Le monde

J’ouvris les yeux :
Le monde fut ;
Celui de la durée.

Qui es-tu qui fus avant mes yeux ? Mon cœur te trouva et s’y aventura. Tu étais inconnu et connu tout à la fois. J’entendis ce petit bruit au plus profond de moi. Nous dansâmes alors tout le long des jours et des nuits. Nous nous retrouvâmes et dimes : « Est-ce bien toi ? » Le monde fut, celui de l’autre monde, aussi.

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Peinture de Anelia Pavlova

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Correspondances LIV

Très cher ami,

Nous n’avons pas peur de la mort, ni n’avons peur de ne rien posséder, car, nous ne possédons rien. Pas même notre voix, ni nos mots, ni nos gestes. Ils sont la manifestation de notre corps; ils sont la révélation de notre âme. Quelle joie de ne rien posséder et d’être cet instant, fugace qui nous mène au repos. Nous ne sommes ni nos pensées, ni nos possessions, ni notre nom, ni même nos messages, encore moins nos projections. Nous avons du « geste », l’ébauche. Nous sommes ce corps balbutiant ; nous sommes l’être de passage et nous nous apercevons de ce « geste », regard témoin de notre force, regard témoin d’une merveille. D’où vient celle-ci ? Où s’en va-t-elle ? Quel prodige d’aller au-delà ! Quelle merveille d’être touché par la merveille, ce prégnant regard ! Nous sommes semblables à cet enfant qui voit tout pour la première fois. Notre cœur vibre et cogne, puis nous nous penchons sur l’instant qui fait sa loi. Il nous retient de la main ; il nous bouscule et se rit de nous. Mais, comme je l’aime ce temps qui passe et comme je l’aime ce temps qui ne passe plus, qui s’engouffre au-delà du présent, au-delà de tous les temps. Je l’aime, à tel point, lui qui glisse entre nos doigts, je l’aime pour en faire un être à part entière et rire avec lui, à n’en plus finir. Il est une féerie. Il est une beauté. Moins l’on pense posséder, plus l’on se défait de l’illusion et plus nous nous trouvons face à l’absoluité. Celle-ci nous enseigne et nous parle et nous tient et nous fait rire et nous fait pleurer. Extraction des formes : nous entrons dans la pleine vérité. Et je lisais cette belle phrase, issue d’une âme éclose au ciel de l’éthéré* : l’âme peut parler de vérité si elle s’est laissée éroder par la vérité. Or, la pierre abrasive de notre cœur soulève des milliers de poussières, et chacune d’entre elles est une lettre de l’univers. Rien n’est vain. Celui qui comprend cette poussière est entré dans le secret de la matière et de l’essence. Il danse. Il applaudit. Il se réjouit et pourtant, rien ne lui appartient. Il n’est pas de plus profond appel que celui de renoncer à tous les autres appels. Entre-les-deux, l’union. Celui qui découvre le secret de la matière, de la terre et du ciel, est arrivé dans le pays que l’on ne nommera pas. Il se nomme, seul. Il nous atteint au plus incroyable phénomène de la préexistence. Il s’enveloppe de connaissance et révèle d’autres mondes, simultanément. En le plus crucial de l’instant, l’apnée, l’on bascule et l’on découvre d’autres perceptions. Il s’agit du véritable monde, du Réel. Le monde des royaumes éthérés. Le royaume de la parole vibrante et révélatrice. Je ne puis me figer dans les formes, car l’esprit souffle sur toutes choses, tel qu’Il le veut. Simplement. Et cet esprit est précisément l’infinie création, l’éternelle création. Tels des yeux de chat, la vie s’offre aux regards aimants, aux regards d’Amour, au sein même des plus terrifiantes ténèbres. Telle est la Lumière.

Votre B.

