébuleuses endormies, des nuages galactiques, dans l’immensité intersidérale. La montagne est une plume légère comparée aux sombres voiles de nos images, mais voici que Montagne s’assoit et veut nous parler. Sais-je L’écouter ? Elle attend. La terre palpite et s’émeut. Une sauterelle verte s’envole telle la réalité effervescente d’une féerie. Elle était posée près de moi et je remarquai son ventre qui respirait au rythme étourdissant d’un cœur étonnamment puissant. A qui appartenait cette force ? J’observais cet abdomen vert strié dont la couleur devenait quasi surnaturelle. La vie révélait son intensité présente et je touchais le ventre de cet orthoptère, je le touchais doucement et lui parlais. Montagne souriait. De floconneuses et blanches fleurs dansaient.

Miroir 鏡子

Le centre

Quand je le vis, j’entrai dans une demeure. Elle pouvait être perçue semblablement à l’immensité, dans un lieu si paradoxalement exigu et pourtant, l’espace le contenait tout entier. L’écho vibrait longtemps, révélant les feuillets d’une phrase infinie. En cette résonance, tout s’immobilisait, et tout s’activait dans un bruissement à peine perceptible. Il se passait cette chose incroyable : le coeur éclosait en une myriade de rosées. Chaque rosée était un univers complet. L’image était plus qu’une image. Elle était un corps ; elle était une infinité de corps. Cela ressemblait à des étoiles, mais il s’agissait, en vérité, de larmes hébétées, devenues des constellations de cristaux musicaux. Chaque larme était un son et chaque son était un mot. Cela tintait et riait. Je les suivais et l’enchantement s’étendait sans discontinuer. L’éternité devenait un rire cristallin, un centre concentrique et une spirale épandue de joie et de beauté.

Miroir 鏡子

Où vais-je quand tout est là ? Les oiseaux s’en vont sur le lit ondulé des nuages, poursuivant le signe, qui de mon regard, soudain prend tout son sens, et du sens, il n’est que l’inédit. Chaque fois que les yeux voient, tout est de nouveau à sa place, immobile et suave. Où vais-je quand le cœur s’élargit de deux extraordinaires ailes, puissantes à l’infini, d’Amour toujours vivace et c’est là que je vis. Ouvre-toi, Simsimah, perle, joyau d’un jade contenant une merveilleuse grenade, une grenade cernée toute de noir. L’œil d’un oiseau mythique. Je le vis. Son regard m’étourdit. Il me tint en otage. Comment s’extraire de l’intensité de son Miroir ? L’œil entra dans le cœur du cœur. Il me parla durant mille ans et plus, et je l’écoutais dans le silence, car nulle oreille n’entend cet oiseau rare sans faire le sacrifice de son bavardage. Il me saisit tous les mots et tous les gestes. Je ne pus bouger, mais le désirai-je vraiment ? Quand il posa une de ses nombreuses ailes sur mon corps, je crus naviguer dans les eaux d’un océan d’Amour, celui d’où l’on ne revient pas et, s’y noyer c’est devenir lui, sans plus jamais être écartelée, car l’oiseau du Miroir me fit des confidences, de sorte que mon corps se transforma et de le voir flottant dans l’extrême étincelance, J’entrai de nouveau au sein de son regard, tourbillon apaisé de notre rencontre. Mais, il est des choses que l’on doit vivre pour les comprendre. Aussi, l’oiseau me serra d’avantage et extirpa de mon cœur toutes les dualités et me dit : Vois !

La femme du jardin

Parfois, pour ne pas perdre ceux que l’on aime, nous devenons bien maladroits, comme se souvenant à peine des alentours et fuyant aux abois. Je revois votre démarche singulière et me surprends à longtemps hésiter cet instant, le retenant de mes deux mains impuissantes.

La volupté dépasse toutes les raisons et le jardin avait surgi telle cette femme, irréellement inédite dans mon répertoire misérable de peintre, pour ne plus jamais en sortir, submergeant mes palettes de couleur. La fraîcheur de l’apparition correspond au murmure rauque de mon âme d’impie. Quelque peintre ironique avait touché la toile de mon cœur à l’aide d’un pinceau acéré.

Je revins le lendemain et le surlendemain avec entêtement, quand je réalisai, non sans un certain étonnement, que je me promettais de consacrer le reste de ma vie, s’il le fallait, à attendre Thaïs.

Elle arriva en souriant, sortie de nulle part, avec un panier, qui je le vis, contenait des petites brioches, un pot de miel, du beurre frais, une grande serviette à carreaux.

– Hé Ho ! lança-t-elle comme si elle m’avait connu depuis toujours. Je n’ai pas grand chose, mais vous apprécierez sans doute, dit-elle quelque peu confuse. Puis elle ajouta : Faisons enfin connaissance, Marc. Le souhaitez-vous ?

Tandis que je la regardais, je me sentis envahi par le plus troublant des sentiments, et j’acquiesçais de la tête.