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*Allusion à un propos de Kabîr, dans son recueil intitulé : La Flûte de l’Infini, publié aux éditions Gallimard

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Painting of Gilbert Williams

Infini

Le centième avait esquissé un Totem ;
Bientôt le vent l’apprit,
Il lui fit jaillir un cœur,
Le dessina pour mieux le cueillir.
Au millième, il glissa telle une sonate,
Et la pluie fut sa rapsode.
Au duvet d’une porte,
L’on entendit un bruit.
Mais ce ne fut ni une escorte,
Ni même un éboulis.
Il vint une intense mélodie.
Qui jouait d’un instrument extrême.
L’on applaudit.
Des larmes jaillirent,
Et des sons inconnus.
L’on dressait une table servie.
Pourtant, il s’agissait d’autre chose.
Une table qui danse,
Est-ce folie ?
L’on marchait les pieds-nus,
Le cœur sans répit,
Et les roses s’écorchèrent,
De s’être élancées sur les tombes ;
Ce n’était pas des ronces,
Mais bien d’insondables fleurs étourdies.
A la lueur
Des flammes,
Et cela n’avait aucun prix.
Il s’agissait de peindre
Un élan, une vie,
L’ébauche libre,
Et l’on devait apprendre,
L’on devait aussi se poser sur un nid.
Il était un rire,
Une cascade de féerie.
L’on pleurait encore,
Et l’on voulait mourir,
Car l’intense avait ses limites,
Et le cœur s’étendait plus loin qu’une roche,
Il avait entendu frémir,
Les moindres soupirs.
L’on hurlait de tendresse dans la nuit,
Et l’on embrassait le monde,
Et l’on finissait dans le silence,
Car l’Amour va plus haut encore,
Et les nuées dansent ;
Je vous le dis :
Les nuées sont des océans,
Plus profondes que les montagnes,
Indéfinies,
Et quand le cœur aime,
Il perce sans bruit,
Les vagues et l’infini.

Miroir 鏡子 (20)

L’autre bout du chemin

Le temps s’était figé, le souffle de la forêt, les arbres musqués, le mur de pierre, la clairière dont la vue nimbait le cœur d’un halo de lumière, les petites fleurs ramassées, le goût exquis des feuilles sur le sol, jonchées, le ciel entre deux branches, l’éternité du silence, le souvenir d’un autre souvenir qui nous saisissait et nous basculions dans nos larmes émerveillées, le cœur palpitait et l’Amour s’épanchait. Je L’ai découvert au détour d’une clairière, cet Amour sanglotant comme les pierres, je L’ai trouvé écartelant les arbres, la furtive silhouette d’une biche, le clairon d’un passant, mon corps sur la mousse, le ciel s’entrouvrant. Je L’ai trouvé ce souvenir jaillissant, m’étreignant jusqu’à suffocation. Je L’ai trouvé, à l’autre bout, venant me chercher. Elle était frêle, les yeux écarquillés, le monde valsant autour d’elle. Elle avait les cheveux longs jusqu’aux hanches, les pieds fluets, la robe flottant telle un parterre de lune, le regard étonné.

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L’eau

L’eau glisse,
Mes pas l’effleurent,
Ou bien est-ce mon cœur ?

La sérénité est semblable à un lac. Le miroir est aussi stable qu’une montagne. Pourtant celle-ci voyage si loin que le cœur a tressauté. Était-ce ici ? Était-ce ailleurs ? Le miroir s’entrouvre et l’âme est semblable au Miroir.

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Tableau de Johan Fredrik Eckersberg (16 June 1822 – 13 July 1870)

Vermeille

– Combien d’heures à T’aimer ?
– Comptes-tu avec Moi ?
Les étoiles sont fixes.

J’ouvris le recueil. Je fus saisie par l’Amour d’un tel et puis d’un autre, et encore toutes ces poignes de semences vermeilles, au goût odorant qui forment la trame. Leurs âmes sont tels des soleils et je bois au matin leur jus de grenade. Perles de Rosées des voyages successifs. Je sus que chaque monde avait donné sa quintessence. Sais-tu que ces semences, incrustées au corps de l’être, sont mes retrouvailles ? Et, je suis, au matin, à embrasser la Rose, à l’embrasser de notre semblable réminiscence. Comme les sources jaillissantes sont les ponts de notre intime secret ! Je m’assois auprès de ta floraison intense, le parfum de notre entente, l’arbre de notre êtreté, et nulle sentinelle, ni âpreté, tandis que le cœur s’en ira de ce monde avec la juteuse merveille, l’offrande rare du Temple, le long d’un jour où tout s’est révélé.

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Sculpture de Leonard Agathon (1841-1923)

Âme

Par le Souffle inné,
A l’aube où frémit la voix,
Par l’incandescence des sons retrouvés,
L’abîme d’un océan de clameur,
Epandues de lumière et de vérité,
Entends la nostalgie qui pleure !
Par le Souffle incantatoire !
Voici le corps hébété,
S’élevant d’un tire-d’aile,
Puis de surgissements soudain et de vagues éternelles,
A la source de la présence,
Ton Nom jaillit sans briser le Silence,
Aux oreilles émerveillées du cœur.
Là-bas, l’instant effleure l’espace réel,
Baigné de certitude palpable et de toute beauté.
Comme s’abolissent nos aspérités,
Montagnes aplanies par notre constance !
Comme sont vaines les hostilités !
Nous sommes nés puis nous sommes morts ;
Quant à l’âme, elle, Reine de majesté,
Vénérable et noble Amour,
S’émerveille encore de l’infini voyage,
Demeure si proche et si belle,
En rapporte ici ou là quelques nouvelles,
Après avoir saisi le secret de l’éternité.

Regard

Le ciel s’ouvre,
Au loin s’étendent les montagnes,
Puissance d’un regard.

Les nuages forment un cadre, et l’ombre frémit sous un vent léger. L’éternité, Ô combien émouvante, est apparue subrepticement, et le cœur a failli exploser. Je lançai à voix haute : « Je T’aime ! » et le ciel entier a étreint mon âme. L’arbre, d’à côté, a chancelé. Je T’aime encore plus fort. Que dire si ce n’est aimer ?

Miroir 鏡子

Rien ne nous appartient

Il s’était tracé un arc de cercle et celui-ci se prolongeait au-delà de lui-même. Il s’était conçu au milieu des oliviers rieurs. Nous étions enfin tous réunis et il nous semblait que nous n’avions jamais été séparés. La véritable féerie s’était manifestée lors d’un unanime et total abandon. Chacun, nous avions appris à ne plus résister face à la force vive de notre cœur. Ensuite, il était apparu une source en nous-mêmes et de cette prodigieuse source, l’eau s’était mise à bouillonner joyeusement. Une texture légère, effervescente et transparente tout à la fois, dansait. Il s’agissait du chant pur d’un parfait accord. L’eau jubilait. Elle débordait même, mais sans nuire. Nos cœurs avaient rencontré le point du basculement : nous n’avions plus rien. Tout autour, nous savions que cela ne nous appartenait pas. Nous étions simplement des hôtes et nous étions tous émerveillés de ce qu’il se passait. Nous étions affranchis de toute forme d’attache, tandis que nous étions à nous aimer aussi dans la plus extrême des nudités. L’Amour était l’être et il n’y avait aucune espèce de mélange dans celui-ci. Nous pleurions en secret parce que l’Amour était puissant. Nous nous mîmes à flotter au-dessus des eaux, alors que nous étions, sans conteste, devenus l’eau. Depuis les nuées, nous survolions des multitudes d’extraordinaires jardins. Pourtant, nous étions toujours assis en arc de cercle et lui se trouvait au centre. Il nous regardait et nous répondions à son regard avec la même intensité. Tout comme rien ne nous appartient, tout comme le soleil se lève chaque jour, nous étions au-delà même de la paix. Vivre ou mourir, tout nous était égal, puisque nous vivions l’Eternel.