– Merci ! Merci ! fit-elle comme si ce fut la chose la plus extraordinaire. Elle frappait des mains avec cet air enfantin qui m’avait subjugué.

Je ne pouvais raisonnablement plus la quitter des yeux, perdant toutes mes maigres facultés mentales. Mais chose étrange, je n’en avais cure. Il suffisait. Cet instant suffisait. Elle reprit avec une joie volubile :

– Savez-vous que j’aime particulièrement les artistes ? Maman n’est pas du même avis et pense plutôt que ce sont des gens parfaitement immoraux. Oserais-je vous confier ? Je n’aime pas l’immoralité, mais pourtant, je ne peux m’empêcher d’aimer le souffle si particulier de l’artiste, qui dans sa folie, avec une démesure tenant du prodige, est dévoilé ingénieusement dans son art. Un artiste est forcément fou ou je ne sais plus rien, ajouta-t-elle avec une moue dédaigneuse. Sa sensibilité ne peut être une posture tout de même. Je ne peux y croire. Comment peut-on alors être seulement artiste si l’on n’est pas un peu bohémien ?

– Thaïs, les artistes sont certes fous, mais certains sont devenus les artificiers de la folie. Je peux vous l’assurer. Ils sont, pour la plupart, des bricoleurs de mondanité et deviennent vite ce que l’on appelle des négociants sans vergogne, déclarai-je à mon grand dam.

– Alors ce ne sont pas des bohémiens, de vrais aventuriers, renchérit la jeune femme. Je ne peux m’empêcher de croire en l’art. C’est définitif. Il est à mon sens la plus vivifiante des expressions de notre âme. Il est le meilleur de nous-même. Voyez-vous, j’ai en horreur le mensonge. Vous, Marc, êtes-vous un imposteur ? me demanda-t-elle en me dévisageant sérieusement et avec une grande insistance.

Je me surpris à rire et ce rire résonna bizarrement dans tout le jardin. Des oiseaux s’envolèrent au même moment, comme surpris par ma voix. Je me mis à les suivre du regard puis, je finis par lui répondre :

– Même si je peins et que j’aime ce métier qui m’emploie à toute heure, je ne prétends à rien. J’ai déjà trop vécu pour ne plus avoir de prétentions, mais pas assez pour ne pas y croire encore. J’ai sans doute les prétentions de mon ignorance, terminai-je.

Thaïs devint alors mélancolique et ne prononça plus un mot. Elle était de nouveau comme absorbée par le vide. Puis, brusquement, la douce Thaïs se tourna vers moi et me lança solennellement : « Marc ! peignez ce jardin, peignez-le et n’oubliez aucun des détails qui le composent. N’oubliez pas les tilleuls en fleurs, les roses sauvages, ni les capucines au fond du jardin, ni les camélias, ni même les pâquerettes. Fouillez dans les herbes et retrouvez l’âme de ce lieu féerique. Peignez-la. Faites-le pour moi, je vous en prie. Décrivez à travers votre pinceau le bruit furtif des lézards dans les fourrés, le chant du délicat rouge-gorge. N’oubliez pas les violettes, les pensées, les myosotis, les clochettes, les tubercules sauvages, le bleuet, la belle marguerite, les jonquilles, le parterre des fleurs vivaces et odorantes, les œillets, les pétunias, les roches aspergées d’eau du ruisseau, les émouvantes et fragiles perles de l’aube. Peignez le merle et la fauvette, ainsi que la mésange ; faites de ce jardin le regard de votre âme. Venez-y à toute heure, à l’aube, tandis que la rosée mouille nos pieds sauvages. Venez-y au crépuscule, lorsque les belles-de-nuits ouvrent leurs corolles aux papillons. Marc ! Venez ! Revenez me chercher, partout au milieu des centaurées, des pois de senteurs, des vaporeuses pivoines, cherchez-moi partout et trouvez-moi. Thaïs vous attend. »

L’instant d’après, la jeune femme disparut et sur le banc, le panier témoignait de notre dernière rencontre irréelle. Bouleversé, je sus, sans me l’expliquer, que je l’avais perdue. En effet, jamais plus elle ne revint. Thaïs avait disparu dans le secret du jardin. Plus tard, j’appris que la demeure n’était plus habitée, depuis fort longtemps déjà, mais qu’il y avait bien eu une jeune fille qui y avait vécu avec sa mère. Toutes deux avaient péri assez mystérieusement, à la suite d’une maladie. Personne n’avait réclamé la propriété, et celle-ci demeura abandonnée, durant de longues années, envahie par les ronces et les herbes sauvages.

Depuis, les soirs d’été, il m’arrive de pressentir sa présence évanescente, effleurer l’allée de sa longue robe, marchant avec légèreté et riant comme un papillon. Thaïs m’attend et je la rejoins au fond du jardin. Je lui montre mes travaux et je devine toujours son sourire caresser mon pinceau.